Mémoire Vivante des Trente Glorieuses / Années 70-80

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Une enfance et une jeunesse dans les Hautes-Alpes

Mon témoignage, celui d'« Edelweiss le montagnard » : de Monêtier-les-Bains à Embrun, des pistes de ski aux étés du golfe de Saint-Tropez, des boums du samedi aux grands événements de l'époque (1961-1981)

29/09/2026

Version de travail — Cet article est une version de travail : il a vocation à s'enrichir de vos souvenirs, de vos photos et de vos précisions. Notre démarche participative

Témoignage de Patrice Chauveau, alias « Edelweiss le montagnard »

Introduction

« Il est des lieux qui façonnent une vie. Pour moi, ce furent les Hautes-Alpes (Monêtier-les-Bains & Embrun / Lac de Serre-Ponçon), avec leurs sommets enneigés, leurs vallées baignées de lumière, leurs traditions montagnardes et un cadre de vie à taille humaine. Ce témoignage est une invitation à partager ces souvenirs : l'odeur du bois et du charbon, les rires d'enfants dans la neige, et cette liberté que seule la montagne sait offrir. »

Préambule

Ma région d'adoption est le département des Hautes-Alpes. J'y ai vécu mon enfance, mon adolescence et ma vie de jeune adulte durant les décennies 1960, 1970 et 1980, dans un environnement que je considère comme particulièrement privilégié : un cadre rural et montagnard, à taille humaine, à l'opposé des enfants ayant grandi en milieu urbain ou en banlieue bétonnée (je connais bien cet autre univers pour y avoir travaillé plus tard comme directeur de Centre Social).

Comment j'ai construit ce témoignage

Mon témoignage se lit en trois pages : la première raconte notre arrivée dans les Hautes-Alpes et mon enfance à Monêtier-les-Bains ; la deuxième, notre vie à Embrun et mes étés au bord de la mer, à Saint-Pons-les-Mûres ; la troisième, mon adolescence, les boums, les grands événements que j'ai traversés et mon retour aux sources. Au fil du récit, j'ai ajouté ce que j'ai appris depuis sur les lieux et les événements de ma jeunesse, pour que chacun puisse situer mes souvenirs dans leur époque.

Origines et arrivée dans les Hautes-Alpes (05)

Je suis né en septembre 1956 à Reims, au pays du célèbre champagne qui pétillait déjà dans l'air champenois. Selon la tradition locale, mon baptême fut arrosé au précieux breuvage, un rituel festif où rires et bulles se mêlaient dans l'église parfumée de fleurs blanches, sous les regards attendris de la famille. Aîné de deux frères, j'ai accueilli Gil, né en 1959 à Reims, avec ses boucles blondes et son énergie débordante, puis Sylvain, venu au monde en 1967 à Embrun, dans les Hautes-Alpes, annonciateur de notre nouvelle vie montagnarde.

Juillet 1961 : j'avais tout juste cinq ans lorsque nos parents prirent cette décision audacieuse de quitter Reims pour les Hautes-Alpes. Notre père, déjà passionné de cuisine, avait décroché un poste de chef cuisinier en station de ski, un métier qui promettait l'aventure des sommets enneigés et l'excitation des saisons touristiques. Ce changement radical, nous l'avons vécu comme une grande expédition familiale : valises bouclées dans la 2 CV bringuebalante, adieux émus aux cousins champenois, et route sinueuse vers le sud, entre champs de betteraves et premiers reliefs alpins qui se dessinaient à l'horizon.

L'arrivée dans ces montagnes pures, avec leur air vivifiant et leurs villages nichés comme des nids d'aigle, marqua le début d'une ère nouvelle. Pour un petit garçon de cinq ans, c'était plonger dans un monde de merveilles : premiers flocons dans les yeux, odeurs de sapins et de fondue au chalet, et la fierté de voir papa diriger ses cuisines fumantes au cœur de l'hiver. Cette transplantation des bulles de champagne aux neiges éternelles forgea nos racines alpines pour toujours.

Monêtier-les-Bains : la vie en haute montagne (1961-1967)

Nous avons d'abord élu domicile à Monêtier-les-Bains, un village de haute montagne niché à 1.500 m d'altitude, comptant alors seulement 734 habitants. A quelques kilomètres des cols mythiques du « Lautaret » (à 13 km) et du « Galibier », ce hameau authentique, station de ski prisée, était notre première étape dans les Hautes-Alpes, tout près de Serre Chevalier, Briançon (14 km) et Montgenèvre la frontière Italienne (25 km). L'air pur, piquant de résine et de neige, semblait nettoyer l'âme dès le premier souffle. A propos des deux cols mythiques :

– le « Col du Lautaret » est un col routier des Alpes à 2.057 m d'altitude, il relie la vallée de la Romanche à celle de la Guisane entre Bourg-d'Oisans (Isère) et Briançon.

