Mémoire Vivante des Trente Glorieuses / Années 70-80

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Mai 68 sous toutes ses facettes

Étudiants, ouvriers, barricades, syndicats, politique, économie et société : les semaines qui ont bousculé la France

26/09/2026

Version de travail — Cet article est une version de travail : il a vocation à s'enrichir de vos souvenirs, de vos photos et de vos précisions. Notre démarche participative

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Introduction : « Quand la France s'ennuie »

Un coup de tonnerre dans un ciel serein

Le 15 mars 1968, le journaliste Pierre Viansson-Ponté publie dans (Le Monde) un article resté célèbre : « Quand la France s'ennuie ». Il y décrit un pays calme, prospère, un peu assoupi, loin de l'agitation qui secoue les campus américains ou allemands. Sept semaines plus tard, la France connaît la plus grande grève de son histoire, des nuits d'émeutes au cœur de Paris, et le régime du général de Gaulle vacille. Mai 68 reste depuis un repère central de la mémoire collective : pour les uns une fête de la parole et de la liberté, pour les autres un désordre dangereux, pour les historiens un événement aux multiples visages.

Ce que propose cet article

Cet article présente Mai 68 sous toutes ses facettes : le contexte, la révolte étudiante, les barricades, la grève ouvrière et le rôle des syndicats, les négociations de Grenelle, la crise politique et son dénouement, les manifestations en province (avec l'exemple de Nantes), les paysans, les revendications, l'économie, la société, la culture, les médias, la dimension internationale, puis les conséquences et les débats de mémoire. Il se termine par des tableaux, une chronologie jour par jour et un espace pour les témoignages.

1. Le contexte : une France prospère mais bloquée

La prospérité des Trente Glorieuses

En 1968, la France vit une période de forte croissance (environ 5 % par an) et de plein emploi relatif. Mais cette prospérité cache des tensions : environ 500 000 chômeurs au début de 1968 (un chiffre qui inquiète déjà), des salaires ouvriers faibles, des cadences épuisantes dans les usines, des logements encore insuffisants et une grande pauvreté dans certains milieux.

Une jeunesse nombreuse et à l'étroit

Les enfants du baby-boom arrivent à l'université. Le nombre d'étudiants a explosé (environ 500 000 en 1968, contre moins de 150 000 au début des années 1950), mais les locaux, les enseignants et les méthodes n'ont pas suivi : amphithéâtres surchargés, cours magistraux, examens jugés arbitraires. Dans les cités universitaires, les règlements interdisent encore aux garçons d'entrer dans les bâtiments des filles. La jeunesse a sa musique, sa mode, ses idoles (voir l'article « Yé-yé, hippies, Woodstock et les grands concerts »), mais se sent enfermée dans une société qu'elle juge autoritaire et conservatrice.

Un régime usé

Le général de Gaulle, au pouvoir depuis 1958, a 77 ans. Son gouvernement, dirigé par Georges Pompidou depuis 1962, a remporté de justesse les élections législatives de 1967. La télévision (l'ORTF) est étroitement contrôlée. Le slogan « Dix ans, ça suffit ! » exprimera bientôt la lassitude d'une partie du pays.

Des signes avant-coureurs

Plusieurs conflits annoncent la tempête : grèves dures en 1967 (Rhodiaceta à Besançon et Lyon, chantiers navals de Saint-Nazaire), émeutes ouvrières à Caen en janvier 1968 autour de l'usine Saviem, manifestations paysannes dans l'Ouest, mobilisation étudiante contre la guerre du Vietnam.

2. La révolte étudiante (22 mars - 12 mai)

Nanterre et le Mouvement du 22 Mars

Tout commence à la faculté de Nanterre, campus moderne construit au milieu des bidonvilles. Le 22 mars 1968, après l'arrestation de militants lors d'une manifestation contre la guerre du Vietnam, environ 140 étudiants occupent la tour administrative. Ainsi naît le Mouvement du 22 Mars, dont la figure la plus connue est Daniel Cohn-Bendit, étudiant en sociologie, surnommé « Dany le Rouge ». Les incidents se multiplient ; le 2 mai, le doyen fait fermer la faculté.

