Les métiers disparus ou transformés des années 50, 60, 70 et 80 – Suite 02
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8. Les métiers de la rue et du quartier
Les cris de la rue
Dans les villes et les villages des années 1950, la rue résonnait encore de cris de métiers ambulants. Chacun avait son appel, reconnaissable de loin :
- le rémouleur (ou « repasseur de couteaux »), qui poussait sa charrette-meule et criait « Couteaux, ciseaux ! » pour aiguiser les couteaux, les ciseaux et les outils ;
- le vitrier, qui portait sur son dos un cadre chargé de vitres et criait « Vitrier ! » ;
- le marchand de peaux de lapin, qui achetait pour quelques sous les peaux de lapins mangés à la maison, revendues ensuite aux fourreurs et aux chapeliers (« Peaux d'lapins, peaux ! ») ;
- le chiffonnier et le ferrailleur, qui récupéraient les vieux chiffons, les métaux, les papiers ;
- le rempailleur ou la rempailleuse de chaises, souvent des familles itinérantes, qui refaisaient les assises en paille ou en cannage ;
- le raccommodeur de faïence et de porcelaine, qui recollait et agrafait la vaisselle cassée ;
- le marchand de marrons chauds, l'hiver, au coin des rues.
Ces métiers ont disparu avec la société de consommation : on ne répare plus une chaise ou un plat, on le remplace. Certains (rempailleurs, rémouleurs) survivent dans l'artisanat d'art ou sur les marchés.
Les livreurs : laitier, charbonnier et marchand de glace
Avant le réfrigérateur et le chauffage central, plusieurs livreurs passaient régulièrement :
- le laitier, qui livrait le lait (à la louche dans le pot de la ménagère, puis en bouteilles consignées) et parfois le beurre et les œufs ;
- le charbonnier, qui livrait les sacs de charbon, de boulets ou de coke portés sur le dos jusqu'à la cave ; à Paris, beaucoup étaient des bougnats, Auvergnats qui tenaient à la fois un commerce de charbon et un café (le fameux « café-charbon ») ;
- le marchand de glace, qui livrait des pains de glace pour les glacières des particuliers, des cafés et des bouchers, avant la généralisation du réfrigérateur dans les années 1960.
Le réfrigérateur, présent dans environ la moitié des foyers au milieu des années 1960 et dans la quasi-totalité à la fin des années 1970, et le passage au fioul, au gaz et à l'électricité pour le chauffage ont fait disparaître ces tournées.
Les crieurs et vendeurs de journaux
Dans les grandes villes, les crieurs de journaux vendaient à la criée les éditions du jour (France-Soir, Paris-Presse, L'Intransigeant, les journaux du soir) dans les rues, les cafés et les bouches de métro. On les entendait annoncer les gros titres. Ils ont disparu avec le déclin de la presse du soir et l'arrivée de l'information à la radio, puis à la télévision.
9. Le commerce et l'artisanat de proximité
Le cordonnier
Dans les années 1950, chaque quartier et chaque bourg avait son cordonnier. On faisait ressemeler ses chaussures, poser des talons, recoudre, ajouter des « fers » pour éviter l'usure. La France comptait environ 45 000 cordonniers en 1950 ; il n'en reste aujourd'hui qu'environ 3 000. Les causes sont connues : la baisse du prix des chaussures, fabriquées à l'étranger et souvent collées plutôt que cousues, et la mode des chaussures de sport. Un reportage de l'INA de 1976, consacré à Monsieur Martinot, « réparateur de vieilles savates », montre déjà un métier conscient de son déclin.
Le métier connaît pourtant un petit renouveau : cordonneries spécialisées dans la réparation de baskets, services de clés et de petite maroquinerie, et une nouvelle sensibilité écologique à la réparation.
L'épicier, le crémier, la mercière et le quincaillier
Le petit commerce indépendant était la trame de la vie de quartier : l'épicerie (souvent un Félix Potin, un Casino, un Docks de France ou une « Coop »), la crèmerie (lait, beurre, fromages, œufs), la mercerie (fils, boutons, rubans, laine), la quincaillerie, la droguerie, la boucherie chevaline, la triperie. On y achetait au détail, souvent « à crédit » noté sur un carnet jusqu'à la fin du mois.
