Urbanisation, grands ensembles et exode rural dans les années 50, 60, 70 et 80
Des villages qui se vident aux tours qui poussent : comment la France est devenue urbaine, et ce que les gens en ont vécu
26/09/2026
Version de travail — Cet article est une version de travail : il a vocation à s'enrichir de vos souvenirs, de vos photos et de vos précisions. Notre démarche participative
Introduction
En une génération, des millions de Français ont changé de décor. Des jeunes gens ont quitté la ferme familiale pour l'usine, le bureau ou la fonction publique ; des familles ont quitté un deux-pièces humide du centre-ville pour un appartement neuf « tout confort » au huitième étage d'une barre de banlieue ; des travailleurs immigrés ont vécu des années dans des bidonvilles avant d'être relogés dans des cités de transit ; des couples ont réalisé, dans les années 1970, le rêve du pavillon avec jardin dans un lotissement tout neuf.
Ce grand déménagement national a transformé le visage du pays. Il a été voulu et organisé par l'État, qui a construit en masse pour répondre à une crise du logement dramatique. Il a apporté un progrès immense (l'eau courante, la salle de bains, le chauffage, l'espace), mais aussi des déceptions, des ségrégations et des colères, qui éclatent au grand jour au début des années 1980.
Le sujet a été évoqué dans l'article « Modernisation et changements », consacré à la modernisation de la France. Cet article l'approfondit sous un angle nouveau : l'expérience vécue de ces transformations. Que ressentait-on en quittant son village ? Comment vivait-on à Sarcelles en 1960 ? Qu'était un bidonville ? Pourquoi a-t-on arrêté de construire des grands ensembles en 1973 ? Comment sont nées la « politique de la ville » et, avant elle, les centres sociaux et les équipements de quartier ? Il accorde aussi une place particulière aux acteurs de l'animation et de l'Éducation Populaire, qui ont été en première ligne dans ces nouveaux quartiers.
1. Un pays qui devient urbain
Quelques repères
Au début du XXe siècle, la France est encore un pays majoritairement rural. La population urbaine dépasse la moitié de la population en 1931, mais les campagnes restent très peuplées. Au recensement de 1946, on compte encore 19 millions de ruraux, et en 1954, près d'un tiers de la population vit encore de l'agriculture.
Puis tout s'accélère. En 1962, la population rurale n'est plus que de 17,8 millions, et de 17,2 millions en 1968, alors que la population totale augmente fortement grâce au baby-boom et à l'immigration. Aujourd'hui, selon l'Insee, près de 80 % de la population vit dans une unité urbaine (79,2 % en 2017).
Ce mouvement a trois moteurs :
- l'exode rural : les campagnes se vident au profit des villes ;
- la croissance démographique : le baby-boom et l'arrivée des rapatriés d'Algérie (environ un million en 1962) et de travailleurs immigrés gonflent la population des villes ;
- l'industrialisation : les usines, les bureaux et les services se concentrent dans les villes et leurs banlieues.
« Paris et le désert français »
En 1947, le géographe Jean-François Gravier publie un livre au titre retentissant : (Paris et le désert français). Il y dénonce la concentration excessive de la population, des emplois et des pouvoirs dans la région parisienne, au détriment du reste du pays. Le livre influence durablement les politiques d'aménagement du territoire : la création de la DATAR en 1963 (Délégation à l'aménagement du territoire et à l'action régionale), la désignation de huit métropoles d'équilibre en 1964 (Lille, Nancy-Metz, Strasbourg, Lyon-Saint-Étienne, Marseille, Toulouse, Bordeaux, Nantes-Saint-Nazaire), les décentralisations industrielles (usines Citroën à Rennes, Renault au Mans et à Flins, etc.), et plus tard la politique des villes nouvelles.
2. L'exode rural vécu : partir de chez soi
Pourquoi on partait
Les raisons de quitter la campagne étaient nombreuses et se renforçaient mutuellement :
- la mécanisation agricole : un tracteur remplace plusieurs valets de ferme ; les petites exploitations ne sont plus viables ;
- le partage des terres : dans les familles nombreuses, une seule ferme ne pouvait pas faire vivre tous les enfants ; les cadets devaient partir ;
- l'attrait de la ville : un salaire régulier, des horaires fixes, des congés payés, le cinéma, les bals, les magasins, la liberté ;
- l'école : les enfants qui réussissent à l'école partent au collège, au lycée, puis vers les emplois de la ville (poste, SNCF, enseignement, administration) ;
- les femmes : beaucoup de jeunes filles refusaient la vie dure de la ferme et le mariage avec un paysan ; le « célibat paysan », étudié par le sociologue Pierre Bourdieu dans son village natal du Béarn, en est la conséquence directe ;
- l'isolement : routes non goudronnées, pas d'eau courante, pas de téléphone, un médecin lointain, des hivers longs.
