Le rôle de la femme, la condition féminine et l'évolution des droits dans les années 50, 60, 70 et 80
De la ménagère modèle à la femme qui choisit : quarante ans de conquêtes, de luttes et de vies transformées
26/09/2026
Version de travail — Cet article est une version de travail : il a vocation à s'enrichir de vos souvenirs, de vos photos et de vos précisions. Notre démarche participative
Introduction
En 1950, une Française mariée ne peut pas ouvrir un compte en banque ni exercer une profession sans l'autorisation de son mari. Elle n'a pas l'autorité sur ses propres enfants : c'est le père, « chef de famille », qui la détient. La contraception est interdite, l'avortement est un crime. Les manuels scolaires et les magazines lui apprennent à être une bonne épouse, une bonne mère et une bonne ménagère.
En 1990, la même femme peut travailler, gérer son argent, choisir d'avoir ou non des enfants, divorcer par consentement mutuel, être ministre, entrer à Polytechnique, piloter un avion de ligne. L'égalité professionnelle et l'égalité salariale sont inscrites dans la loi, même si elles restent loin d'être réalisées.
Entre ces deux dates, il y a eu une révolution silencieuse (le travail des femmes, l'école, la pilule, l'électroménager) et une révolution bruyante (le Mouvement de libération des femmes, les manifestes, les procès, les manifestations). Il y a eu des lois, portées par des femmes politiques courageuses comme Simone Veil et Yvette Roudy, mais aussi par des hommes, comme Lucien Neuwirth. Et il y a eu surtout des millions de vies de femmes, ordinaires et extraordinaires, qui ont changé.
Le sujet a été évoqué dans l'article « Modernisation et changements », consacré à la modernisation de la France (partie « femmes, famille, mœurs »). Cet article l'approfondit en détail : le statut juridique, le travail, le corps et la maternité, les luttes féministes, la vie quotidienne, les pionnières, et les limites de ces conquêtes.
1. Le point de départ : la femme des années 1950
Des citoyennes depuis peu
Les Françaises ont obtenu le droit de vote et d'éligibilité par l'ordonnance du 21 avril 1944, signée à Alger par le général de Gaulle. Elles votent pour la première fois aux élections municipales d'avril-mai 1945, puis aux élections législatives d'octobre 1945, où 33 femmes sont élues députées. La France est l'un des derniers pays d'Europe occidentale à accorder ce droit, bien après la Finlande (1906), le Royaume-Uni (1918-1928) ou l'Allemagne (1918).
Le préambule de la Constitution de 1946 affirme solennellement que « la loi garantit à la femme, dans tous les domaines, des droits égaux à ceux de l'homme ». Mais entre ce principe et la réalité, il y a un gouffre.
Une mineure dans le mariage
Le Code civil de 1804, dit Code Napoléon, organisait l'infériorité juridique de la femme mariée. Des réformes l'ont atténuée (la loi de 1938 supprime l'« incapacité » de la femme mariée), mais dans les années 1950 :
- le mari reste le chef de famille : il choisit le domicile, exerce l'autorité paternelle sur les enfants ;
- la femme mariée peut exercer une profession, mais le mari peut s'y opposer ;
- sous le régime de la communauté, c'est le mari qui administre les biens du couple, y compris souvent ceux de sa femme ;
- l'adultère de la femme est puni plus sévèrement que celui du mari (cette inégalité ne disparaît qu'en 1975).
L'idéal de la femme au foyer
Dans les années 1950, l'idéal social dominant est celui de la femme au foyer. Il est promu par l'Église, par une grande partie de la classe politique, par la publicité, par les magazines féminins ((Elle), créé en 1945, (Marie Claire), relancé en 1954, (Bonnes Soirées), (Nous Deux), (L'Écho de la mode)), par l'école (les jeunes filles apprennent l'« enseignement ménager »). Le Salon des arts ménagers célèbre la « fée du logis ».
La politique familiale encourage ce modèle, notamment avec l'allocation de salaire unique, versée aux familles où un seul parent (en pratique, le père) a un revenu.
La réalité est pourtant plus complexe. Beaucoup de femmes travaillent : à la ferme (sans statut ni salaire), dans le commerce familial, à l'usine, comme employées de bureau, comme domestiques, comme institutrices ou infirmières. Mais ce travail est souvent invisible, mal payé, considéré comme un « salaire d'appoint ».
Le Deuxième Sexe
En 1949, Simone de Beauvoir publie (Le Deuxième Sexe), un essai de près de mille pages qui fait scandale. Sa phrase la plus célèbre, « On ne naît pas femme, on le devient », affirme que la condition féminine n'est pas une fatalité naturelle, mais une construction sociale. Le livre est mis à l'Index par le Vatican. Il sera lu par des générations de femmes et deviendra une référence mondiale du féminisme.