Le 15 juin 1963, Carrefour ouvre à Sainte-Geneviève-des-Bois (Essonne) le premier hypermarché de France. Le modèle se diffuse très vite dans les années 1960-1970 : parkings immenses, libre-service, prix bas, tout sous le même toit. Les petits commerçants se mobilisent (le mouvement du CID-UNATI de Gérard Nicoud, à la fin des années 1960) et obtiennent la loi Royer de 1973, qui soumet l'ouverture des grandes surfaces à une autorisation. Mais la tendance ne s'inverse pas : des dizaines de milliers d'épiceries, de crèmeries et de merceries ferment.
Le bistrot
Le café du coin était un lieu essentiel de la sociabilité populaire, surtout masculine : on y prenait le petit blanc du matin, on y jouait aux cartes ou au baby-foot, on y regardait la télévision avant qu'elle n'entre dans les foyers, on y téléphonait. Il était souvent aussi épicerie, bureau de tabac, dépôt de pain ou relais de poste dans les villages.
Un chiffre est souvent cité : la France serait passée d'environ 200 000 cafés en 1960 à environ 35 000 à 40 000 aujourd'hui. Il faut le prendre comme un ordre de grandeur, mais il traduit un effondrement réel, lié à l'exode rural, à la télévision, à la lutte contre l'alcoolisme, au prix de la licence et au changement des modes de vie. Le métier de cafetier a survécu, mais le « bistrot de village » est devenu rare, au point que des communes rachètent aujourd'hui leur dernier café pour le sauver.
10. Les métiers du spectacle, de l'image et des loisirs
Les ouvreuses de cinéma
Dans les grandes salles de cinéma des années 1950 à 1980, l'ouvreuse, lampe de poche à la main, conduisait le spectateur jusqu'à sa place dans le noir. Elle vendait aussi les esquimaux, les bonbons et les programmes à l'entracte. Elle n'était souvent pas salariée ou très peu, et vivait essentiellement du pourboire laissé par les spectateurs, ce qui en faisait un métier précaire (un reportage de l'INA de 1986 montre cette précarité).
La disparition de l'entracte, la fin du pourboire obligatoire et surtout l'arrivée des multiplexes dans les années 1990, où l'on trouve seul sa place dans des salles numérotées, ont fait disparaître l'ouvreuse. (Sur l'histoire des salles et de la fréquentation, voir l'article « Le cinéma ».)
Les projectionnistes
Chaque cinéma avait son projectionniste (ou opérateur), dans sa cabine, qui chargeait les bobines de film 35 mm, surveillait la mise au point, enchaînait les bobines entre deux projecteurs sans que le public s'en aperçoive, et réparait les films cassés. Le passage à la projection numérique, généralisé en France au début des années 2010, a pratiquement supprimé ce métier : un serveur informatique lance désormais les séances.
Les speakerines
À la télévision, la speakerine annonçait les programmes, souriait, présentait la soirée, et faisait patienter en cas de panne. Jacqueline Joubert fut la première speakerine officielle après un concours en 1949 ; Catherine Langeais devint la première grande vedette du métier, suivie par Jacqueline Caurat, Jacqueline Huet, Anne-Marie Peysson, Denise Fabre, Évelyne Leclercq et bien d'autres. Elles étaient connues de tous les Français.
Le métier disparaît sur TF1 en 1992, puis sur France 2 et France 3 en 1993 : les speakerines sont remplacées par des voix off et des bandes-annonces. (Voir l'article « Histoire de la télévision ».)
