Relations entre générations et solidarités de voisinage dans les années 50, 60, 70 et 80
Des veillées au coin du feu aux Restos du cœur : comment on vivait ensemble, entre âges et entre voisins
26/09/2026
Version de travail — Cet article est une version de travail : il a vocation à s'enrichir de vos souvenirs, de vos photos et de vos précisions. Notre démarche participative
Introduction
« Chez nous, tout le monde s'entraidait. » La phrase revient dans presque tous les témoignages sur les années 1950 et 1960. On se prêtait le matériel, on gardait les enfants de la voisine, on allait aider aux foins ou aux vendanges, on veillait les malades et les morts, on portait la soupe à la vieille dame du dessus. Les grands-parents vivaient souvent tout près, parfois sous le même toit.
Faut-il pour autant idéaliser cette époque ? Pas tout à fait. Ces solidarités étaient aussi des contraintes : le regard des voisins, le « qu'en-dira-t-on », l'autorité pesante des anciens, l'absence d'intimité, l'obligation de rendre service. Elles compensaient souvent l'absence d'aides publiques : quand il n'y a pas de retraite décente, pas d'aide à domicile, pas de crèche, la famille et les voisins sont la seule sécurité.
Entre 1950 et 1990, tout change. Les générations se séparent géographiquement ; la jeunesse s'affirme comme un groupe à part, avec sa musique, ses vêtements, ses valeurs ; les personnes âgées deviennent des « retraités », puis un « troisième âge » actif, mais aussi, pour certaines, des personnes seules. L'État prend en charge une partie des solidarités (retraites, aides à domicile, allocations). Les solidarités de voisinage s'affaiblissent dans certains lieux, se réinventent dans d'autres, à travers les associations, les centres sociaux, le bénévolat.
Cet article raconte cette histoire en deux grands volets : les relations entre les générations, puis les solidarités de voisinage, avant d'évoquer les nouvelles formes de solidarité qui apparaissent à la fin de la période.
1. La famille élargie des années 1950
Plusieurs générations sous le même toit
Dans la France rurale des années 1950, il est fréquent que trois générations vivent dans la même maison ou dans la même cour de ferme : les grands-parents, qui ont « passé la main » à l'un de leurs enfants, le jeune couple qui reprend l'exploitation, et les petits-enfants. Dans certaines régions (le Sud-Ouest, le Massif central, les Alpes, la Bretagne intérieure), c'était même une règle transmise depuis des siècles : la maison et la terre allaient à un héritier, qui devait garder et soigner ses parents jusqu'à leur mort.
En ville aussi, la cohabitation est fréquente, souvent par nécessité : la crise du logement (voir l'article « Urbanisation, grands ensembles et exode rural ») oblige les jeunes couples à vivre chez leurs parents pendant des années, et les veuves âgées sans ressources vont vivre chez l'un de leurs enfants. On partage deux ou trois pièces, avec les frictions que l'on imagine.
La taille moyenne des ménages, selon l'Insee, était de 3,06 personnes en 1954. Elle n'est plus que de 2,31 en 2004. La cohabitation de plusieurs générations sous le même toit n'a cessé de reculer pendant toute la période, au profit d'une proximité « à distance » : on vit séparés, mais pas trop loin.
Le rôle des grands-parents
Les grands-parents jouent un rôle central :
- ils gardent les petits-enfants, surtout quand la mère travaille, à une époque où les crèches sont très rares ;
- ils transmettent : les savoir-faire (cuisine, couture, jardinage, bricolage, travaux des champs), les recettes, les prières, les chansons, le patois ou la langue régionale, les histoires de la famille et de la guerre ;
- ils accueillent les petits-enfants pendant les grandes vacances, à la campagne, pour de longues semaines (souvenir fondateur pour de nombreux enfants des villes nés dans les années 1950) ;
- ils aident financièrement quand ils le peuvent, ou au contraire sont aidés par leurs enfants quand leur retraite est trop faible.
Une autorité incontestée… en apparence
Dans les années 1950, l'autorité des parents et des anciens est rarement contestée ouvertement. On vouvoie parfois ses parents dans certaines familles ; on ne coupe pas la parole à un adulte ; on se tait à table. Le père a le dernier mot (il est juridiquement le « chef de famille » jusqu'en 1970, voir l'article « Le rôle de la femme et la condition féminine »). Mais derrière cette façade, les tensions existent, et elles vont exploser dans les années 1960.