2. Les grandes étapes juridiques
1965 : la réforme des régimes matrimoniaux
La loi du 13 juillet 1965 est une étape décisive, souvent oubliée. Elle permet à la femme mariée d'exercer une profession sans l'autorisation de son mari, d'ouvrir un compte bancaire à son nom et de gérer ses biens propres. Il faut mesurer ce que cela signifie : jusqu'en 1965, une femme mariée qui voulait ouvrir un compte en banque devait présenter l'accord écrit de son mari.
1970 : l'autorité parentale
La loi du 4 juin 1970 remplace l'« autorité paternelle » par l'autorité parentale, exercée conjointement par le père et la mère. La notion juridique de « chef de famille » disparaît. Les deux parents ont désormais les mêmes droits et les mêmes devoirs envers leurs enfants.
1972 : l'égalité de rémunération
La loi du 22 décembre 1972 pose le principe de l'égalité de rémunération entre les hommes et les femmes « pour un même travail ou un travail de valeur égale ». Le principe est clair, mais son application restera très imparfaite pendant des décennies.
1975 : l'année des femmes
L'année 1975, proclamée « Année internationale de la femme » par l'ONU, est particulièrement riche :
- la loi Veil du 17 janvier 1975 dépénalise l'interruption volontaire de grossesse (voir la partie 4) ;
- la loi du 11 juillet 1975 réforme le divorce et introduit le divorce par consentement mutuel ; elle supprime aussi la différence de traitement pénal de l'adultère entre hommes et femmes ;
- une autre loi de juillet 1975 interdit les discriminations fondées sur le sexe dans l'emploi (refus d'embauche, licenciement) ;
- la loi Haby généralise la mixité dans tous les établissements scolaires publics.
Les années 1980 : de nouveaux droits
- 1980 : la loi du 23 décembre 1980 donne une nouvelle définition du viol, qui devient un crime quelle que soit la relation entre l'agresseur et la victime, ouvrant la voie à la reconnaissance du viol conjugal ;
- 1981 : création d'un ministère des Droits de la femme, confié à Yvette Roudy ;
- 1982 : remboursement de l'IVG par la Sécurité sociale ;
- 1983 : la loi Roudy du 13 juillet 1983 sur l'égalité professionnelle entre les femmes et les hommes, qui oblige les entreprises à établir un rapport sur la situation comparée des hommes et des femmes ;
- 1984 : le congé parental est ouvert à chacun des parents, sans distinction de sexe ;
- 1985 : la loi du 23 décembre 1985 établit l'égalité des époux dans la gestion des biens de la communauté et des biens des enfants.
Tableau récapitulatif des grandes lois
| Date | Loi ou mesure | Ce qui change |
|---|---|---|
| 21 avril 1944 | Ordonnance d'Alger | Droit de vote et d'éligibilité des femmes |
| 1946 | Préambule de la Constitution | Égalité des droits proclamée dans tous les domaines |
| 13 juillet 1965 | Réforme des régimes matrimoniaux | Travailler et ouvrir un compte sans l'accord du mari |
| 28 décembre 1967 | Loi Neuwirth | Autorisation de la contraception |
| 4 juin 1970 | Autorité parentale | Fin de l'autorité paternelle et du « chef de famille » |
| 22 décembre 1972 | Égalité de rémunération | Salaire égal pour un travail de valeur égale |
| 4 décembre 1974 | Loi sur la contraception | Remboursement de la contraception, accès pour les mineures |
| 17 janvier 1975 | Loi Veil | Dépénalisation de l'IVG |
| 11 juillet 1975 | Réforme du divorce | Divorce par consentement mutuel ; fin de l'inégalité pénale de l'adultère |
| 1975 | Loi Haby | Mixité généralisée à l'école |
| 31 décembre 1979 | Loi Veil définitive | L'IVG n'est plus une mesure provisoire |
| 23 décembre 1980 | Loi sur le viol | Définition élargie du viol |
| 1981 | Ministère des Droits de la femme | Yvette Roudy ministre |
| 1982 | Remboursement de l'IVG | Prise en charge par la Sécurité sociale |
| 13 juillet 1983 | Loi Roudy | Égalité professionnelle |
| 1984 | Congé parental | Ouvert au père comme à la mère |
| 23 décembre 1985 | Égalité des époux | Gestion commune des biens de la famille et des enfants |
3. Le travail des femmes : une révolution silencieuse
Des femmes de plus en plus nombreuses à travailler
Le travail des femmes est l'une des transformations les plus profondes de la période. Selon l'Insee, en 1962, seulement 40 à 45 % des femmes de 30 à 50 ans étaient recensées comme actives. Aujourd'hui, elles sont plus de 80 %. Au total, la part des femmes dans l'ensemble des actifs est passée d'environ un tiers au début des années 1960 à près de la moitié aujourd'hui.