Les photographes de quartier et les forains
Autres métiers transformés : le photographe de quartier, qui faisait les photos de mariage, de communion et d'identité, développait les pellicules et vendait les appareils, a été fortement touché par la photo numérique puis par le téléphone portable. Le photographe de plage ou de fête foraine, qui nous prenait en photo à notre insu et nous vendait le tirage le lendemain, a disparu. Les musiciens de bal (accordéonistes, orchestres de bal populaire) ont été remplacés en partie par les disc-jockeys à partir des années 1960-1970 (voir l'article « Les bals populaires et les boîtes de nuit »).
11. Les métiers de la maison : bonnes, domestiques et nourrices
Jusqu'aux années 1950, de nombreuses familles bourgeoises, mais aussi des familles de commerçants, de médecins, de notaires, employaient une bonne à tout faire, souvent une jeune fille venue de la campagne (de Bretagne, du Massif central, de Savoie), logée dans une chambre de bonne sous les toits, au sixième étage sans ascenseur. Elle travaillait de l'aube jusqu'au soir, souvent six jours et demi sur sept, pour un salaire faible, logée et nourrie.
On trouvait aussi des cuisinières, des femmes de chambre, des nourrices (qui allaitaient ou gardaient les enfants), des cochers puis des chauffeurs, des jardiniers, des concierges.
Ce monde domestique s'est réduit à partir des années 1950-1960 pour plusieurs raisons : les jeunes filles de la campagne trouvent d'autres emplois (dans les bureaux, les usines, le commerce), les appareils ménagers allègent le travail, les appartements modernes sont plus petits, et les salaires augmentent. La bonne logée disparaît progressivement ; elle est remplacée par la femme de ménage payée à l'heure, puis, bien plus tard, par les services à la personne. Le métier de concierge (gardien d'immeuble), si présent dans la vie parisienne, a lui aussi fortement reculé avec les digicodes et les interphones.
Il faut noter qu'à partir des années 1960, beaucoup d'emplois domestiques dans les grandes villes ont été occupés par des femmes immigrées, notamment espagnoles puis portugaises : la figure de la « concierge portugaise » est devenue un cliché, mais elle correspondait à une réalité sociale.
12. Disparus, transformés ou réinventés ?
Beaucoup de métiers n'ont pas disparu : ils se sont transformés au point de devenir méconnaissables. D'autres renaissent sous une forme nouvelle.
Des métiers profondément transformés
- L'agriculteur : le paysan polyvalent des années 1950 est devenu un chef d'exploitation spécialisé, très mécanisé, qui gère des déclarations, des aides européennes, parfois des robots de traite.
- Le facteur : il ne fait plus seulement sa tournée ; il livre des colis, propose des services aux personnes âgées, relève des compteurs. Le courrier, lui, a fortement diminué.
- L'instituteur : il est devenu professeur des écoles en 1990, avec une formation universitaire plus longue (voir l'article « L'école »).
- La secrétaire : de la sténodactylo, elle est passée à l'assistante qui gère l'agenda, les dossiers, le courrier électronique et les réseaux.
- Le garagiste et le mécanicien auto : le moteur est désormais bourré d'électronique ; on branche une valise de diagnostic avant de lever le capot.
- Le guichetier de banque : la carte bancaire (la Carte Bleue apparaît en 1967), les distributeurs automatiques de billets puis la banque en ligne ont réduit son rôle.
- La caissière : elle a vu arriver la lecture des codes-barres, puis les caisses automatiques.
- Le cheminot : du chauffeur de vapeur au conducteur de TGV, le métier a changé de nature.
- L'imprimeur : du plomb à la photocomposition, puis à l'impression numérique.
Des métiers qui renaissent
Certains métiers presque disparus connaissent un renouveau, souvent porté par le goût de l'artisanat, du patrimoine et de la réparation :
- le maréchal-ferrant, grâce à l'équitation de loisir ;
- le ferronnier d'art, héritier du forgeron ;
- le cordonnier, avec la réparation des baskets et la maroquinerie ;
- le rempailleur et le canneur, dans la restauration de meubles anciens ;
- le tonnelier, porté par le vin de qualité ;
- le meunier, avec les moulins restaurés et les farines artisanales ;
- le typographe, dans les ateliers d'art et d'impression au plomb pour les amateurs de beaux livres.
