Mémoire Vivante des Trente Glorieuses / Années 70-80

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Sur le terrain — Témoignage — Murs, village de Provence, et son Foyer Rural (Vaucluse, 1982-1983) – Suite 02

Le Caramentran de Murs ressuscité après quarante ans d'absence, son procès en provençal et son « espétado », la fête en milieu rural, et Murs devenu pour moi un pays d'amitié

01/10/2026

Version de travail — Cet article est une version de travail : il a vocation à s'enrichir de vos souvenirs, de vos photos et de vos précisions. Notre démarche participative

8. Le Caramentran de Murs

Le retour d'une tradition

Le Mardi gras est un moment de l'année où, dans beaucoup de régions, on se déguise et on fait la fête. À Murs, le personnage principal du carnaval s'appelle Caramentran. Après une quarantaine d'années d'absence, ce personnage traditionnel a fait un retour plus que remarqué dans le village, grâce à l'initiative du Foyer Rural. On le promène dans le village, puis on le brûle.

Son nom vient sans doute de « Carême entrant », le début du Carême, période de pénitence imposée par l'Église catholique. C'était aussi le moment de l'année où, autrefois, on mangeait moins dans les campagnes, car les réserves de l'hiver touchaient à leur fin et il fallait les économiser. Après cette période difficile, ceux qui avaient le pouvoir permettaient de faire la fête : pendant quelques jours, mais quelques jours seulement, ils laissaient croire au peuple que tout était permis. Chacun en profitait pour critiquer et se moquer, caché derrière son masque. Et puis le printemps approchait, on espérait de bonnes récoltes, on pouvait être joyeux.

On juge Caramentran… et on le brûle !

On accuse Caramentran de tout ce que les gens n'osent pas se reprocher les uns aux autres pendant l'année, on le rend responsable de tous les méfaits survenus dans la commune. Le juge demande qu'il soit brûlé : on ne connaît aucun cas où Caramentran s'en soit sorti. Le coupable de tous les maux étant éliminé, l'année qui vient ne peut être qu'excellente.

9. La fête du samedi 12 mars 1983

Le cortège

J'ai vécu de l'intérieur ce Caramentran de 1983, que nous avions préparé ensemble, au Foyer Rural, dès le mois de février. Vers 15 heures, le samedi 12 mars, le mannequin de ce brigand, confectionné par les jeunes du village, a fait son apparition, juché sur une carriole tirée par un poney. Il était suivi par le traditionnel groupe des jeunes du village : les dix Bouffetaires. Vêtus de chemises de nuit et de bonnets blancs, le visage enfariné, agitant chacun un soufflet à grelot, les Bouffetaires symbolisent l'arrivée de l'air pur et vivifiant du printemps, qui fertilise tout ce qu'il touche.

Le groupe Tarabastal, vêtu de peaux de bêtes et porteur de masques magnifiques, assurait l'animation musicale : sa musique carnavalesque a créé une formidable ambiance. Les enfants, masqués et maquillés, mêlés à la foule, se sont amusés follement tout au long de la passo-carriero, menée par quatre grosses têtes aux figures bien choisies. Selon la coutume du village, le cortège faisait des arrêts pour permettre à Caramentran de « s'approvisionner » et de faire participer tout le monde. On a entonné le chant de « La Pipo », les Bouffetaires ont chanté et dansé, puis le cortège s'est rendu sur la place de l'Église pour le procès de ce coquin de Caramentran.

Le procès en provençal

Mis en scène grâce à la collaboration des anciens du village, le jugement a été rendu en provençal. Le président du tribunal, Maître Barjacaire, « maire du village, le plus grand, le plus fort, le meilleur pour raconter des galéjades, hors concours au concours du plus grand menteur », menait les débats. L'accusation était portée par Maître Parlo-Soulet, bien connu des prétoires, et la défense assurée par Maître Marco-Mau, dont tous les clients qui avaient échappé à la réclusion à vie avaient fini sur l'échafaud.