La Sorbonne (3 mai)

Le vendredi 3 mai, des étudiants se réunissent dans la cour de la Sorbonne pour protester. Le recteur fait appel à la police, qui évacue les lieux et procède à 574 interpellations, dont celles de Daniel Cohn-Bendit et de Jacques Sauvageot, dirigeant du syndicat étudiant UNEF. Dans le Quartier latin, des affrontements éclatent aussitôt. La Sorbonne est fermée : c'est l'étincelle.

L'escalade (6-10 mai)

Le 6 mai, jour où huit étudiants de Nanterre comparaissent en conseil de discipline, de violentes manifestations opposent étudiants et policiers. Les étudiants réclament la libération de leurs camarades, la réouverture de la Sorbonne et le retrait de la police du Quartier latin. Les syndicats enseignants, notamment le SNESup d'Alain Geismar, les soutiennent. Les lycéens rejoignent le mouvement, avec les comités d'action lycéens (CAL).

La nuit des barricades (10-11 mai)

Dans la nuit du vendredi 10 au samedi 11 mai, des milliers d'étudiants dressent une soixantaine de barricades dans le Quartier latin, rue Gay-Lussac et alentour, avec des pavés, des voitures renversées, des grilles d'arbres. Vers 2 heures du matin, les CRS donnent l'assaut, à coups de grenades lacrymogènes. Le bilan est lourd : 469 interpellations, 247 policiers blessés et de nombreux blessés parmi les manifestants, 125 voitures endommagées dont 63 incendiées. La nuit est retransmise en direct par les radios périphériques (Europe n°1, RTL), dont les reporters décrivent les affrontements minute par minute : toute la France écoute, souvent choquée par la violence de la répression.

Pompidou recule

Le 11 mai au soir, rentrant d'Afghanistan, Georges Pompidou annonce la réouverture de la Sorbonne et la libération des étudiants condamnés. Trop tard : les syndicats ouvriers ont appelé à la grève.

3. Le 13 mai : la jonction avec les ouvriers

La grande manifestation

Le lundi 13 mai 1968, jour du dixième anniversaire du retour au pouvoir du général de Gaulle, les confédérations syndicales (CGT, CFDT, FO, FEN) et l'UNEF appellent à une grève générale de 24 heures et à des manifestations dans toute la France. À Paris, un immense cortège défile de la République à Denfert-Rochereau : environ 500 000 personnes selon les estimations sérieuses (la CGT en revendique un million). On y voit côte à côte étudiants, ouvriers, enseignants, et des dirigeants politiques de gauche (François Mitterrand, Pierre Mendès France, Waldeck Rochet). Le soir même, les étudiants occupent la Sorbonne, qui devient une assemblée permanente ouverte à tous.

4. La grève générale : la plus grande de l'histoire de France

Les premières occupations d'usines

Le mouvement ouvrier démarre là où on ne l'attendait pas. Le 14 mai, les ouvriers de Sud-Aviation à Bouguenais, près de Nantes, occupent leur usine et retiennent leur directeur : c'est la première usine occupée de France. Le 15 mai, c'est Renault-Cléon, près de Rouen ; le 16 mai, Renault-Billancourt, la « forteresse ouvrière ». En quelques jours, le mouvement s'étend comme une traînée de poudre, souvent à l'initiative des jeunes ouvriers, avant même les consignes des syndicats.

Un pays à l'arrêt

Dans la deuxième quinzaine de mai, la France est paralysée : usines, mines, chantiers, trains, métros, postes, banques, grands magasins, écoles, administrations, ORTF... On estime qu'il y eut entre 7 et 10 millions de grévistes au plus fort du mouvement, fin mai (les chiffres exacts restent discutés, faute de comptage officiel). Jamais la France n'avait connu une grève d'une telle ampleur, pas même en 1936. L'essence manque, les ordures s'accumulent, on se ravitaille comme on peut ; beaucoup de Français se souviennent de ces semaines de pénurie et de rues sans voitures.