Des régions entières dépeuplées
Certaines régions ont été frappées très tôt, dès le XIXe siècle : le Massif central, les Alpes du Sud, les Pyrénées. La Creuse a perdu environ 80 % de sa population entre 1900 et 2000 ; l'Ardèche avait perdu plus de 140 000 habitants en 1962. Après 1945, l'exode touche aussi l'Ouest (Bretagne, Vendée, Anjou), resté longtemps plus peuplé.
Dans les montagnes, des hameaux entiers sont abandonnés : maisons fermées, terrasses envahies par les broussailles, écoles fermées faute d'élèves, églises sans curé. Dans les Hautes-Alpes comme dans beaucoup de vallées, l'hiver isolait certains villages pendant des semaines.
Les grandes « colonies » régionales à Paris
L'exode a donné naissance à de véritables communautés régionales dans la capitale :
- les Bretons, autour de la gare Montparnasse, où arrivaient les trains de Bretagne ; beaucoup de jeunes Bretonnes venaient travailler comme bonnes à tout faire ;
- les Auvergnats, qui tenaient une grande partie des cafés-charbon et des brasseries de Paris (les « bougnats ») ;
- les Aveyronnais, très présents dans les cafés et la limonade ;
- les Savoyards, historiquement ramoneurs, commissionnaires et porteurs.
Ces communautés avaient leurs amicales, leurs bals, leurs journaux, leurs banquets annuels, qui permettaient de garder un lien avec le « pays ».
Ceux qui restent
L'exode rural n'est pas seulement l'histoire de ceux qui partent. C'est aussi celle de ceux qui restent : les parents âgés, les frères aînés qui reprennent la ferme, les commerçants et artisans des bourgs, qui voient leur clientèle fondre. Les villages vieillissent. Le retour « au pays » pour les vacances, la Toussaint ou les fêtes votives devient un rituel familial.
Le renversement des années 1970
À partir du milieu des années 1970, le mouvement change de nature. Les campagnes proches des villes se repeuplent : c'est la périurbanisation ou rurbanisation. Des familles citadines achètent une maison dans un village ou un lotissement à 20 ou 30 kilomètres de la ville, et font la route chaque jour pour aller travailler. Les campagnes éloignées, elles, continuent de se dépeupler. Dans les années 1990, le solde migratoire des communes rurales devient positif dans de nombreuses régions.
3. La crise du logement de l'après-guerre
Une pénurie dramatique
En 1945, la France sort de la guerre avec un parc de logements vieilli, surpeuplé et en partie détruit. Presque rien n'a été construit depuis 1914. Les loyers bloqués par la loi de 1948 découragent les propriétaires d'entretenir leurs immeubles. Les villes manquent de tout.
On vit à plusieurs générations dans deux pièces, dans des chambres d'hôtel meublé (les « garnis »), dans des baraquements provisoires construits après la guerre, dans des caves, des greniers, des caravanes. Les jeunes couples attendent des années avant d'avoir un logement à eux. En 1954, selon l'Insee, plus de 60 % des logements n'ont pas l'eau courante et seulement 10 % disposent d'une baignoire ou d'une douche (voir l'article « Modes de vie, prix et salaires »).
L'hiver 1954 et l'abbé Pierre
Pendant l'hiver 1954, particulièrement glacial, des sans-abri meurent de froid dans les rues. Le 1er février 1954, l'abbé Pierre, fondateur d'Emmaüs, lance sur Radio Luxembourg un appel bouleversant : « Mes amis, au secours… Une femme vient de mourir gelée, cette nuit à trois heures, sur le trottoir du boulevard Sébastopol… ». C'est l'« insurrection de la bonté » : des dons affluent de toute la France. L'appel oblige le gouvernement à accélérer la construction de logements, notamment des cités d'urgence.