Le réquisitoire fut terrible. Caramentran avait prédit la grande sécheresse de l'été précédent, et elle était arrivée : plus d'eau à la fontaine de Murs, les jardins desséchés, et plus moyen de boire le pastis… sans eau ! Notre épicier, qui avait semé une boîte de petits pois en conserve, avait complètement raté sa récolte. Le brigand avait bloqué les invitations du Foyer Rural pour la soirée des Rois, dans l'espoir de manger seul la dizaine de gâteaux commandés ; il avait volé deux cents kilos de bois au maire, au chemin des artichauts, en signant son forfait avec des pétards ; il avait mené, avec sa bande, une vie de ripailles et de chapardages, festoyé d'un méchoui d'agneaux « empruntés » ; et, en novembre, il avait soufflé si fort sur les toits que la moitié des tuiles du village s'étaient envolées, pour donner du travail au maçon.

La défense, elle, plaidait les circonstances atténuantes avec une mauvaise foi réjouissante : une enfance malheureuse, une grand-mère perdue « à l'âge de trente-cinq ans à peine », un petit garçon qui confondait la droite et la gauche à l'école, une chute dans un trou de gruyère… « Regardez-le, peuchère, regardez sa bonne tête ! » Puis le tribunal invita le public à exprimer ses propres griefs : les accusations lancées en français étaient aussitôt traduites en provençal par Maître Barjacaire.

La sentence

Après une délibération des trois juges, qui se retournèrent pour un long « bla, bla, bla » sous les rires, la sentence tomba : cet odieux individu ne pouvait échapper au châtiment suprême, encore bien doux au regard de tous les maux dont il nous avait accablés. Il fut condamné au bûcher, après avoir été fouillé, comme le veut la coutume du village. L'exécution fut fixée après le souper, « afin que nous puissions reprendre des forces », en présence du « capelan » de Notre-Dame-du-Salut, chargé de dire une prière pour lui, bien qu'il ne la mérite pas, et de l'asperger d'eau bénite. Selon l'usage en vigueur à Murs, Caramentran fut d'abord fusillé, puis brûlé, dans l'allégresse générale.

L'espétado

À 21 heures, le groupe Sabat faisait danser jeunes et moins jeunes dans la salle du Foyer Rural, au son de son accordéon. À la lueur des torches, le groupe Tarabastal fit une sortie musicale dans les petites rues du village qui mènent à la place de l'Église, entraînant une foule nombreuse dans les farandoles.

Puis vint l'espétado. Les gens ont formé un grand cercle autour de Caramentran. On a mis le feu à sa robe ; très vite, il s'est embrasé. Les pétards dont il était bourré ont explosé l'un après l'autre en « espétant », c'est-à-dire en éclatant, comme on dit en provençal, déchirant un peu plus sa robe à chaque fois. Bientôt, il ne resta plus qu'un amas de fils de fer. Les rondes et les farandoles endiablées se succédaient autour du feu, tandis que l'on chantait « Adieu paure Carmentran » (Adieu, pauvre Carmentran). Le carnaval de Murs était fini.

Le baleti

La soirée s'est terminée au Foyer Rural, où polkas, valses, mazurkas, scottishs et sambas se sont succédé jusqu'à une heure avancée de la nuit. Pendant le baleti, chacun a eu droit à des oreillettes, la friture sucrée traditionnelle du Mardi gras, à la pâte très fine qui s'effrite facilement, et que l'on appelle ailleurs des « bugnes ».

Ce renouveau a connu un très grand succès. Grâce à la participation de tous, les jeunes pour les Bouffetaires, les moins jeunes pour les vêtements prêtés et les coups de main, Caramentran a pu renaître.

10. Le Carmentran aujourd'hui

Une tradition toujours vivante

Plus de quarante ans après ce renouveau, le Carmentran de Murs est toujours bien vivant, toujours organisé par le Foyer Rural, en mars, au début du Carême ou à la mi-Carême. Il peut donc faire froid, mais on se réchauffe vite avec le chocolat, le vin chaud et les danses autour du feu !

Le déroulement de la fête

Le rendez-vous est fixé en début d'après-midi, de préférence déguisé, et si les costumes rappellent les racines profondes de Carmentran, c'est encore mieux. On fait le plein de confettis et de serpentins, et les adolescents du collectif jeunes du Centre Lou Pasquié tiennent une buvette et proposent des crêpes devant le Parc de la Garenne.