Le rôle des syndicats

Les revendications ouvrières

Les grévistes demandent :

5. Les accords de Grenelle (25-27 mai)

La négociation

Les 25, 26 et 27 mai, au ministère des Affaires sociales, rue de Grenelle à Paris, le Premier ministre Georges Pompidou réunit le patronat (CNPF et PME) et les syndicats (CGT, CFDT, FO, CFTC, CGC, FEN). À ses côtés, de jeunes collaborateurs promis à un grand avenir, dont Jacques Chirac (secrétaire d'État à l'Emploi) et Édouard Balladur.

Ce qui est obtenu

Le « constat de Grenelle » prévoit :

Point curieux : ce « constat » n'a jamais été signé par personne, d'où les débats sur l'expression « accords de Grenelle ».

Le rejet de Billancourt

Le 27 mai au matin, Georges Séguy présente les résultats aux ouvriers de Renault-Billancourt : ils les rejettent et poursuivent la grève. Le mouvement continue.

6. La crise politique (24-30 mai)

De Gaulle échoue à reprendre la main

Le 24 mai, le général de Gaulle annonce à la télévision un référendum sur la « participation ». L'annonce tombe à plat. Le soir même, de nouvelles émeutes éclatent à Paris (la Bourse est incendiée) et à Lyon, où un commissaire de police, René Lacroix, est tué.

Charléty et la gauche

Le 27 mai, un grand meeting se tient au stade Charléty, à Paris, organisé par l'UNEF, le PSU et la CFDT, en présence de Pierre Mendès France. Le 28 mai, François Mitterrand déclare que, en cas de vacance du pouvoir, il serait candidat à la présidence et propose un gouvernement provisoire dirigé par Mendès France. Le pouvoir semble vaciller.

La disparition du général (29 mai)

Le 29 mai, le conseil des ministres est annulé et le général de Gaulle disparaît : on apprendra qu'il s'est rendu en hélicoptère à Baden-Baden, en Allemagne, auprès du général Massu, commandant des forces françaises. Les raisons exactes de ce voyage font encore débat : découragement passager, manœuvre pour créer un choc, ou assurance prise auprès de l'armée.

Le retournement (30 mai)

Le 30 mai à 16 h 30, de retour à Paris, de Gaulle prononce à la radio une allocution très ferme : il ne se retirera pas, maintient Pompidou, dissout l'Assemblée nationale et annonce des élections législatives. Le soir même, une gigantesque manifestation gaulliste remonte les Champs-Élysées (entre 300 000 et un million de personnes selon les sources), derrière André Malraux, Michel Debré et d'autres ministres. Le rapport de force a basculé.

7. La fin du mouvement (juin 1968)

La reprise du travail

Au cours du mois de juin, le travail reprend progressivement, entreprise par entreprise, après des négociations locales qui améliorent souvent les accords de Grenelle. Certains conflits durent : les derniers grévistes reprennent le travail à la mi-juin, voire plus tard. La Sorbonne est évacuée par la police le 16 juin, l'Odéon le 14 juin.

Les morts de Mai-Juin 68

Contrairement à une idée répandue, Mai 68 n'a pas été sans victimes. On compte au moins sept morts : un commissaire de police à Lyon (24 mai), un jeune manifestant à Paris (Philippe Mathérion), le lycéen Gilles Tautin, noyé le 10 juin près de l'usine Renault de Flins en fuyant les gendarmes, et deux ouvriers, Pierre Beylot et Henri Blanchet, tués le 11 juin lors de l'évacuation de l'usine Peugeot de Sochaux. Des milliers de personnes ont été blessées.

Les élections de juin : la « chambre introuvable »

Les 23 et 30 juin 1968, les élections législatives, marquées par la peur du désordre, donnent une victoire écrasante aux gaullistes : la majorité obtient 354 sièges sur 487, dont 293 pour la seule UDR. C'est la première fois dans l'histoire républicaine qu'un seul parti obtient la majorité absolue. La gauche perd près d'une centaine de sièges. Paradoxalement, le mouvement de Mai se termine par un triomphe électoral du pouvoir qu'il contestait.

