Urbanisation, grands ensembles et exode rural dans les années 50, 60, 70 et 80 – Suite 01
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6. Faire vivre les nouveaux quartiers : équipements, centres sociaux et animation
Cette partie concerne directement l'histoire de l'Éducation Populaire et de l'action sociale, et elle intéressera particulièrement les lecteurs de ce site qui ont travaillé dans ces quartiers.
La « grille Dupont » et les équipements
Face au constat de quartiers sans vie, l'État cherche à planifier les équipements. Au début des années 1960, une grille d'équipements, souvent appelée « grille Dupont », fixe le nombre d'équipements à prévoir en fonction du nombre de logements : écoles, commerces, équipements sportifs, équipements sociaux et culturels. Dans la pratique, les équipements arrivent souvent avec retard, bien après les habitants.
Les centres sociaux dans les grands ensembles
Les centres sociaux, nés au début du XXe siècle dans les quartiers ouvriers (voir l'article « Histoire de l'Éducation Populaire »), connaissent un développement considérable dans les grands ensembles des années 1960-1970. Les Caisses d'allocations familiales jouent un rôle décisif : elles financent la construction et le fonctionnement de nombreux centres sociaux dans les nouveaux quartiers, avec des travailleuses sociales, des conseillères en économie sociale et familiale, des animateurs. Au début des années 1970, la CNAF crée une prestation de service pour les centres sociaux agréés, qui structure durablement leur financement.
On y trouve des haltes-garderies pour les jeunes mères, des consultations de PMI, des ateliers de couture et de cuisine, des cours d'alphabétisation, des activités pour les enfants le mercredi et pendant les vacances, des clubs de jeunes, des fêtes de quartier, des permanences administratives.
Les MJC, les maisons pour tous et les clubs de jeunes
Les MJC se multiplient elles aussi dans les grands ensembles, notamment grâce à l'opération « Mille clubs de jeunes » lancée en 1966 (voir l'article « Les MJC »). Dans les années 1970, de nombreuses villes créent des maisons pour tous, des maisons de quartier, des centres socioculturels, des centres aérés, des clubs de prévention (la prévention spécialisée, avec ses éducateurs de rue, se développe à la même époque).
Les animateurs, qui deviennent un véritable métier à la fin des années 1960 et dans les années 1970 (avec les premiers diplômes professionnels, le DEFA notamment), sont souvent les premiers professionnels à travailler au quotidien avec les habitants des nouveaux quartiers.
Les associations d'habitants
Les habitants eux-mêmes s'organisent : amicales de locataires (souvent liées à la Confédération nationale du logement ou à la Confédération syndicale des familles), associations de parents d'élèves, clubs sportifs, comités des fêtes, associations culturelles. Ces associations se battent pour obtenir des équipements, contester les charges, réclamer des réparations, organiser la vie collective. Elles ont été une véritable école de la citoyenneté pour des milliers d'habitants.
Habitat et vie sociale (1977)
En 1977, l'État lance la procédure « Habitat et vie sociale » (HVS), qui vise à réhabiliter une cinquantaine de grands ensembles dégradés, en associant pour la première fois travaux sur les bâtiments et action sociale. C'est l'ancêtre de la politique de la ville.
7. Paris et les grandes villes transformées
La rénovation urbaine
Dans les années 1950-1970, les centres des grandes villes connaissent aussi de profondes transformations. Au nom de la lutte contre les îlots insalubres, des quartiers populaires entiers sont rasés et remplacés par des immeubles modernes : à Paris, le quartier Italie dans le 13e arrondissement, Belleville, le Front de Seine dans le 15e ; à Marseille, le quartier Saint-Jean ; dans de nombreuses villes, les vieux faubourgs. Les habitants modestes sont souvent relogés en banlieue, loin de leur quartier d'origine. Le coût des logements neufs éloigne les classes populaires des centres-villes.
La ville et l'automobile
Les années 1960 et 1970 sont celles de l'adaptation de la ville à l'automobile. À Paris, les voies sur berge (voie Georges-Pompidou, inaugurée en 1967) et le boulevard périphérique (achevé en 1973) sont construits. Le président Georges Pompidou déclare en 1971 qu'« il faut adapter la ville à l'automobile ». Les places deviennent des parkings, les tramways ont presque tous disparu (ils reviendront à partir de 1985 à Nantes).