Vers 15 heures, le défilé s'organise derrière Carmentran, un vieux bonhomme désagréable et cabossé, traîné dans les rues, que chacun peut injurier et accuser de ses nombreux méfaits. Le cortège réunit traditionnellement le Diable, le Juge, le Procureur, l'Avocat, les Mariés, le Maire, le chasseur, le garde champêtre, les autorités religieuses, puis tous les participants, déguisés ou non. Les Bouffetaires, habillés en pénitents, le visage enfariné, en chemise de nuit et bonnet de coton, soufflent la farine de leurs soufflets, de préférence sur ceux qui ne sont pas déguisés : ils représentent le passage de l'ancien temps au nouveau, chantent et dansent l'adieu à Carmentran, et fêtent la renaissance de la nature à la fin de l'hiver. Les musiciens, masqués et déguisés, aux instruments extraordinaires, jouent les vieux airs populaires repris en chœur.

Vers 17 heures, sur la place de la mairie, a lieu le procès : Carmentran est accusé de tous les méfaits et de toutes les mésaventures de l'année écoulée, puis condamné à être fusillé et brûlé. Le soir, tout le monde se retrouve sous une grande tente chauffée, au Parc de la Garenne, pour le repas festif proposé par le Foyer. Vers 21 heures, le cortège repart pour la montée aux flambeaux jusqu'au bûcher : Carmentran est brûlé, tandis que les musiciens et les Bouffetaires lui chantent une dernière fois « Adieu paure Carmentran », et l'on danse autour du feu jusque tard dans la nuit.

11. La fête en milieu rural

Le sens de la fête

Dans mon mémoire, je m'étais longuement interrogé sur la fête en milieu rural. Je citais une phrase que l'on attribue à Saint-Exupéry, sans que j'aie pu en retrouver la source exacte : « Pour juger de ta civilisation, dis-moi quelles sont tes fêtes. » Le sens et l'importance de la fête y apparaissent clairement. La fête est de tout temps et de partout : elle est donc d'aujourd'hui, elle est de notre village. Il appartient à chacun de la faire et de la vivre, pour qu'elle soit le reflet de notre société.

Notre patrimoine est riche de fêtes, religieuses ou profanes, liées à l'histoire, au métier, au pays. Refaire à l'identique les fêtes d'antan n'aurait pas de sens ; mais regarder le passé, le comprendre, aide à mieux inventer les fêtes d'aujourd'hui, à la façon de l'artiste et de l'artisan, à partir des matériaux du quotidien. C'est exactement ce que le Foyer Rural de Murs avait fait avec Caramentran.

Faire la fête, prendre sa vie en main

Faire la fête, aller à la fête, être en fête, préparer la fête : tous ces verbes montrent qu'un même mot recouvre des réalités très diverses. On ne vit plus aujourd'hui une grande fête commune, mais une multitude de fêtes, chacune avec son visage et son histoire, où certains vont pour voir et d'autres pour faire. La fête répond à un besoin profond : se libérer des contraintes, exprimer ses vœux, se permettre d'être et d'agir autrement que les autres jours.

J'en avais tiré une conviction d'animateur, qui ne m'a jamais quitté : l'animation gagne à commencer par une réflexion sur le passé qui a déterminé notre présent. Prendre la fête en main, c'est se prendre en charge, collectivement. La fête n'est pas un moment d'irréalité : elle fait partie de la vie.

Les souvenirs au service du présent

Recueillir le témoignage des anciens, ce n'est pas se pencher sur un passé idyllique : c'est rassembler des informations qui éclairent notre présent, et comprendre pourquoi nous en sommes là. Les documents écrits disent rarement ce que la fête représentait dans le cœur de ceux qui la faisaient ; ce sont les témoignages oraux qui nous l'apprennent. Écouter les anciens, c'est partir à la découverte de soi. Nous sommes aujourd'hui ce que hier a fait de nous ; le nier, c'est le renier, et la honte coupe l'avenir.

Enquêter dans sa propre langue, celle qu'on nous faisait appeler « patois », n'a rien d'une fantaisie : c'est un besoin. Les choses les plus importantes ne se disent pas toujours dans la langue officielle, et une culture ne peut être sauvegardée sans sa langue. Le carnaval, depuis des siècles, a toujours été une fête de la parole, un véritable bastion de résistance linguistique. Le Procès de Caramentran, joué en provençal par les anciens de Murs, en était la plus belle preuve.

12. Murs, un pays d'amitié

Une deuxième période qui dure encore

Mon stage s'est achevé au printemps 1983, mais mon histoire avec Murs ne faisait que commencer. Depuis, j'y retourne régulièrement. Je m'y suis fait des amis. Mes parents et mes frères y sont venus à leur tour.