– le « Col du Galibier » est perché à 2.642 m d'altitude, à la frontière entre les Hautes-Alpes et la Savoie, il est l'un des plus hauts cols routiers français et un véritable mythe pour les cyclistes. Gravi pour la première fois par le Tour de France en 1911, il est devenu le « Géant des Alpes », théâtre d'attaques légendaires où se sont écrites quelques-unes des plus grandes pages de la Grande Boucle.

L'hiver enveloppait le village d'un manteau blanc étincelant, transformant les ruelles étroites en pistes de luges improvisées pour nous, les gamins surexcités. Les cloches des vaches avaient laissé place au sifflement des skis sur la poudreuse, et les soirées s'animaient autour des poêles à bois crépitants, où l'on se racontait les exploits du jour en dégustant une tartiflette fondante. Les sources thermales, cœur historique du village, fumaient doucement dans le froid, promettant après l'effort des skieurs un bain bienfaisant, aux vapeurs minérales qui dénouaient les muscles endoloris.

L'été, Monêtier-les-Bains révélait son autre visage : alpages verdoyants constellés d'edelweiss, torrents cristallins où l'on trempait les pieds en riant, et sentiers bordés de gentianes menant aux bergeries isolées. Les habitants, marqués par la vie rude mais solidaires, se saluaient d'un signe de main depuis les balcons fleuris, et les enfants du village formaient déjà une petite tribu unie, courant après les chèvres ou jouant à cache-cache dans les granges embaumant le foin.

Cette période pionnière à Monêtier-les-Bains nous a ancrés dans la vraie vie de montagne : simplicité des plaisirs, respect des saisons et liens tissés dans l'effort partagé. Pour un aîné de cinq ans débarqué de Champagne, c'était un baptême du grand air, une école de vie où chaque sommet semblait murmurer que la persévérance menait toujours au panorama.

Ce que j'ai appris depuis sur Monêtier-les-Bains

– Des bains très anciens : j'ai découvert plus tard qu'à l'époque romaine, notre village s'appelait Stabatio. Un bâtiment thermal à trois bassins y avait été construit en 1786 à Fontchaude, puis agrandi en 1856 avec un hôtel, et la commune avait pris le nom de « Le Monêtier-les-Bains » en 1893. L'eau sort de terre à environ 44 °C : c'était elle qui fumait dans le froid de nos hivers.

– Du thermalisme au ski : quand nous sommes arrivés en 1961, l'activité thermale venait de s'arrêter, en 1958 ; le ski avait pris le relais. Les bains ne renaîtront qu'à la fin des années 1990, avec aujourd'hui les « Grands Bains du Monêtier ».

– Serre Chevalier : le premier grand équipement de la vallée avait été le téléphérique de Chantemerle, inauguré en 1941, alors le plus grand d'Europe. Le nom « Serre-Chevalier » pour désigner le domaine n'a été adopté qu'en 1968, l'année qui a suivi notre départ pour Embrun.

– La population : au recensement de 1968, le Monêtier comptait 806 habitants ; il en compte un peu moins d'un millier aujourd'hui.

– Le Galibier : au sommet se dresse, depuis 1949, le monument Henri-Desgrange, du nom du fondateur du Tour de France.

Souvenirs d'enfance

Là-haut, la vie avait un goût d'aventure. À six ans, j'ai chaussé mes premiers skis. Mon tout premier équipement était très simple : des chaussures tout cuir à lacets et, sur les skis, une fixation dite « à câble » de type Kandahar : une butée à l'avant maintenait la pointe de la chaussure, tandis qu'un câble métallique, tendu par un ressort, ceinturait l'arrière du pied. À huit ans, j'ai décroché ma première étoile. Pour rejoindre les pistes depuis la maison, il fallait marcher dix minutes, skis sur l'épaule, chaussures aux pieds. En fin d'après-midi, maman nous attendait avec Gil, qui faisait de la luge, et nous offrait un cornet de marrons grillés enveloppés dans du papier journal. Le soir, après un goûter dînatoire, nous regardions « Bonne Nuit les Petits » avant de nous glisser sous les draps, une bouillotte aux pieds. L'hiver, la neige atteignait parfois deux mètres au centre du village, aller à l'école en luge ou en raquettes faisait alors partie du quotidien.