2. Les « vieux » des années 1950 : une vieillesse souvent pauvre
Vieillir sans retraite décente
On l'oublie souvent : dans les années 1950, la vieillesse est très souvent synonyme de pauvreté. Le système de retraite par répartition créé en 1945 avec la Sécurité sociale est encore jeune : beaucoup de personnes âgées n'ont pas cotisé assez longtemps pour toucher une pension correcte. Les anciens paysans, les commerçants, les artisans, les femmes qui n'ont pas eu d'emploi salarié n'ont presque rien.
Pour lutter contre cette misère, la loi de 1956 crée le Fonds national de solidarité (FNS), qui garantit aux personnes âgées les plus modestes un minimum vieillesse. C'est une étape importante, mais le montant reste faible pendant longtemps.
L'hospice
Pour ceux qui n'ont ni famille ni ressources, il reste l'hospice, héritier des institutions charitables d'autrefois : de grands dortoirs, une vie collective réglementée, souvent sans intimité, parfois tenus par des religieuses. « Finir à l'hospice » est une hantise pour beaucoup de personnes âgées. La transformation des hospices en maisons de retraite médicalisées ne sera décidée qu'avec la loi de 1975 sur les institutions sociales et médico-sociales.
Une espérance de vie qui s'allonge
L'espérance de vie à la naissance progresse fortement pendant la période :
| Année | Espérance de vie des hommes | Espérance de vie des femmes |
|---|---|---|
| 1950 | 63,4 ans | 69,2 ans |
| 1960 | environ 67 ans | environ 73,5 ans |
| 1970 | environ 68,5 ans | environ 76 ans |
| 1980 | environ 70 ans | environ 78,5 ans |
| 1990 | environ 72,5 ans | environ 81 ans |
| 2025 | 80,3 ans | 85,9 ans |
Les femmes vivent nettement plus longtemps que les hommes : la vieillesse est, très majoritairement, une vieillesse de veuves. Elles sont aussi, souvent, les plus pauvres.
3. Le rapport Laroque et l'invention du « troisième âge »
Le rapport Laroque (1962)
En 1962, une commission présidée par Pierre Laroque, l'un des pères de la Sécurité sociale, remet au gouvernement un rapport qui fonde la politique moderne de la vieillesse en France. Son idée centrale : il ne faut pas mettre les personnes âgées à l'écart, mais les intégrer dans la société. « L'accent doit être mis, par priorité, sur la nécessité d'intégrer les personnes âgées dans la société », affirme le rapport.
Concrètement, il recommande :
- le maintien à domicile le plus longtemps possible, plutôt que le placement en institution ;
- le développement de l'aide ménagère à domicile ;
- la construction de logements adaptés et de foyers-logements (petits appartements individuels avec services collectifs) ;
- la création de services : repas à domicile, soins, loisirs ;
- une meilleure préparation à la retraite.
Ce programme sera mis en œuvre lentement. Le VIe Plan (1971-1975) lui donne un véritable élan, avec le développement des aides ménagères, des foyers-restaurants et des clubs. Mais, comme le soulignent les historiens de ces politiques, les moyens financiers resteront toujours en dessous des ambitions.
Les clubs du troisième âge
L'expression « troisième âge » se répand dans les années 1960-1970. Elle désigne une nouvelle étape de la vie : le temps de la retraite en bonne santé, qui peut durer quinze ou vingt ans. Les clubs du troisième âge se multiplient dans les communes et les quartiers : on s'y retrouve pour jouer aux cartes, au loto, faire des goûters, des sorties, des voyages, de la gymnastique douce, des activités manuelles.
Ces clubs sont souvent accueillis dans les centres sociaux, les MJC, les foyers ruraux, les salles paroissiales ou municipales. Un reportage de l'INA montre ainsi qu'en 1977, à Lyon, un club de retraités s'était installé dans une maison des jeunes : un bel exemple de rencontre entre générations dans un équipement d'Éducation Populaire.