Quelques grands chantiers parisiens
- le transfert des Halles de Paris à Rungis en 1969, puis la destruction des pavillons Baltard (1971) et le fameux « trou des Halles » ;
- la tour Montparnasse, achevée en 1973, qui choque de nombreux Parisiens et conduit à limiter la hauteur des immeubles dans Paris intra-muros ;
- le quartier d'affaires de La Défense, lancé à la fin des années 1950 ;
- le RER, dont la ligne A traverse Paris à partir de 1977 ;
- le Centre Pompidou (Beaubourg), inauguré en 1977.
Les villes nouvelles
Pour organiser la croissance de la région parisienne, le préfet Paul Delouvrier, délégué général au District de la région de Paris de 1961 à 1969, fait adopter en 1965 un schéma directeur qui prévoit la création de villes nouvelles. Neuf villes nouvelles sont créées :
| Ville nouvelle | Région | Population vers 2013 |
|---|---|---|
| Cergy-Pontoise | Île-de-France (Val-d'Oise) | environ 190 000 |
| Évry | Île-de-France (Essonne) | environ 115 000 |
| Marne-la-Vallée | Île-de-France (Seine-et-Marne) | environ 291 000 |
| Saint-Quentin-en-Yvelines | Île-de-France (Yvelines) | environ 230 000 |
| Sénart | Île-de-France (Seine-et-Marne, Essonne) | environ 117 000 |
| Lille-Est (Villeneuve-d'Ascq) | Nord | — |
| Le Vaudreuil (Val-de-Reuil) | Normandie | — |
| L'Isle-d'Abeau | Auvergne-Rhône-Alpes | — |
| Rives de l'Étang de Berre | Provence | — |
Les villes nouvelles veulent éviter les erreurs des grands ensembles : elles prévoient dès le départ des centres urbains avec commerces, emplois, administrations, gares RER, universités, et une architecture plus variée (parfois spectaculaire, comme les Espaces d'Abraxas de Ricardo Bofill à Noisy-le-Grand). Ensemble, elles comptent aujourd'hui environ un million d'habitants.
8. Le rêve du pavillon et la périurbanisation
La maison individuelle
À partir de la fin des années 1960, la maison individuelle revient en force. En 1969, le ministre de l'Équipement Albin Chalandon lance un concours international de la maison individuelle, qui donne naissance à des lotissements de maisons bon marché, surnommées les « chalandonnettes » (dont certaines, mal construites, deviendront un symbole de la construction au rabais). Les constructeurs de maisons sur catalogue (Phénix, Bouygues, Maison Familiale et bien d'autres) connaissent un énorme succès.
Le lotissement devient le paysage type des années 1970-1980 : maisons toutes semblables, jardinet, garage, haie de thuyas, barbecue. Il répond au désir d'espace, de calme et de propriété de familles qui ont souvent connu la promiscuité des immeubles.
La part des ménages propriétaires de leur logement passe de 41 % en 1962 à 46 % en 1973 (Insee), puis dépasse la moitié au milieu des années 1980.
Les conséquences
La périurbanisation a des conséquences durables :
- la dépendance à la voiture : il faut une, puis deux voitures par ménage pour aller travailler, faire les courses, conduire les enfants ;
- l'étalement urbain : les villes consomment des terres agricoles ;
- les zones commerciales aux entrées de ville, avec hypermarchés, magasins de meubles et de bricolage ;
- un certain isolement des femmes et des adolescents dans des lotissements sans transports ;
- la désertification des centres-bourgs et de certains centres-villes.
9. Les années 1980 : la « crise des banlieues » et la politique de la ville
L'« été chaud » des Minguettes (1981)
Pendant l'été 1981, quelques semaines après l'élection de François Mitterrand, le quartier des Minguettes à Vénissieux, près de Lyon, connaît les premières violences urbaines médiatisées : des « rodéos » de voitures volées, plus de 200 véhicules incendiés, des affrontements avec la police. Le chômage des jeunes, les discriminations, la dégradation du quartier et le départ des classes moyennes forment le terreau de cette explosion. Pour la première fois, la télévision montre au pays entier le malaise des grands ensembles.
