Les métiers disparus ou transformés des années 50, 60, 70 et 80
Des gueules noires aux demoiselles du téléphone : ce que faisaient nos parents, et ce qu'il en reste aujourd'hui
26/09/2026
Version de travail — Cet article est une version de travail : il a vocation à s'enrichir de vos souvenirs, de vos photos et de vos précisions. Notre démarche participative
Introduction
Demandez à quelqu'un né dans les années 1950 quel métier faisait son grand-père, son père ou sa mère. Il y a de fortes chances pour que la réponse ait aujourd'hui une saveur d'autrefois : mineur de fond, garde-barrière, poinçonneur, standardiste, linotypiste, dactylo, rempailleuse, laitier, pompiste, ouvreuse de cinéma… Ces métiers faisaient partie du paysage. On les croisait chaque jour dans la rue, au village, à la gare, au bureau de poste. Ils avaient leurs gestes, leurs outils, leurs cris, leurs chansons.
En une quarantaine d'années, entre 1950 et 1990, la France a changé de travail plus vite qu'à aucune autre époque de son histoire. En 1962, un actif sur six travaillait encore dans l'agriculture ; en 2007, il n'en restait qu'un sur cinquante. Des centaines de milliers d'emplois ont disparu dans les mines, la sidérurgie, le textile, les chemins de fer. Dans le même temps, d'autres métiers sont apparus ou ont explosé : employés de bureau, techniciens, cadres, enseignants, travailleurs sociaux, informaticiens.
Cet article ne cherche pas à dresser un inventaire nostalgique de « l'ancien temps ». Il veut comprendre pourquoi ces métiers ont disparu ou se sont transformés : la mécanisation des campagnes, la fin du charbon, la concurrence mondiale, l'automatisation du téléphone et des transports, la grande distribution, l'informatique. Il veut aussi rappeler ce que ces métiers représentaient : une fierté, une culture, des solidarités, souvent une grande dureté.
Il est construit en quatorze parties. Les deux premières posent le décor (les grands chiffres, puis le monde rural). Les suivantes suivent les grands univers de travail : la mine, l'acier et le textile, le rail et les transports, la poste et le téléphone, l'imprimerie et le bureau, la rue et le quartier, le commerce, le spectacle, les emplois de maison. Viennent ensuite une partie sur les métiers « transformés » plutôt que disparus, un grand tableau récapitulatif, une chronologie, et une partie sur les chansons et les films qui gardent la mémoire de ces métiers. L'article se termine par un espace réservé aux témoignages.
1. Un pays qui change de travail : les grands chiffres
Des paysans aux employés
Pour mesurer l'ampleur du bouleversement, il suffit de regarder les chiffres de l'Insee. En 1962, la France comptait environ 19 millions d'emplois. L'agriculture en représentait 16 %, l'industrie près de 30 %. En 2007, sur 26 millions d'emplois, l'agriculture ne pesait plus que 2 % et l'industrie 15 % ; les services représentaient plus des trois quarts du total.
Les ouvriers étaient 7,4 millions en 1962, soit 39 % des emplois. Ils n'étaient plus qu'un peu plus de 6 millions en 2007, soit moins d'un quart. Dans le même temps, la part des employés est passée de 18,3 % à 28,4 %, celle des professions intermédiaires (techniciens, infirmières, instituteurs, animateurs…) de 11,1 % à 24,8 %, et celle des cadres de 4,7 % à 15,8 %.
Autre bouleversement majeur : l'entrée massive des femmes dans le travail salarié. Elles représentaient environ un tiers des actifs au début des années 1960, et près de 47 % en 2007. Beaucoup de métiers « féminins » d'autrefois (bonne, lavandière, couturière à domicile, standardiste, dactylo) ont disparu, tandis que d'autres (secrétariat, santé, enseignement, commerce) se sont développés.
| Indicateur | Début des années 1960 | Fin des années 2000 |
|---|---|---|
| Nombre total d'emplois | environ 19 millions (1962) | environ 26 millions (2007) |
| Part de l'agriculture | 16 % | 2 % |
| Part de l'industrie | près de 30 % | 15 % |
| Nombre d'ouvriers | 7,4 millions (39 % des emplois) | un peu plus de 6 millions (moins de 25 %) |
| Part des employés | 18,3 % | 28,4 % |
| Part des professions intermédiaires | 11,1 % | 24,8 % |
| Part des cadres | 4,7 % | 15,8 % |
| Part des femmes dans l'emploi | environ un tiers | près de 47 % |
Les grandes causes de la disparition des métiers
Derrière ces chiffres, on retrouve quelques grandes forces qui ont agi en même temps :
- La mécanisation et la motorisation : le tracteur remplace le cheval, la moissonneuse-batteuse remplace les équipes de moissonneurs, la machine à laver remplace la lavandière.