Deux phénomènes expliquent cette hausse :
- une meilleure reconnaissance du travail des femmes, autrefois invisible (les épouses d'agriculteurs, de commerçants et d'artisans, les assistantes maternelles) ;
- une vraie progression de l'emploi féminin, portée par la croissance des services (bureaux, commerce, santé, éducation, action sociale) et par la création de nombreux emplois de garde d'enfants.
Des métiers très « féminisés »
Les femmes qui entrent sur le marché du travail se concentrent dans quelques secteurs :
- le secrétariat et les emplois de bureau : dactylos, secrétaires, employées de banque et d'assurance, standardistes ;
- le commerce : vendeuses, caissières ;
- la santé : infirmières, aides-soignantes, sages-femmes ;
- l'enseignement : institutrices, puis professeures ;
- le travail social et l'animation : assistantes sociales, éducatrices, conseillères en économie sociale et familiale, animatrices ;
- l'industrie : ouvrières du textile, de l'habillement, de l'électronique, de l'agroalimentaire, souvent sur des postes répétitifs et peu qualifiés (« OS », ouvrières spécialisées).
Les inégalités persistantes
Malgré les lois, les inégalités restent fortes :
- les écarts de salaire : à poste égal ou comparable, les femmes gagnent nettement moins que les hommes ;
- le plafond de verre : les postes de direction restent massivement masculins ;
- la double journée : les femmes qui travaillent assument toujours l'essentiel des tâches ménagères et de l'éducation des enfants ;
- le temps partiel, qui se développe dans les années 1980, concerne surtout les femmes, souvent sans l'avoir choisi ;
- le chômage, plus élevé chez les femmes que chez les hommes dans les années 1970-1980.
Les luttes des ouvrières
Des femmes ont aussi mené des luttes sociales marquantes : les ouvrières de Lip à Besançon (1973), qui participent à l'autogestion de leur usine ; les grèves des ouvrières du textile et de l'électronique ; les luttes des employées des grands magasins et des banques. Les femmes syndicalistes (à la CGT, à la CFDT) contribuent à faire reconnaître l'égalité salariale comme une revendication centrale.
4. Le corps des femmes : contraception et avortement
Avant 1967 : la contraception interdite
Une loi de 1920 interdisait toute propagande en faveur de la contraception et la vente de contraceptifs. Les femmes n'avaient d'autres méthodes que le calendrier, le retrait, ou des moyens clandestins. Les grossesses non désirées étaient nombreuses, et l'avortement clandestin, pratiqué dans des conditions souvent dangereuses (les « faiseuses d'anges », les aiguilles à tricoter, les voyages en Suisse ou en Angleterre pour celles qui en avaient les moyens), causait chaque année de nombreux décès et des séquelles graves.
Le Planning familial
En 1956, la gynécologue Marie-Andrée Lagroua Weill-Hallé et la sociologue Évelyne Sullerot fondent l'association « La Maternité heureuse », qui devient en 1960 le Mouvement français pour le planning familial. Le premier centre de planning familial ouvre à Grenoble en 1961, en marge de la loi. Les militantes et les militants du Planning (dont de nombreux médecins, enseignants, travailleurs sociaux) informent les femmes et leur procurent, discrètement, des contraceptifs importés.
La loi Neuwirth (1967)
Le député gaulliste Lucien Neuwirth, qui avait été frappé par la détresse des femmes, se bat pendant des années pour légaliser la contraception, contre une partie de son propre camp. La loi du 28 décembre 1967, dite loi Neuwirth, autorise enfin la contraception, et notamment la pilule (mise au point aux États-Unis dans les années 1950). Mais les décrets d'application tardent (ils ne paraissent qu'en 1969-1972), la publicité reste interdite, et les mineures doivent avoir l'accord de leurs parents. La loi du 4 décembre 1974 facilite l'accès à la contraception : remboursement par la Sécurité sociale et accès anonyme et gratuit pour les mineures dans les centres de planification.
Le manifeste des 343 (1971)
Le 5 avril 1971, l'hebdomadaire (Le Nouvel Observateur) publie un texte signé par 343 femmes qui déclarent avoir avorté, et s'exposent ainsi à des poursuites pénales : « Je déclare que je suis l'une d'elles. Je déclare avoir avorté. » Parmi les signataires, des anonymes et des célébrités : Simone de Beauvoir, Catherine Deneuve, Jeanne Moreau, Marguerite Duras, Françoise Sagan, Gisèle Halimi, Delphine Seyrig, Agnès Varda et bien d'autres. Le journal satirique (Charlie Hebdo) le surnomme cruellement le « manifeste des 343 salopes », expression qui restera. Le manifeste provoque un choc national et lance le débat public sur l'avortement.
