Histoire de la télévision dans les années 50, 60, 70 et 80
De la RTF aux chaînes privées, en passant par l'ORTF : quarante ans d'images qui ont changé la vie des Français
26/09/2026
Version de travail — Cet article est une version de travail : il a vocation à s'enrichir de vos souvenirs, de vos photos et de vos précisions. Notre démarche participative
Voir aussi, sur un sujet voisin : Histoire de la Télévision
Introduction : le poste au milieu du salon
Un nouvel habitant dans la maison
Pour ceux qui ont grandi dans les années 1950 et 1960, l'arrivée du premier poste de télévision à la maison est un souvenir marquant. On se souvient du meuble en bois, de l'antenne sur le toit, de l'écran bombé qui mettait du temps à « chauffer », de la mire en attendant le début des programmes, de la speakerine qui annonçait la soirée, et des voisins qui venaient regarder (Intervilles) ou le Tour de France chez ceux qui avaient la chance d'être équipés. En une génération, la télévision est passée du statut de curiosité à celui de centre de la vie familiale.
Ce que propose cet article
Cet article retrace l'histoire de la télévision française des années 1950 aux années 1980, avec une place importante accordée à l'ORTF (Office de radiodiffusion-télévision française, 1964-1974). Il présente les grandes étapes techniques et institutionnelles, les programmes et les visages qui ont marqué chaque décennie, les rapports entre la télévision et le pouvoir, puis l'ouverture aux chaînes privées. Il se termine par une chronologie et un espace pour les témoignages.
1. Les débuts : de l'expérimentation à la RTF (1935-1958)
Les pionniers
La télévision française naît avant la guerre. En 1935, une première chaîne régulière, Radio-PTT Vision, émet depuis Paris grâce aux travaux de l'ingénieur René Barthélemy ; en 1937, un émetteur est installé au sommet de la tour Eiffel. Pendant l'Occupation, les Allemands exploitent une station à destination des soldats blessés. À la Libération, tout est à reconstruire.
La RTF et les 819 lignes
En 1949, l'État crée la RTF (Radiodiffusion-télévision française), qui détient le monopole de la radio et de la télévision. En 1948-1949, la France adopte une norme technique originale, les 819 lignes, alors la plus précise du monde, mais incompatible avec celle des pays voisins. La même année est instaurée la redevance, taxe annuelle que paie chaque foyer équipé d'un poste.
Le premier journal télévisé (1949)
Le 29 juin 1949, Pierre Sabbagh présente le premier journal télévisé français. Les moyens sont dérisoires : quelques reportages filmés, un présentateur, une petite équipe. Le journal deviendra quotidien et s'installera peu à peu comme le grand rendez-vous du soir.
Un luxe pour quelques-uns
Au début des années 1950, la télévision reste une rareté : on compte à peine 3 800 postes en France en 1950, contre près d'un million au Royaume-Uni. Environ 1 % des foyers sont équipés en 1954, et en 1957 seule la moitié de la population peut capter les émissions. Les émetteurs régionaux s'installent progressivement (Lille en 1950, puis Lyon, Marseille, Strasbourg...). On regarde souvent la télévision au café, chez un voisin ou dans des télé-clubs ruraux, où l'on discute ensuite des émissions — une initiative proche de l'Éducation Populaire.
Les grands moments des années 1950
- 1953 : le couronnement d'Élisabeth II, retransmis en direct grâce à l'Eurovision naissante ;
- 1954 : les premiers directs sportifs réguliers ;
- 1956 : (La Piste aux étoiles), émission de cirque de Gilles Margaritis ;
- 1957 : (La Caméra explore le temps) (Stellio Lorenzi, André Castelot, Alain Decaux), qui fait découvrir l'Histoire à des millions de Français ;
- 1958 : (Les Cinq Dernières Minutes), série policière avec Raymond Souplex (« Bon sang, mais c'est bien sûr ! ») ;
- 1959 : (Cinq colonnes à la une), magazine de grands reportages de Pierre Lazareff, Pierre Desgraupes, Pierre Dumayet et Igor Barrère, qui marque l'âge d'or du reportage télévisé.
2. Les années 1960 : la télévision entre dans tous les foyers
Une progression fulgurante
Les années 1960 sont celles de l'équipement massif. Environ 17 % des foyers possèdent un téléviseur en 1960 ; ils sont environ 70 % en 1970. Le poste, acheté souvent à crédit, devient le symbole de la modernité et du confort, au même titre que le réfrigérateur et la voiture.