Les universités du troisième âge (1973)
En 1973, le professeur de droit Pierre Vellas crée à Toulouse la première université du troisième âge de France. L'idée connaît un succès immédiat et se répand dans tout le pays (et à l'étranger). En 1981, les universités françaises se fédèrent dans l'UFUTA (Union française des universités du troisième âge), qui deviendra en 1993 l'Union française des universités tous âges, pour favoriser les rencontres entre générations.
La retraite à 60 ans (1982)
En 1982, le gouvernement de Pierre Mauroy abaisse l'âge légal de la retraite de 65 à 60 ans. Les « jeunes retraités » en bonne santé deviennent une force considérable dans la vie associative, le bénévolat, la garde des petits-enfants et l'aide aux parents très âgés. On parle de la « génération pivot » : des personnes d'une soixantaine d'années qui aident à la fois leurs enfants, leurs petits-enfants et leurs propres parents.
Un regard nouveau sur la vieillesse
En 1970, Simone de Beauvoir publie (La Vieillesse), un essai qui dénonce la manière dont la société traite ses anciens, comme elle l'avait fait vingt ans plus tôt pour la condition des femmes. Elle y dénonce le silence, la gêne et l'indifférence qui entourent la vieillesse. Le livre contribue à faire de la vieillesse un sujet de débat public.
4. Le fossé des générations
L'invention de la « jeunesse »
La jeunesse a toujours existé, mais dans les années 1950 et surtout 1960, elle devient un groupe social à part, avec ses propres goûts, sa propre culture, son propre argent de poche et son propre marché. Les enfants du baby-boom sont très nombreux ; ils vont plus longtemps à l'école ; ils écoutent la radio (Europe 1 et son émission (Salut les copains), à partir de 1959), lisent le magazine du même nom (1962), achètent des disques de yé-yé (voir l'article « Yé-yé, hippies, Woodstock et les grands concerts »), portent des jeans et des blousons (voir les articles « Les Blousons Noirs » et « La mode »).
Le 22 juin 1963, le concert gratuit organisé place de la Nation par (Salut les copains) rassemble environ 150 000 jeunes. Les adultes découvrent avec stupeur l'ampleur de cette nouvelle génération. Le sociologue Edgar Morin forge à cette occasion l'expression de « yé-yé » dans un article du (Monde).
Ce qui fâche
Entre parents et adolescents, les sujets de conflit ne manquent pas :
- les cheveux longs des garçons, puis les minijupes et les pantalons des filles ;
- la musique, jugée trop bruyante, trop américaine, « du bruit » ;
- les sorties : les surprises-parties, les bals, les boîtes de nuit, les retours tardifs ;
- la sexualité et la pilule ;
- la religion : beaucoup de jeunes cessent d'aller à la messe ;
- la politique : les jeunes des années 1960-1970 sont souvent plus à gauche que leurs parents, et contestent l'autorité sous toutes ses formes ;
- l'avenir : les parents qui ont connu la guerre et les privations veulent la sécurité de l'emploi pour leurs enfants, et ne comprennent pas toujours leur désir de liberté, de voyage, de « vivre autrement ».
Mai 68 et après
Mai 68 (voir l'article « Mai 68 sous toutes ses facettes ») est souvent présenté comme le grand moment du conflit des générations : les étudiants et les jeunes ouvriers contestent l'autorité des parents, des professeurs, des patrons, de l'État. « Il est interdit d'interdire », « Sous les pavés, la plage », « Cours, camarade, le vieux monde est derrière toi » : les slogans visent aussi, souvent, la génération des parents.
Dans les années 1970, les relations familiales se transforment profondément : les parents deviennent plus tolérants, le tutoiement entre parents et enfants se généralise, on discute davantage, l'éducation se fait moins autoritaire. La psychanalyste Françoise Dolto, à la radio (sur France Inter à partir de 1976), apprend à des millions de parents à écouter leurs enfants.
Les années 1980 : un rapprochement
Dans les années 1980, la crise économique change la donne. Les jeunes restent plus longtemps chez leurs parents (études plus longues, chômage des jeunes, difficulté à se loger). Les conflits s'apaisent souvent : les parents baby-boomers, qui ont eux-mêmes contesté leurs propres parents, sont plus proches de leurs enfants. Les enquêtes de l'époque montrent que la famille redevient une valeur refuge pour les jeunes.