La même année, l'avocate Gisèle Halimi fonde avec Simone de Beauvoir l'association Choisir la cause des femmes.
Le procès de Bobigny (1972)
À l'automne 1972, à Bobigny, une adolescente de 16 ans, Marie-Claire Chevalier, est poursuivie pour avoir avorté après un viol, ainsi que sa mère et trois femmes qui l'ont aidée. Défendue par Gisèle Halimi, qui transforme le procès en tribune politique avec des témoins prestigieux (des médecins, des personnalités, dont des prix Nobel), la jeune fille est relaxée. Ce procès rend la loi de 1920 inapplicable dans les faits : après Bobigny, les poursuites deviennent rares.
En 1973, le manifeste des 331 médecins déclarant avoir pratiqué des avortements et la création du MLAC (Mouvement pour la liberté de l'avortement et de la contraception), qui pratique des avortements par la méthode Karman, accentuent la pression.
La loi Veil (1975)
Nommée ministre de la Santé par le président Valéry Giscard d'Estaing en 1974, Simone Veil, ancienne déportée à Auschwitz, magistrate, présente le projet de loi sur l'interruption volontaire de grossesse à l'Assemblée nationale le 26 novembre 1974. Devant un hémicycle presque entièrement masculin, elle prononce un discours resté célèbre, dans lequel elle affirme notamment qu'« aucune femme ne recourt de gaieté de cœur à l'avortement » et que celui-ci doit rester « l'exception, l'ultime recours pour des situations sans issue ».
Elle subit des attaques d'une violence inouïe, y compris des injures antisémites et des comparaisons odieuses. Le texte est adopté dans la nuit du 28 au 29 novembre 1974, par 284 voix contre 189, grâce aux voix de la gauche et d'une partie seulement de la majorité. La loi est promulguée le 17 janvier 1975, pour une durée provisoire de cinq ans. Elle est rendue définitive le 31 décembre 1979, et le remboursement par la Sécurité sociale est obtenu en 1982. Depuis le 4 mars 2024, la liberté de recourir à l'IVG est inscrite dans la Constitution.
5. Le Mouvement de libération des femmes (MLF)
Des fleurs pour la femme du soldat inconnu
Le 26 août 1970, une dizaine de femmes tentent de déposer une gerbe sous l'Arc de Triomphe, à Paris, « à la femme du soldat inconnu ». Leurs banderoles proclament : « Il y a plus inconnu que le soldat inconnu : sa femme ». Elles sont interpellées par la police, mais la presse s'empare de l'événement : c'est l'acte de naissance public du Mouvement de libération des femmes (MLF).
Un mouvement sans chef
Le MLF est issu de plusieurs groupes nés autour de Mai 68 (comme le groupe FMA, « Féminin, Masculin, Avenir », créé par Anne Zelensky et Jacqueline Feldman, qui organise des débats dans la Sorbonne occupée). Il se veut un mouvement non hiérarchique, sans chef, fait de groupes de parole, d'assemblées générales et d'actions spectaculaires. Ses réunions sont non mixtes : les femmes veulent parler entre elles, sans le regard des hommes.
Il est traversé par plusieurs courants : le groupe Psychanalyse et Politique d'Antoinette Fouque, qui fonde les Éditions des femmes en 1973 ; les féministes révolutionnaires et les féministes radicales, avec notamment Christine Delphy (qui analyse le travail domestique comme une exploitation) et Monique Wittig ; les féministes plus réformistes, proches de la Ligue du droit des femmes présidée par Simone de Beauvoir. Le journal du mouvement, (Le Torchon brûle), paraît de 1971 à 1973.
Les slogans et les combats
Le MLF popularise des slogans restés célèbres : « Un enfant si je veux, quand je veux », « Notre corps nous appartient », « Le privé est politique », « Travailleurs de tous les pays, qui lave vos chaussettes ? ». Ses combats portent sur l'avortement et la contraception, mais aussi sur le viol, les violences conjugales, le partage des tâches domestiques, la sexualité, les images de la femme dans la publicité.
Le combat contre les violences
Dans la seconde moitié des années 1970, les féministes s'attaquent aux violences faites aux femmes, longtemps taboues. En 1978, le procès d'Aix-en-Provence, où Gisèle Halimi défend deux jeunes femmes violées, contribue à faire reconnaître le viol comme un crime grave, et prépare la loi de 1980. Les premiers refuges pour femmes battues ouvrent à la fin des années 1970 (comme celui de Clichy, en 1978).
Page mise à jour le 03/10/2026