La deuxième chaîne (1964)
Après des essais en 1963, la deuxième chaîne est officiellement lancée en avril 1964, sur une nouvelle norme à 625 lignes (compatible avec l'Europe). Il faut souvent acheter un nouveau poste ou un adaptateur pour la capter. Les Français découvrent alors le choix entre deux programmes.
La couleur (1967)
Le 1er octobre 1967, la deuxième chaîne diffuse ses premières émissions en couleur, selon le procédé français SECAM, inventé par Henri de France. Le ministre de l'Information Georges Gorse inaugure l'événement. Mais les postes couleur sont très chers : pendant longtemps, la plupart des familles continuent de regarder en noir et blanc, et beaucoup ne s'équiperont en couleur que dans les années 1970.
Les programmes des années 1960
La télévision des années 1960 a laissé des souvenirs impérissables :
- Intervilles (1962), jeu entre villes animé par Guy Lux, Léon Zitrone et Simone Garnier, avec ses vachettes landaises ;
- Bonne nuit les petits (à partir du 10 décembre 1962), avec Nounours, Nicolas et Pimprenelle, et le marchand de sable ;
- Thierry la Fronde (1963), Belle et Sébastien (1965), Le Manège enchanté (1964) pour la jeunesse ;
- La Caméra invisible (1964) de Jacques Rouland ;
- Le Palmarès des chansons (1965) et les émissions de variétés des Carpentier ;
- Des chiffres et des lettres (1965, d'abord sous le nom (Le Mot le plus long)) ;
- Au théâtre ce soir (1966), de Pierre Sabbagh ;
- Les Dossiers de l'écran (1967), un film suivi d'un débat, avec des questions des téléspectateurs par téléphone ;
- Les Shadoks (1968), dessin animé absurde qui divise la France entre admirateurs et détracteurs.
Les speakerines
Figures inséparables de cette télévision, les speakerines annoncent les programmes avec élégance et sourire : Jacqueline Joubert, Catherine Langeais, Jacqueline Huet, puis Denise Fabre et bien d'autres. Elles sont de véritables vedettes, reçoivent un abondant courrier et incarnent l'image d'une télévision polie et familiale.
3. L'ORTF (1964-1974), cœur de cet article
La naissance de l'ORTF
La loi du 27 juin 1964 transforme la RTF en Office de radiodiffusion-télévision française (ORTF). Le nouvel établissement public, en principe inspiré de la BBC britannique, doit disposer d'une certaine autonomie et d'un conseil d'administration. En réalité, il reste placé sous la tutelle étroite du ministère de l'Information. L'ORTF détient le monopole de la radio et de la télévision publiques (les radios périphériques comme Europe n°1, RTL ou RMC émettent depuis l'étranger).
Une maison gigantesque
L'ORTF est une institution considérable : il emploie entre 12 000 et 14 500 personnes, gère plusieurs chaînes de radio et de télévision, des orchestres, des centres de production, un service de recherche et les archives. Son budget, d'environ 2,4 milliards de francs au début des années 1970, provient principalement de la redevance, puis, à partir de 1968, de la publicité (autorisée à partir du 1er octobre 1968 sur la première chaîne, ce qui fait débat). Son siège est la Maison de la Radio, inaugurée en 1963 quai Kennedy à Paris ; la télévision travaille notamment aux studios des Buttes-Chaumont et de la rue Cognacq-Jay.
Ses directeurs
- Jacques-Bernard Dupont, directeur général (1964-1968) ;
- Jean-Jacques de Bresson (1968-1972) ;
- Arthur Conte, premier PDG (1972-1973) ;
- Marceau Long (1973-1974).
La télévision et le pouvoir
Dès le début des années 1960, l'information télévisée est étroitement surveillée. Le ministre de l'Information Alain Peyrefitte crée en 1963 le SLII (Service de liaison interministériel pour l'information), qui transmet chaque jour aux rédactions les « souhaits » du gouvernement. En 1965, lors de la première élection présidentielle au suffrage universel, l'ouverture de l'antenne aux candidats de l'opposition (François Mitterrand, Jean Lecanuet) est une révélation pour le public. En 1972, le président Georges Pompidou résume la conception gouvernementale en déclarant que la télévision est « la voix de la France ».