Construire vite et beaucoup
Pour sortir de la crise, l'État choisit d'industrialiser la construction. Quelques dates clés :
- 1950 : les habitations à bon marché (HBM) deviennent les habitations à loyer modéré (HLM) ;
- 1953 : le plan Courant (du nom du ministre Pierre Courant) lance un vaste programme de logements économiques ; la même année est créé le « 1 % patronal » (participation des employeurs à l'effort de construction) ;
- 1954 : la Caisse des dépôts crée la SCIC (Société centrale immobilière de la Caisse des dépôts), qui va construire une grande partie des grands ensembles, dont Sarcelles ;
- 1958 : le décret du 31 décembre crée les zones à urbaniser en priorité (ZUP).
Le rythme de construction explose. Selon l'Insee, la France construit en moyenne environ 422 000 logements par an entre 1968 et 1973. En 1973, le parc atteint 20,3 millions de logements. La part des ménages disposant d'un logement « confortable » (WC intérieurs et installation sanitaire) passe de 25 % en 1962 à 61 % en 1973.
4. Les grands ensembles : l'âge d'or et le désenchantement
Qu'est-ce qu'un grand ensemble ?
Un grand ensemble est un vaste groupe d'immeubles collectifs (barres et tours), construit d'un seul tenant, souvent à la périphérie des villes, sur des terrains agricoles, selon des plans standardisés et avec des procédés industriels (préfabrication, chemin de grue). Les plus grands comptent plusieurs milliers, voire plus de dix mille logements.
La France est, parmi les pays occidentaux, celui qui a le plus massivement choisi les tours et les barres pour résoudre sa crise du logement. Les 197 ZUP créées entre 1959 et 1969 représentent à elles seules environ 2,2 millions de logements. En Île-de-France, la procédure a été utilisée sur 22 sites, pour environ 140 000 logements.
Quelques grands ensembles emblématiques
| Grand ensemble | Ville | Période de construction | Particularité |
|---|---|---|---|
| Sarcelles-Lochères | Sarcelles (Val-d'Oise) | 1955-1976 | 12 368 logements construits par la SCIC ; symbole national des grands ensembles |
| La Cité des 4000 | La Courneuve (Seine-Saint-Denis) | années 1960 | Environ 4 000 logements ; première grande démolition (barre Debussy, 1986) |
| Mourenx | Mourenx (Pyrénées-Atlantiques) | fin des années 1950 | Ville nouvelle construite pour les ouvriers du gaz de Lacq |
| Le Mirail | Toulouse | à partir des années 1960 | Projet de l'architecte Georges Candilis, conçu comme une ville complète |
| La Grande Borne | Grigny (Essonne) | 1967-1971 | Architecture d'Émile Aillaud, formes courbes, mosaïques et sculptures pour enfants |
| Le Val-Fourré | Mantes-la-Jolie (Yvelines) | à partir de 1959 | Une des plus grandes ZUP d'Île-de-France |
| Les Minguettes | Vénissieux (Rhône) | années 1960-1970 | Lieu de l'« été chaud » de 1981 et départ de la Marche pour l'égalité en 1983 |
Sarcelles, laboratoire et symbole
Sarcelles comptait environ 8 000 habitants au début des années 1950. Les premiers habitants du grand ensemble arrivent en 1956. En 1962, la ville compte 35 800 habitants, et elle dépasse 50 000 habitants avant la fin des années 1960. La cité, conçue par les architectes Jacques Henri-Labourdette et Roger Boileau, est divisée en une dizaine de sous-quartiers, séparés du vieux village par des parcs et des équipements sportifs.
À partir de 1962-1963, la grande presse lance une campagne sur la « sarcellite », une prétendue maladie des habitants des grands ensembles : ennui, dépression, solitude des femmes restées seules toute la journée pendant que les maris partent travailler à Paris, délinquance des jeunes désœuvrés. Les historiens ont depuis nuancé ce tableau : beaucoup d'habitants étaient attachés à leur quartier et fiers de leur logement.
L'émerveillement des premiers habitants
Il ne faut pas oublier ce que représentait un appartement neuf pour une famille des années 1950-1960. Les témoignages de l'époque parlent souvent d'un émerveillement : l'eau chaude au robinet, une salle de bains, des WC à soi, le chauffage central, une cuisine équipée, des fenêtres lumineuses, une chambre pour les enfants, un vide-ordures, un ascenseur, des espaces verts. Pour des familles qui sortaient d'un taudis, d'un garni ou d'un baraquement, c'était un changement de vie radical.
Les grands ensembles accueillent une population très mélangée : ouvriers, employés, fonctionnaires, jeunes cadres, rapatriés d'Algérie, familles nombreuses, puis de plus en plus de familles immigrées. Dans les années 1960, la mixité sociale y est réelle.