5. Les solidarités familiales
Une entraide multiforme
Tout au long de la période, la famille reste le premier lieu de solidarité. Les formes de cette entraide évoluent, mais elle ne disparaît pas :
- l'aide au logement : héberger un enfant qui cherche du travail en ville, prêter de l'argent pour l'achat d'un logement, accueillir un parent veuf ;
- la garde des enfants : par les grands-mères, les tantes, les sœurs aînées ;
- l'aide financière : les « coups de pouce » pour le mariage, les études, la voiture, la première installation ;
- les soins aux parents âgés : assurés dans l'immense majorité des cas par les femmes (filles et belles-filles), souvent au prix de leur propre vie professionnelle ; on ne parle pas encore d'« aidants », mais leur rôle est immense ;
- les coups de main : déménagements, travaux dans la maison, jardin, mécanique ;
- le retour au pays : pour les vacances, les fêtes, les enterrements, la Toussaint, qui maintiennent le lien avec la famille restée à la campagne.
Les grandes occasions
Les fêtes familiales rythment la vie des familles : baptêmes, communions solennelles (un grand événement dans les années 1950-1960, avec repas de famille, cadeaux et costume), mariages (avec leurs repas interminables et leurs chansons), Noël, anniversaires de mariage, enterrements. Elles sont l'occasion de réunir plusieurs générations et de renforcer les liens, mais aussi, parfois, de raviver les vieilles querelles et les histoires d'héritage.
6. Les solidarités de voisinage à la campagne
L'entraide pour les grands travaux
À la campagne, l'entraide entre voisins est une nécessité économique. Pour les grands travaux agricoles, on ne peut pas s'en sortir seul :
- les battages, à la fin de l'été : la batteuse passe de ferme en ferme, et les voisins viennent aider ; le travail se termine par un grand repas collectif, l'un des temps forts de l'année ;
- les foins et les moissons ;
- les vendanges, dans les régions viticoles ;
- le « tue-cochon » (ou « cochonnaille »), en hiver : on tue le cochon, et les voisins aident à préparer la charcuterie, qu'on partage ensuite ;
- la construction ou la réparation d'un bâtiment, qui mobilise parfois tout le village.
Cette entraide fonctionne sur le principe du don et du contre-don : on aide, et on sait qu'on sera aidé à son tour. Elle s'institutionnalise en partie après la guerre avec les CUMA (coopératives d'utilisation de matériel agricole), qui permettent à plusieurs agriculteurs d'acheter ensemble un tracteur ou une moissonneuse.
Les veillées
Dans les longues soirées d'hiver, avant la télévision, les voisins se réunissent à la veillée, dans la cuisine ou l'étable (où il fait plus chaud grâce aux bêtes). On y épluche les châtaignes, on y dénoie les noix, on y tricote, on y raconte des histoires, des légendes, des nouvelles du village ; on y chante, on y joue aux cartes. Les enfants écoutent les anciens. La veillée est un lieu de transmission orale irremplaçable. Elle disparaît progressivement dans les années 1960, avec l'arrivée de la télévision dans les foyers.
Les lieux de rencontre du village
Le village a ses lieux de sociabilité, chacun avec son public :
- le lavoir, lieu de rencontre et de conversation des femmes ;
- le café, lieu de rencontre des hommes, avec ses parties de cartes et ses discussions politiques ;
- l'église et la sortie de la messe du dimanche ;
- l'école, et la sortie des classes ;
- l'épicerie, qui fait souvent aussi dépôt de pain, bureau de tabac, cabine téléphonique ;
- la place, pour la fête votive, le bal, la foire.
Solidarité et contrôle social
Ces solidarités avaient leur revers : tout le monde savait tout sur tout le monde. Le « qu'en-dira-t-on » pesait lourdement, surtout sur les femmes et les jeunes. Une fille-mère, un couple divorcé, un homosexuel, un « étranger » au village, un original, subissaient souvent la réprobation, voire l'exclusion. La liberté que beaucoup de jeunes sont allés chercher en ville était aussi une liberté vis-à-vis de ce regard.
Page mise à jour le 03/10/2026