Mai 68 : la grande grève
En mai-juin 1968, les journalistes et techniciens de l'ORTF se mettent en grève pour protester contre la censure et réclamer l'objectivité de l'information : 217 journalistes sur 254 cessent le travail. Le magazine (Panorama), qui voulait montrer les manifestations, est interdit. Pendant des semaines, les programmes sont réduits au minimum. La sanction est lourde : 36 journalistes de l'actualité sont licenciés, d'autres mutés ou mis à l'écart. Le SLII est toutefois supprimé.
La « Nouvelle Société » et l'autonomie de l'information (1969-1972)
Sous le gouvernement de Jacques Chaban-Delmas (1969-1972), qui prône une « Nouvelle Société », l'information télévisée obtient une autonomie inédite : deux unités autonomes d'information sont créées, dirigées par Pierre Desgraupes (première chaîne, avec le journal (Information Première)) et Jacqueline Baudrier (deuxième chaîne). Cette expérience de liberté est de courte durée : après le départ de Chaban-Delmas, la reprise en main est rapide.
La troisième chaîne (1972)
Le 31 décembre 1972, la troisième chaîne couleur est lancée, avec une vocation régionale. Elle sera à l'origine de FR3, puis de France 3.
Les grandes émissions de l'ORTF
Outre celles déjà citées, l'ORTF produit des feuilletons et des séries devenus mythiques :
- Les Rois maudits (1972), d'après Maurice Druon ;
- Vidocq, Arsène Lupin, Les Brigades du Tigre (1974) ;
- Aujourd'hui Madame (1970), magazine de l'après-midi ;
- L'Homme du « Picardie », Les Gens de Mogador, Jacquou le Croquant (1969) ;
- Colargol, Kiri le clown, Le Manège enchanté pour les enfants ;
- les grands directs sportifs : Tour de France, Tournoi des Cinq Nations, Jeux olympiques de Grenoble (1968), premiers pas de l'homme sur la Lune (21 juillet 1969), suivis en pleine nuit par des millions de téléspectateurs.
L'éclatement de l'ORTF (1974)
Élu en mai 1974, le président Valéry Giscard d'Estaing décide de réformer l'audiovisuel public, jugé trop lourd, trop coûteux et trop politisé. La loi du 7 août 1974 supprime l'ORTF, qui disparaît le 1er janvier 1975. Il est remplacé par sept sociétés indépendantes :
| Nouvelle société | Mission |
|---|---|
| TF1 (Télévision française 1) | Première chaîne de télévision |
| Antenne 2 | Deuxième chaîne de télévision |
| FR3 (France Régions 3) | Troisième chaîne, régionale |
| Radio France | Stations de radio publiques |
| TDF (Télédiffusion de France) | Émetteurs et diffusion |
| SFP (Société française de production) | Production d'émissions |
| INA (Institut national de l'audiovisuel) | Archives, recherche, formation |
L'éclatement s'accompagne de 2 702 licenciements, dont 160 journalistes. Les trois chaînes sont désormais en concurrence pour l'audience, ce qui transforme profondément les programmes. Le monopole d'État est cependant maintenu.
4. Les années 1970 : trois chaînes et la couleur pour tous
Le triomphe du petit écran
Au cours des années 1970, la quasi-totalité des foyers s'équipe, et la couleur se généralise progressivement. La télévision devient la première activité de loisir des Français. Le journal de 20 heures est un rituel national.
Les visages de l'information
- Léon Zitrone, voix de tous les grands événements (courses hippiques, défilés, mariages princiers) ;
- Roger Gicquel, qui ouvre le journal de TF1 du 18 février 1976, après l'affaire de Troyes, par une phrase restée célèbre : « La France a peur » ;
- Joseph Pasteur, Jean-Pierre Elkabbach, Patrick Poivre d'Arvor (qui débute sur Antenne 2 en 1976), Yves Mourousi.
Les programmes des années 1970
- Apostrophes (1975-1990), l'émission littéraire de Bernard Pivot ;
- Les Dossiers de l'écran et Le Grand Échiquier (Jacques Chancel, 1972) ;
- Stade 2 (1975) et Téléfoot (1977) ;
- Les Jeux de 20 heures (1976) et La Tête et les Jambes ;
- Récré A2 (1978), avec Dorothée, pour les enfants, et l'arrivée des dessins animés japonais ((Goldorak) en 1978) ;
- les grandes séries étrangères, américaines surtout, qui commencent à s'imposer.
5. Les années 1980 : la fin du monopole
« La communication audiovisuelle est libre »
L'arrivée de la gauche au pouvoir en 1981 entraîne une libéralisation. Après les radios libres (1981, voir l'article « Histoire des radios pirates et des radios libres »), la loi du 29 juillet 1982 proclame que « la communication audiovisuelle est libre » et crée une Haute Autorité de la communication audiovisuelle, chargée de garantir l'indépendance du service public (elle deviendra la CNCL en 1986, puis le CSA en 1989).