Ces renaissances restent modestes en nombre, mais elles montrent que les savoir-faire d'autrefois peuvent avoir un avenir, dès lors qu'on leur trouve une nouvelle utilité.
13. Grand tableau récapitulatif
| Métier | Âge d'or | Principale cause du déclin | Date clé | Situation aujourd'hui |
|---|---|---|---|---|
| Mineur de charbon | 1946-1958 | Concurrence du pétrole, du charbon importé puis du nucléaire | 2004, fermeture de La Houve | Disparu en France |
| Sidérurgiste | Années 1950-1970 | Crise de l'acier, concurrence mondiale | 1978-1984, grands plans de suppressions | Très réduit |
| Ouvrier du textile | Jusqu'aux années 1960 | Concurrence des pays à bas salaires | 1990-2015, perte des deux tiers des effectifs | Luxe et textiles techniques |
| Valet de ferme, journalier | Années 1950 | Mécanisation, remembrement | Années 1960 | Remplacé par des salariés agricoles saisonniers |
| Maréchal-ferrant, charron, bourrelier | Jusqu'aux années 1950 | Disparition du cheval de trait | 1948-1966, chevaux divisés par plus de deux | Maréchalerie de loisir |
| Bouilleur de cru | Années 1950 (environ 3 millions) | Privilège non transmissible | 1960 | 600 à 700 en 2021 |
| Lavandière | Jusqu'aux années 1950 | Eau courante, machine à laver | Années 1960 | Disparu |
| Chauffeur de locomotive à vapeur | Jusqu'aux années 1960 | Électrification et diesel | Début des années 1970 | Disparu |
| Garde-barrière | Années 1950-1960 | Automatisation des passages à niveau | Années 1960-1980 | Pratiquement disparu |
| Poinçonneur du métro | 1900-1973 | Ticket magnétique | 10 septembre 1973 | Disparu |
| Pompiste | Années 1960-1970 | Libre-service, stations d'hypermarchés | 1980-2010, stations divisées par trois | Quasi disparu |
| Docker intermittent | 1947-1992 | Conteneur, réforme | 9 juin 1992 | Docker mensualisé |
| Tubiste de la poste pneumatique | 1866-1984 | Téléphone, télex | 1984 | Disparu |
| Télégraphiste | Jusqu'aux années 1970 | Téléphone | 30 avril 2018, fin du télégramme | Disparu |
| Demoiselle du téléphone | Jusqu'aux années 1970 | Automatisation du réseau | 1979 | Disparu |
| Typographe, linotypiste | Jusqu'aux années 1970 | Photocomposition, PAO | 1975-1977, conflit du Parisien libéré | Ateliers d'art |
| Sténodactylo | Années 1950-1970 | Traitement de texte, informatique | Années 1980 | Transformé en assistante |
| Rémouleur, vitrier, marchand de peaux de lapin | Jusqu'aux années 1950 | Société de consommation | Années 1960 | Disparus ou marginaux |
| Laitier, charbonnier, marchand de glace | Jusqu'aux années 1950-1960 | Réfrigérateur, chauffage central | Années 1960-1970 | Disparus |
| Cordonnier | Années 1950 (environ 45 000) | Chaussures bon marché, baskets | Continu | Environ 3 000 |
| Épicier, crémier, mercière | Années 1950 | Hypermarchés | 15 juin 1963, premier hypermarché | Fortement réduits |
| Ouvreuse de cinéma | Années 1950-1980 | Multiplexes, fin du pourboire | Années 1990 | Disparu |
| Projectionniste | Jusqu'aux années 2000 | Projection numérique | Début des années 2010 | Quasi disparu |
| Speakerine | 1949-1993 | Voix off, bandes-annonces | 1992 (TF1), 1993 (France 2 et France 3) | Disparu |
| Bonne à tout faire | Jusqu'aux années 1950 | Emplois alternatifs, électroménager | Années 1960 | Remplacée par les services à la personne |
Page mise à jour le 04/10/2026