La Marche pour l'égalité (1983)
En 1983, après qu'un jeune des Minguettes, Toumi Djaïdja, a été blessé par balle par un policier, un groupe de jeunes lance la Marche pour l'égalité et contre le racisme, qui part de Marseille le 15 octobre et arrive à Paris le 3 décembre 1983. La presse l'appelle la « Marche des beurs ». Elle est accueillie par des dizaines de milliers de personnes à Paris, et une délégation est reçue par François Mitterrand, qui annonce la création d'une carte de séjour et de travail de dix ans pour les étrangers.
La naissance de la politique de la ville
Le gouvernement de Pierre Mauroy lance une série de dispositifs qui forment ce que l'on appellera la politique de la ville :
- la commission nationale pour le développement social des quartiers (DSQ), à partir de 1981-1982, animée par Hubert Dubedout, maire de Grenoble, dont le rapport de 1983 s'intitule (Ensemble, refaire la ville) ;
- les zones d'éducation prioritaires (ZEP), créées en 1981 par Alain Savary ;
- les missions locales pour l'insertion des jeunes, à partir du rapport de Bertrand Schwartz (1981) ;
- Banlieues 89, mission lancée en 1983 par les architectes Roland Castro et Michel Cantal-Dupart pour transformer l'image et l'urbanisme des banlieues ;
- les opérations d'été (« Anti-été chaud », futur « Ville Vie Vacances ») pour proposer des activités aux jeunes pendant les vacances.
Les premières démolitions
Le 18 février 1986, la barre Debussy de la Cité des 4000 à La Courneuve est dynamitée : c'est l'une des premières démolitions spectaculaires d'un grand ensemble en France, retransmise à la télévision. Ce geste symbolique annonce les grands programmes de démolition-reconstruction des décennies suivantes (Agence nationale pour la rénovation urbaine, créée en 2003).
En octobre 1990, les émeutes de Vaulx-en-Velin conduisent à la création d'un ministère de la Ville (décembre 1990). La politique de la ville devient une politique permanente de l'État.
10. Tableau de synthèse : quatre décennies d'urbanisation
| Décennie | Grandes tendances | Dispositifs et événements marquants | Ce que vivent les habitants |
|---|---|---|---|
| Années 1950 | Crise du logement, exode rural massif, début des grands ensembles | Plan Courant et 1 % patronal (1953), appel de l'abbé Pierre (1954), SCIC (1954), Sarcelles (1955), ZUP (1958) | Taudis, garnis, bidonvilles ; puis émerveillement des premiers relogés |
| Années 1960 | Âge d'or des grands ensembles, rapatriés d'Algérie, bidonvilles | DATAR (1963), métropoles d'équilibre (1964), loi Debré (1964), schéma directeur et villes nouvelles (1965), Mille clubs (1966), loi foncière (1967) | Confort moderne, mais cités-dortoirs, « sarcellite », manque d'équipements |
| Années 1970 | Fin des grands ensembles, rêve du pavillon, fin des bidonvilles, crise économique | Loi Vivien (1970), circulaire Guichard (1973), fin des grands bidonvilles (1975-1976), regroupement familial (1976), réforme Barre et APL (1977), Habitat et vie sociale (1977) | Départ des classes moyennes vers les lotissements, paupérisation des cités, chômage |
| Années 1980 | Crise des banlieues, naissance de la politique de la ville, périurbanisation | Minguettes (1981), DSQ et ZEP (1981-1982), rapport Dubedout et Marche pour l'égalité (1983), Banlieues 89, démolition de la barre Debussy (1986), Vaulx-en-Velin et ministère de la Ville (1990) | Chômage des jeunes, discriminations, mobilisations associatives, premières réhabilitations |
11. Chronologie détaillée
| Date | Événement |
|---|---|
| 1931 | La population urbaine dépasse la population rurale |
| 1946 | 19 millions de ruraux au recensement |
| 1947 | Jean-François Gravier publie (Paris et le désert français) |
| 1948 | Loi du 1er septembre sur les loyers |
| 1950 | Les HBM deviennent les HLM |
| 1953 | Plan Courant ; création du 1 % patronal |