Les chaînes privées
- Canal+, première chaîne privée (et payante, avec décodeur), commence à émettre le 4 novembre 1984 ;
- La Cinq (Berlusconi, puis Hersant) et TV6 (chaîne musicale) sont lancées en 1986 ;
- en 1987, TF1 est privatisée et cédée au groupe Bouygues, et M6 remplace TV6.
Le paysage audiovisuel se transforme : la course à l'audience, la publicité et les séries américaines prennent une place croissante. Des émissions comme Champs-Élysées (Michel Drucker, 1982), Droit de réponse (Michel Polac, 1981), Le Bébête Show (1982), Ciel mon mardi ! ou le Club Dorothée (1987) marquent la décennie, tout comme le feuilleton américain Dallas (diffusé en France à partir de 1981).
Les nouvelles technologies
Le magnétoscope entre dans les foyers au cours des années 1980 ; la télécommande se généralise, permettant de « zapper » ; le câble et le satellite apparaissent, mais restent peu répandus en France (environ un million de foyers câblés en 1992). En 1992, La Cinq disparaît, symbole des difficultés de la télévision privée.
6. Tableau de synthèse
| Période | Institution | Chaînes | Taux d'équipement des foyers | Temps forts |
|---|---|---|---|---|
| 1949-1964 | RTF | Une seule chaîne (819 lignes) | 1 % en 1954, environ 17 % en 1960 | Premier JT, Cinq colonnes à la une |
| 1964-1974 | ORTF | 2e chaîne (1964), couleur (1967), 3e chaîne (1972) | Environ 70 % en 1970 | Intervilles, Mai 68, Les Rois maudits |
| 1975-1981 | TF1, Antenne 2, FR3 | Trois chaînes publiques concurrentes | Presque tous les foyers | Apostrophes, La France a peur, Récré A2 |
| 1982-1989 | Fin du monopole | Canal+, La Cinq, M6, TF1 privatisée | Généralisation de la couleur et du magnétoscope | Dallas, Champs-Élysées, Club Dorothée |
7. Chronologie
| Date | Événement |
|---|---|
| 1935 | Première chaîne régulière, Radio-PTT Vision |
| 1949 | Création de la RTF ; redevance ; premier journal télévisé (29 juin) |
| 1953 | Couronnement d'Élisabeth II en Eurovision |
| 1957 | La Caméra explore le temps |
| 1959 | Cinq colonnes à la une |
| 1962 | Intervilles ; Bonne nuit les petits |
| 1963 | Création du SLII par Alain Peyrefitte ; Maison de la Radio |
| Avril 1964 | Lancement officiel de la deuxième chaîne |
| 27 juin 1964 | Loi créant l'ORTF |
| 1er octobre 1967 | Premières émissions en couleur (SECAM) |
| Octobre 1968 | Arrivée de la publicité de marques à la télévision |
| Mai-juin 1968 | Grève de l'ORTF ; 36 journalistes licenciés |
| 1969 | Unités autonomes d'information (Desgraupes, Baudrier) ; premiers pas sur la Lune |
| 31 décembre 1972 | Lancement de la troisième chaîne |
| 7 août 1974 | Loi supprimant l'ORTF |
| 1er janvier 1975 | Naissance de TF1, Antenne 2, FR3, Radio France, TDF, SFP, INA |
| 1975 | Apostrophes |
| 29 juillet 1982 | Loi sur la communication audiovisuelle : fin du monopole |
| 4 novembre 1984 | Lancement de Canal+ |
| 1986 | La Cinq et TV6 |
| 1987 | Privatisation de TF1 ; création de M6 |
| 1989 | Création du CSA |
8. Espace pour les témoignages
À compléter : mes souvenirs de télévision
Cette partie est réservée à mes souvenirs : le jour où le premier poste est arrivé à la maison, les soirées chez les voisins, la mire, les speakerines, les émissions du jeudi après-midi, le passage à la couleur, les grands directs (les premiers pas sur la Lune, les Jeux de Grenoble), les émissions regardées en famille. Photos de téléviseurs d'époque, pages de (Télé 7 jours) ou de (Télérama) et souvenirs d'anciens salariés de l'ORTF sont les bienvenus.
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Page mise à jour le 03/10/2026