Le départ du général (1969)

Mais de Gaulle sort affaibli. Il remplace Pompidou par Maurice Couve de Murville en juillet 1968. Le 27 avril 1969, son référendum sur la régionalisation et la réforme du Sénat est rejeté (52,4 % de non) : il démissionne le lendemain. Georges Pompidou est élu président de la République en juin 1969.

8. En province : l'exemple de Nantes

Nantes, ville pionnière

Mai 68 n'a pas été seulement parisien. Nantes et la Loire-Atlantique ont joué un rôle de premier plan :

Les paysans

Dans l'Ouest, les paysans participent au mouvement, sous l'impulsion de syndicalistes comme Bernard Lambert : ils manifestent pour leurs revenus, organisent des ventes directes aux grévistes et tissent des liens avec les ouvriers. Cette alliance ouvriers-paysans-étudiants est une originalité de l'Ouest.

Ailleurs en France

Partout, des villes connaissent grèves, occupations et manifestations : Lyon, Marseille, Toulouse, Bordeaux, Strasbourg (où les étudiants proclament l'autonomie de l'université), Caen, Rennes, Saint-Nazaire, les bassins miniers du Nord et de Lorraine, et jusqu'aux petites villes et aux villages où la grève de l'école, de la poste ou de la laiterie bouleverse la vie quotidienne.

9. Une révolution de la parole et de la culture

« Prenez la parole »

Mai 68 est d'abord une immense libération de la parole. Dans la Sorbonne et l'Odéon occupés, dans les usines, les bureaux, les hôpitaux, les lycées, on discute nuit et jour, en assemblées générales où chacun peut prendre la parole. On remet en cause l'autorité sous toutes ses formes : celle du patron, du professeur, du père, du médecin, du prêtre, de l'État.

Les slogans

Les murs se couvrent d'inscriptions devenues célèbres :

Les affiches de l'Atelier populaire

À l'École des Beaux-Arts de Paris, étudiants et artistes créent l'Atelier populaire, qui imprime en sérigraphie des centaines d'affiches aux dessins simples et percutants (le CRS au bouclier, l'usine au poing levé, « La chienlit, c'est lui ! » en réponse au général de Gaulle qui avait déclaré : « La réforme oui, la chienlit non »). Ces affiches sont aujourd'hui conservées dans les musées et bibliothèques.

Le monde de la culture

Le Festival de Cannes est interrompu le 19 mai à l'initiative de Godard, Truffaut et d'autres (voir l'article « Le cinéma »). Le théâtre de l'Odéon est occupé. Le 25 mai, les directeurs des maisons de la culture signent la Déclaration de Villeurbanne (voir l'article « Histoire de l'Éducation Populaire »). Les chanteurs, écrivains et artistes prennent parti, dans un sens ou dans l'autre.

Les médias

À l'ORTF, journalistes et techniciens se mettent en grève pour dénoncer la censure (voir l'article « Histoire de la télévision ») : 217 journalistes sur 254 cessent le travail et 36 seront licenciés ensuite. Les radios périphériques (Europe n°1, RTL), qui couvrent l'événement en direct avec des voitures-émetteurs, jouent un rôle majeur ; le gouvernement finit par leur interdire l'usage de ces liaisons.

10. L'économie et le social

Le coût économique

Le mois de grève entraîne une forte baisse de la production (on estime qu'environ 3 % de la production annuelle a été perdue), des difficultés pour les petites entreprises, une poussée de l'inflation (effet des hausses de salaires) et une fuite des capitaux. À l'automne 1968, le franc est attaqué ; le général de Gaulle refuse la dévaluation en novembre 1968 et instaure un contrôle des changes. La dévaluation interviendra finalement en août 1969, sous Pompidou.

Les acquis sociaux

Pour les salariés, Mai 68 laisse des acquis durables :

L'université et l'école

La loi Faure du 12 novembre 1968 réforme profondément l'université : autonomie, participation des étudiants et des enseignants à la gestion, découpage des grandes facultés en universités pluridisciplinaires, création de centres expérimentaux comme Vincennes. Dans les lycées, les délégués d'élèves et une discipline moins rigide se mettent en place.

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Page mise à jour le 03/10/2026