- L'épuisement ou l'abandon des ressources : le charbon français devient plus cher que le charbon importé et que le pétrole, puis le nucléaire prend le relais.
- La concurrence internationale : la sidérurgie, le textile, la chaussure, la construction navale subissent de plein fouet l'ouverture des frontières et la concurrence des pays à bas salaires.
- L'automatisation : le téléphone devient automatique, les barrières de passage à niveau aussi, le ticket de métro devient magnétique, la pompe à essence devient libre-service.
- La grande distribution : l'hypermarché, apparu en France en 1963, bouscule l'épicier, le crémier, le quincaillier, la mercière et même le pompiste.
- L'informatique : à partir des années 1970-1980, elle transforme l'imprimerie, le secrétariat, la banque, la comptabilité, avant de toucher presque tous les métiers.
- Les changements de modes de vie : on répare moins, on jette plus ; on achète ses chaussures, ses vêtements, ses meubles au lieu de les faire fabriquer ou réparer.
Ces forces ne sont pas propres à la France. Mais en France, elles ont frappé en quelques décennies un pays resté longtemps très rural et très artisanal, ce qui explique la brutalité du changement.
2. La terre et le village : paysans, artisans ruraux et métiers du cheval
« La fin des paysans »
En 1967, le sociologue Henri Mendras publie un livre au titre choc : (La Fin des paysans). Il y décrit la transformation du paysan traditionnel, qui produisait pour vivre et vendait le surplus, en exploitant agricole, chef d'entreprise endetté, spécialisé, mécanisé, tourné vers le marché. Le titre a fait date, parce qu'il mettait des mots sur ce que les campagnes vivaient au quotidien.
Les chiffres donnent le vertige. Selon l'Insee, on comptait encore 1,6 million d'agriculteurs exploitants en 1982, soit 7,1 % de l'emploi total. En 2019, ils n'étaient plus qu'environ 400 000, soit 1,5 % de l'emploi. Et ces chiffres ne comptent que les exploitants : dans les années 1950, il faut y ajouter les aides familiaux (épouses, fils, filles, frères restés à la ferme) et les ouvriers agricoles, valets de ferme, bergers, vachers, journaliers, qui formaient une population considérable.
Un détail est souvent oublié : en 1982, près de 39 % des agriculteurs exploitants étaient des femmes. En 2019, elles n'en représentaient plus que 26,6 %. Beaucoup de femmes d'agriculteurs, autrefois comptées comme exploitantes ou aides familiales, ont pris un emploi salarié à l'extérieur de la ferme.
Le remembrement et la mécanisation
À partir des années 1950, et surtout avec les lois d'orientation agricole de 1960 et 1962, l'État encourage la modernisation : regroupement des parcelles (remembrement), crédit agricole, coopératives, formation des jeunes agriculteurs. Les haies et les petits chemins disparaissent dans de nombreuses régions. Le tracteur devient le symbole de la réussite.
Cette révolution a fait disparaître des métiers entiers qui vivaient de l'agriculture traditionnelle :
- le valet de ferme et la servante de ferme, logés et nourris chez le patron, souvent très jeunes ;
- le journalier, qu'on embauchait à la journée pour les foins, la moisson, les vendanges, l'arrachage des betteraves ;
- les équipes de batteuses, qui passaient de ferme en ferme à la fin de l'été avec la machine à vapeur puis le moteur, pour battre le grain, dans une grande fête collective ;
- le berger communal ou le vacher, qui gardait les bêtes de tout un village ;
- le garde champêtre, qui existe encore dans certaines communes mais dont le nombre a fortement diminué.
La disparition du cheval et des métiers qui en vivaient
Le cheval était au cœur de la vie rurale. La France comptait environ 3 millions de chevaux en 1935, encore 2 418 000 en 1948. En 1966, il n'en restait qu'un peu plus d'un million, et le point le plus bas a été atteint en 1989 avec 269 000 chevaux. Selon les études rassemblées sur le sujet, 98,8 % des chevaux de trait français ont disparu entre 1930 et 1995.