Toute une région au cœur

Au-delà de Murs, c'est toute la région que j'ai appris à aimer et que je connais aujourd'hui par cœur : Gordes et l'Abbaye de Sénanque, Joucas, Roussillon et ses ocres, Lacoste, Bonnieux, Goult, Saint-Saturnin-d'Apt, Apt, Venasque, la plaine de Carpentras, les Monts de Vaucluse et le Luberon. C'est là, au Foyer Rural de Murs, en décembre 1982, qu'a commencé cette belle aventure.

Voir aussi

– Fêtes populaires : le carnaval et les fêtes de nos villages.

– Langues régionales : la langue provençale et Frédéric Mistral.

– Lien entre mémoire individuelle et histoire collective : la parole des anciens au service de l'histoire.

– Une enfance et une jeunesse dans les Hautes-Alpes : mon autre pays de cœur.

13. Chronologie

DateÉvénement
Époque gallo-romaineMurs, relais sur la piste d'Apt à Carpentras
XIIe sièclePremière enceinte du château et église romane
21 janvier 1486Acte d'habitation entre le seigneur et la communauté
5 mars 1543Naissance à Murs de Louis des Balbes de Berton, le « brave Crillon »
1721Construction du Mur de la Peste
1793Murs rattaché au département de Vaucluse
1870-1896Découverte des ateliers préhistoriques de silex par Bruno Vayson
1914-1918Vingt-deux hommes du village tués à la guerre
Été 1944Le village menacé après une embuscade contre un détachement allemand
1955-1960Aménagements et renaissance du village
10 janvier 1957Fondation du Foyer Rural de Murs
1979Reprise du Foyer Rural par une nouvelle équipe
4 février 1981Démarrage du Cinéma Rural Itinérant du circuit de Murs
14-20 septembre 1981Radio Africa Oc – Radio Murs
25 juin 1982Radio Bigarreau devient permanente
Novembre 1982Le cinéma dans la cuisine ; nouveau Conseil d'Administration du Foyer Rural
Décembre 1982Début de mon stage pratique au Foyer Rural de Murs
25 février 1983Avant-première mondiale de « L'Orsalher »
12 mars 1983Renaissance du Caramentran de Murs

14. Espace pour les témoignages

À compléter : vos souvenirs de Murs et de son Foyer Rural

Cette partie est réservée aux souvenirs de celles et ceux qui ont connu Murs et son Foyer Rural : le Caramentran, les Bouffetaires, les veillées, le cinéma itinérant, Radio Murs, les fêtes de l'Ascension et de la Saint-Jean, les voyages du Foyer. Photos, programmes, affiches et souvenirs sont les bienvenus.

15. Pour aller plus loin

Références

– Fédération Départementale des Foyers Ruraux du Vaucluse : le Carmentran de Murs

– ICI Vaucluse : Carmentran à Murs, le village qui brûle tous ses ragots au moment du Carnaval

– Wikipédia : L'Orsalhèr

– Unifrance : Le Montreur d'ours (L'Orsalher), de Jean Fléchet

– Festival de Cannes : Farrebique

– Wikipédia (en anglais) : Murs, Vaucluse

– Commune de Murs : patrimoine et histoire

– Luberon.fr : découvrez Murs, village du Luberon

Vidéos

– YouTube : découvrez Murs, village du Luberon dans le Vaucluse

Où trouver des photos

– Wikimedia Commons : Murs (Vaucluse)

– Wikimedia Commons : Mur de la Peste

Les photos de Wikimedia Commons sont en général réutilisables, à condition de citer l'auteur et la licence. Les photos personnelles du Caramentran et du Foyer Rural appartiennent à leurs auteurs et aux personnes qui y figurent.

Note de méthode

Ce témoignage reprend mon mémoire de stage « Étude du Milieu Rural en Provence et plus particulièrement à Murs dans le Vaucluse » (1983), complété par mes souvenirs. Les pages d'histoire du village s'appuient sur les mémoires de C. Flaud (décembre 1965). Les chiffres et les noms sont ceux de l'époque. Les chants « La Pipo » et « Adieu paure Carmentran » sont cités par leur titre seulement.

Vos souvenirs, vos précisions

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Page mise à jour le 04/10/2026