Ce qui manquait
Mais les grands ensembles ont souvent été construits plus vite que les équipements nécessaires à la vie quotidienne. Les premiers habitants découvrent :
- l'absence de commerces, d'écoles en nombre suffisant, de médecins, de lieux de rencontre ;
- l'éloignement des lieux de travail et le manque de transports en commun (on parle de « cités-dortoirs ») ;
- la boue des chantiers qui durent des années ;
- l'isolement des femmes au foyer, seules toute la journée ;
- le manque de lieux pour les jeunes, qui traînent au pied des immeubles ;
- la mauvaise isolation phonique : on entend tout chez le voisin.
C'est dans ce vide que vont s'implanter les équipements socioculturels, les centres sociaux et les associations d'habitants (voir la partie 6).
La circulaire Guichard (1973) : la fin des grands ensembles
Dès la fin des années 1960, les critiques se multiplient : monotonie architecturale, dégradation rapide, ségrégation sociale, départ des classes moyennes vers les pavillons. Le 21 mars 1973, le ministre de l'Équipement Olivier Guichard signe une circulaire « relative aux formes d'urbanisation dites grands ensembles et à la lutte contre la ségrégation sociale par l'habitat ». Elle met fin à la construction des grands ensembles : les nouvelles opérations de plus de 2 000 logements sont interdites, et les opérations plus petites sont encadrées. Le mot d'ordre, souvent résumé par la formule « ni tours ni barres », marque la fin d'une époque.
La réforme de 1977 : de l'aide à la pierre à l'aide à la personne
En 1977, la réforme Barre du financement du logement réduit l'aide de l'État à la construction (l'« aide à la pierre ») au profit d'une aide versée directement aux ménages selon leurs revenus : l'aide personnalisée au logement (APL). Combinée aux prêts aidés pour l'accession à la propriété, elle encourage les familles des classes moyennes à quitter les HLM pour acheter un pavillon. Les grands ensembles se paupérisent : ceux qui peuvent partir partent, et ceux qui restent sont souvent les plus fragiles, parmi lesquels de nombreuses familles immigrées arrivées dans le cadre du regroupement familial (autorisé en 1976).
5. Les bidonvilles et les cités de transit
Une réalité oubliée
On l'oublie souvent : dans la France des Trente Glorieuses, des dizaines de milliers de personnes vivaient dans des bidonvilles, des baraques construites avec des planches, de la tôle, des bidons aplatis, sans eau ni électricité, dans la boue. Au milieu des années 1960, les autorités estimaient à environ 100 000 le nombre d'habitants des bidonvilles. En 1964, près de 43 % des Algériens vivant en France y résidaient.
Les plus grands se trouvaient en région parisienne :
- Nanterre, avec le bidonville de La Folie et plusieurs autres, habités surtout par des travailleurs algériens et leurs familles, de 1952 au début des années 1970 ;
- Champigny-sur-Marne, peuplé d'immigrés portugais, qui compta jusqu'à 15 000 habitants ;
- La Courneuve, Saint-Denis, Gennevilliers, Aubervilliers.
On en trouvait aussi à Marseille, Lyon, Nice (le bidonville de la Digue-des-Français, environ 2 000 personnes, démoli en 1975-1976) et dans d'autres grandes villes.
Pendant la guerre d'Algérie, les bidonvilles de Nanterre ont été le théâtre de contrôles policiers et d'affrontements liés au conflit ; ils sont liés à la mémoire de la manifestation du 17 octobre 1961.
La résorption
Deux lois organisent la disparition des bidonvilles :
- la loi Debré de décembre 1964, qui permet l'expropriation des terrains occupés ;
- la loi Vivien de juillet 1970, adoptée après la mort de cinq travailleurs africains asphyxiés dans un foyer insalubre d'Aubervilliers, le 1er janvier 1970.
La majorité des grands bidonvilles disparaît en 1975-1976. Leurs habitants sont relogés dans des cités de transit (censées être provisoires, mais où beaucoup de familles resteront des années, voire plus de dix ans), dans des foyers de travailleurs (Sonacotra, créée en 1956), puis dans des HLM.
L'histoire des bidonvilles est aussi celle d'une solidarité : des militants, des prêtres ouvriers, des associations (ATD Quart Monde du père Joseph Wresinski, fondé dans le camp de Noisy-le-Grand, la Cimade, des équipes d'alphabétisation) y ont mené un travail considérable d'accompagnement, d'alphabétisation et de soutien aux familles.
Page mise à jour le 03/10/2026