Avec le cheval, c'est tout un monde d'artisans qui s'est effacé :
- le maréchal-ferrant, qui ferrait les chevaux et les bœufs dans sa forge, au centre du village ;
- le forgeron, qui fabriquait et réparait les outils agricoles, les cercles de roues, les grilles ;
- le charron, qui fabriquait les charrettes, les tombereaux et surtout les roues en bois cerclées de fer ;
- le bourrelier, qui confectionnait et réparait les colliers, les harnais, les sellettes ;
- le marchand de chevaux et les grandes foires aux chevaux.
Certains de ces métiers ont survécu en se transformant. Le maréchal-ferrant d'aujourd'hui travaille pour les centres équestres, les courses et les particuliers : l'équitation de loisir a pris le relais du cheval de travail. Des forgerons sont devenus ferronniers d'art. Le bourrelier est devenu sellier-garnisseur, travaillant pour l'équitation, l'automobile ou l'ameublement.
Les artisans du village
Dans le village des années 1950, on trouvait encore de nombreux artisans qui ont presque tous disparu en tant que métier courant :
- le sabotier, qui taillait les sabots dans le hêtre, le bouleau ou le noyer ; les sabots étaient encore portés dans de nombreuses campagnes après la guerre ;
- le tonnelier, indispensable dans les régions de vigne et de cidre ;
- le meunier, dont les moulins à eau ou à vent ferment les uns après les autres face aux grandes minoteries ;
- le tailleur et la couturière de village, qui confectionnaient les vêtements sur mesure avant la généralisation du prêt-à-porter ;
- le bouilleur de cru et le distillateur ambulant, qui passait de commune en commune avec son alambic sur une charrette pour distiller les fruits des particuliers.
Le cas des bouilleurs de cru
Le privilège des bouilleurs de cru permettait aux propriétaires de vergers de distiller une petite quantité d'alcool pour leur consommation, sans payer de taxe. Dans les années 1950, on comptait environ trois millions de bouilleurs de cru en France. Ce privilège, jugé coûteux pour l'État et néfaste pour la santé publique (l'alcoolisme était un fléau reconnu), a été combattu par Pierre Mendès France dès 1954. À partir de 1960, il est devenu non transmissible : les titulaires le gardaient jusqu'à leur mort (et leur conjoint survivant aussi), mais leurs enfants ne pouvaient plus en hériter. La disparition s'est donc faite lentement, au rythme des générations. En 2021, on estimait qu'il ne restait que 600 à 700 bouilleurs de cru en activité.
Avec eux disparaît aussi une scène familière des automnes de campagne : l'alambic installé sur la place ou près du lavoir, la file des charrettes chargées de fruits, l'odeur de la distillation et les discussions interminables autour de la machine.
Les lavandières et le lavoir
Jusqu'aux années 1950-1960, dans beaucoup de villages et de quartiers, le linge se lavait au lavoir ou à la rivière. Certaines femmes en faisaient un métier : les lavandières ou laveuses, qui lavaient le linge des familles aisées, et les blanchisseuses, qui le repassaient. L'arrivée de l'eau courante dans les maisons, puis de la machine à laver dans les années 1960 et 1970, a fait disparaître ce travail très dur (à genoux dans le « carrosse » ou la caisse à laver, les mains dans l'eau froide, le battoir, la brosse, le savon de Marseille). Le lavoir est resté comme un lieu de mémoire, souvent restauré par les communes.
3. Les gueules noires : les mineurs de charbon
Un métier-symbole de la France d'après-guerre
À la Libération, le charbon est la première source d'énergie du pays. Il faut reconstruire, faire tourner les usines, chauffer les maisons. Les mines sont nationalisées en 1946 : c'est la naissance des Charbonnages de France et des Houillères de bassin (Nord-Pas-de-Calais, Lorraine, Centre-Midi…). Le mineur devient un héros national de la « bataille de la production », célébré par les affiches et par le Parti communiste, alors très puissant dans les bassins.
Un statut du mineur est adopté en 1946. Il garantit un logement gratuit (dans les cités minières et les corons), le chauffage (le charbon gratuit), une sécurité sociale minière avec ses propres médecins et dispensaires, et une retraite anticipée. Il fait du mineur un travailleur protégé, mais aussi très encadré : la Compagnie, puis les Houillères, organisent toute la vie, de l'école à la fanfare, du terrain de football au dispensaire.