À l'école, un de mes jeux de récréation favoris était le « pitchak », un jeu traditionnel de jonglage très populaire : une balle souple fabriquée à partir de rondelles de chambres à air de vélo assemblées avec une ficelle. On inventait aussi des jeux avec des bâtons et des balles de tennis. Aux beaux jours, certains week-ends, nous fabriquions des « caisses à savon » avec des vieux patins à roulettes, un manche à balai coupé en deux pour servir de frein et des planches en bois pour dévaler certaines rues sans circulation du village.

Ce que je sais aujourd'hui du ski et des jeux de mon enfance

– Ma fixation Kandahar : j'ai appris depuis qu'elle avait été inventée par le Suisse Guido Reuge en 1929 et commercialisée à partir de 1932. Les fixations « de sécurité », qui se déclenchent en cas de chute, ne l'ont remplacée que progressivement, de la fin des années 1950 à la fin des années 1960 : j'ai donc appris à skier avec le matériel de toute une génération.

– Ma première étoile : l'École du Ski Français (ESF) avait été créée le 13 novembre 1945. Son président fondateur, Gaston Cathiard, était à l'origine de ses récompenses, dont les fameuses étoiles, qui étaient devenues dans les années 1960 le grand rendez-vous des enfants comme moi à la fin des cours.

– « Bonne nuit les petits » : l'émission que nous regardions le soir avait été créée par Claude Laydu et son épouse Christine ; elle a été diffusée de 1962 à 1973, en début de soirée, vers 19 h 20. Nounours, Nicolas et Pimprenelle, et le Marchand de sable qui répandait son sable d'or, ont endormi toute ma génération.

– Le pitchak : j'ai découvert plus tard que ce jeu venait d'Algérie, où on le pratiquait dès les années 1950, et qu'il s'était répandu en France, surtout dans le Midi, avec les rapatriés des années 1960.

– Nos caisses à savon : les courses de caisses à savon étaient nées aux États-Unis, où le premier grand championnat avait eu lieu à Dayton en 1934. Nous, nous les avions réinventées avec nos vieux patins à roulettes.

Vie quotidienne

La maison était chauffée par une cuisinière au charbon, ce cœur battant et fumant de notre quotidien, qui diffusait une chaleur bienfaisante dans chaque recoin et servait aussi à cuire les bons plats mijotés de maman. L'odeur du charbon qui crépite doucement, mêlée aux arômes du pain frais ou de la soupe aux choux, emplissait l'air d'une douceur rustique et réconfortante, comme un cocon protecteur contre les soirées fraîches des Hautes-Alpes.

Chaque soir, mission sacrée confiée à l'aîné, je partais chercher le lait cru chez notre voisin et ami Camilou Buisson, à quelques pas dans la nuit tombante. Muni d'un pot en métal solide, avec son anse pratique et son couvercle bien ajusté pour éviter les éclaboussures, je traversais le chemin de terre, le cœur léger, sous un ciel étoilé ou bruissant de grillons. Le voisin, souvent en tablier, me remplissait le pot à ras bord de ce lait encore tiède de la traite, mousseux et parfumé, avec un clin d'œil complice : « Fais attention de ne pas le renverser, p'tit ! » De retour, le précieux liquide clapotait doucement, promesse d'un bol fumant au petit-déjeuner, d'un caillé crémeux pour le goûter ou d'un riz au lait façon grand-mère.

Ces rituels simples, entre le feu ronronnant de la cuisinière et la fraîcheur laitière du soir, tissaient le fil d'une vie rurale authentique, pleine de gestes lents et de liens de voisinage chaleureux. C'était l'époque où chaque course devenait une petite aventure, où la maison sentait l'effort partagé et la tendresse des habitudes immuables.

Une tradition marquante : le « tue-cochon » chez notre voisin Camilou Buisson, entre novembre et février. Un porcher itinérant égorgeait l'animal, et rien ne se perdait : boudins, saucisses, jambons, rillettes, conserves. Les enfants étaient parfois dispensés d'école pour assister à cette journée qui mobilisait le voisinage de proximité.

Ce que je sais aujourd'hui du tue-cochon

Le tue-cochon de Camilou Buisson appartenait à une tradition partagée par toute l'Europe rurale : on tuait le cochon de la ferme pendant les mois les plus froids de l'hiver, pour que la viande se conserve. C'était un travail collectif et festif, souvent étalé sur plusieurs jours : le boudin d'abord, puis la découpe, puis les saucisses et les salaisons qui nourrissaient la famille toute l'année. J'ai été heureux d'apprendre que cette pratique est inscrite depuis 2012 à l'Inventaire du Patrimoine Culturel Immatériel en France.

À suivre

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Page mise à jour le 04/10/2026