| 1954 | Appel de l'abbé Pierre (1er février) ; création de la SCIC |
| 1955 | Début de la construction du grand ensemble de Sarcelles |
| 1956 | Création de la Sonacotral (future Sonacotra) ; premiers habitants à Sarcelles |
| 1958 | Décret créant les zones à urbaniser en priorité (31 décembre) |
| 1961 | Paul Delouvrier nommé délégué général au District de la région de Paris ; 17 octobre, manifestation des Algériens à Paris |
| 1962 | Arrivée d'environ un million de rapatriés d'Algérie ; Sarcelles compte 35 800 habitants |
| 1962-1963 | Campagne de presse sur la « sarcellite » |
| 1963 | Création de la DATAR |
| 1964 | Désignation des métropoles d'équilibre ; loi Debré sur les bidonvilles |
| 1965 | Schéma directeur de la région parisienne et lancement des villes nouvelles |
| 1966 | Opération « Mille clubs de jeunes » |
| 1967 | Loi d'orientation foncière (création des ZAC) ; inauguration de la voie express rive droite à Paris |
| 1969 | Fin de la création des ZUP ; transfert des Halles à Rungis ; concours Chalandon de la maison individuelle |
| 1970 | Mort de cinq travailleurs africains à Aubervilliers (1er janvier) ; loi Vivien (juillet) |
| 1973 | Circulaire Guichard (21 mars) ; achèvement du périphérique et de la tour Montparnasse |
| 1975-1976 | Disparition de la majorité des grands bidonvilles |
| 1976 | Autorisation du regroupement familial |
| 1977 | Réforme Barre et création de l'APL ; procédure Habitat et vie sociale ; ouverture du RER A et du Centre Pompidou |
| 1981 | « Été chaud » des Minguettes ; création des ZEP |
| 1983 | Rapport Dubedout ; Marche pour l'égalité et contre le racisme (15 octobre - 3 décembre) ; lancement de Banlieues 89 |
| 1986 | Démolition de la barre Debussy à La Courneuve (18 février) |
| 1990 | Émeutes de Vaulx-en-Velin ; création du ministère de la Ville |
12. Les grands ensembles au cinéma, en chanson et en littérature
- Jacques Tati, (Mon oncle) (1958) et (Playtime) (1967) : une satire tendre et drôle de l'architecture moderne et de la vie dans les villes nouvelles.
- Jean-Luc Godard, (Deux ou trois choses que je sais d'elle) (1967) : la vie d'une mère de famille dans les grands ensembles de la région parisienne en construction.
- Maurice Pialat, (L'amour existe) (1960) : un court métrage documentaire sur la banlieue parisienne, d'une grande force.
- Christiane Rochefort, (Les Petits Enfants du siècle) (1961) : un roman sur la vie d'une famille nombreuse à Sarcelles et dans les grands ensembles.
- Jean Ferrat, (La Montagne) (1964) : la chanson de l'exode rural, qui oppose la vie des villages de montagne aux « HLM » de la ville.
- Mehdi Charef, (Le Thé au harem d'Archi Ahmed) (roman 1983, film 1985) : la vie des jeunes dans une cité de banlieue.
- Plus tard, Mathieu Kassovitz, (La Haine) (1995), qui marquera toute une génération.
Espace pour les témoignages
(Cet espace est réservé aux témoignages.)
Quitter son village
(Ai-je, moi ou mes parents, quitté la campagne pour la ville ? À quel âge, pourquoi, comment ? Qu'est-ce qui m'a le plus frappé en arrivant ? Qu'ai-je regretté ?)
Vivre dans un grand ensemble
(Ai-je habité une cité HLM ou un grand ensemble dans les années 1950 à 1980 ? Mes souvenirs de l'arrivée dans le logement neuf, des voisins, de la vie de quartier, des équipements qui manquaient.)
Travailler dans les nouveaux quartiers
(Animateurs, travailleurs sociaux, directeurs de centres sociaux, éducateurs, enseignants, militants associatifs : comment ai-je vécu mon travail dans ces quartiers, et comment l'ont vécu mes collègues ? Quelles actions, quelles réussites, quelles difficultés ?)
Photos
(Photos des chantiers, de l'emménagement, des fêtes de quartier, des activités du centre social ou de la MJC : elles peuvent être scannées et ajoutées ici avec l'accord de leurs auteurs.)
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Page mise à jour le 04/10/2026