Des effectifs considérables, puis une longue fin
Les chiffres montrent l'ampleur du monde minier et la rapidité de son déclin :
| Année | Nombre d'agents des Charbonnages de France |
|---|---|
| 1947 | 358 241 |
| 1960 | 216 793 |
| 1971 | environ 115 000 |
| 1994 | 15 571 agents actifs |
| 1999 | 9 134 agents actifs |
| 2004 | fermeture du dernier puits (La Houve, Moselle) |
La production atteint son record historique en 1958, avec 58,9 millions de tonnes. Mais dès cette époque, le charbon français est concurrencé par le pétrole, moins cher, et par le charbon importé. En 1960, le plan Jeanneney organise pour la première fois la réduction de la production, avec un calendrier de fermetures sur cinq ans, financé par l'État. Il propose aux mineurs quatre voies : la retraite anticipée, la reconversion, la mutation vers un autre bassin, ou le licenciement.
Les grèves de 1963 (la grande grève des mineurs de mars-avril 1963, qui tient tête au général de Gaulle) montrent la force du monde minier, mais ne renversent pas la tendance. Dans le Nord-Pas-de-Calais, la dernière « gaillette » (morceau de charbon) est remontée à la fosse 9 d'Oignies le 21 décembre 1990. En Lorraine, l'exploitation continue plus longtemps. En 1994, un Pacte charbonnier est signé entre l'État et les syndicats (sauf la CGT) : il prévoit la fermeture de toutes les mines pour 2005, avec un engagement de « zéro licenciement » et un congé charbonnier de fin de carrière dès 45 ans, à 75 % du salaire net. Le dernier puits, celui de La Houve à Creutzwald (Moselle), ferme en avril 2004.
Le travail au fond
Le travail du mineur de fond était l'un des plus durs qui soient : la chaleur, la poussière, l'humidité, le bruit des marteaux-piqueurs, le danger permanent des éboulements et du grisou (gaz inflammable qui s'accumule dans les galeries). Les mineurs travaillaient par « postes » (équipes) de huit heures, descendaient par la « cage » dans le puits, et parcouraient parfois plusieurs kilomètres de galeries pour rejoindre leur « taille » (le front d'abattage du charbon).
Le monde de la mine avait ses propres métiers et son propre vocabulaire :
- le haveur ou l'abatteur, qui abattait le charbon au pic puis au marteau-piqueur ;
- le boiseur, qui posait les bois de soutènement pour éviter les éboulements ;
- le herscheur, souvent un jeune, qui poussait les berlines (wagonnets) ;
- le galibot, jeune apprenti mineur, parfois dès 14 ans ;
- le porion, contremaître chargé de la surveillance et de la sécurité ;
- les trieuses (souvent des femmes et des jeunes filles), qui, au jour, triaient à la main le charbon et les pierres sur les tapis ;
- le lampiste, qui entretenait les lampes des mineurs ;
- le palefrenier des chevaux de fond, qui vivaient sous terre (les derniers chevaux de fond ont été remontés dans les années 1960-1970 selon les bassins).
La silicose et les catastrophes
La silicose, maladie pulmonaire provoquée par la poussière de silice, a tué des dizaines de milliers de mineurs, souvent bien après leur départ en retraite. Elle a été reconnue comme maladie professionnelle en 1945. Beaucoup d'anciens de l'époque se souviennent de pères ou de grands-pères qui « crachaient noir » et manquaient de souffle.
Les catastrophes ont marqué les mémoires. Celle de Courrières, le 10 mars 1906, reste la plus meurtrière d'Europe, avec 1 099 morts. Après la guerre, la plus grave est celle de Liévin, le 27 décembre 1974 à 6 h 19, à la fosse 3 (dite Saint-Amé) : un « coup de poussière » tue 42 mineurs (41 sur le coup, un 42e décède quelques jours plus tard) et laisse plus d'une centaine d'orphelins. Cette catastrophe a profondément choqué la France, et elle est restée dans l'histoire comme le symbole de la fin d'une époque.
Ce qu'il reste
Le bassin minier du Nord-Pas-de-Calais est inscrit au patrimoine mondial de l'Unesco depuis 2012, au titre des « paysages culturels évolutifs vivants » : terrils, chevalements, cités minières, corons. Le Centre historique minier de Lewarde, installé sur l'ancienne fosse Delloye, est devenu le grand musée de la mine en France. En Lorraine, le musée Les Mineurs Wendel à Petite-Rosselle conserve la mémoire du bassin mosellan.
Au-delà du patrimoine, la fin de la mine a laissé des territoires durablement marqués par le chômage, et des familles attachées à une mémoire de fierté et de solidarité. La culture minière (fanfares, sociétés de colombophilie, jardins ouvriers, ducasses, clubs de football comme le RC Lens) reste un élément fort de l'identité du Nord et de la Lorraine.
Page mise à jour le 03/10/2026
