Immigration, intégration, accueil des nouvelles populations, récits de migration
Italiens, Espagnols, Portugais, Algériens, Marocains, Africains, réfugiés d'Asie : ils sont venus reconstruire la France et faire tourner ses usines, et beaucoup sont devenus nos voisins, nos amis, nos familles
01/10/2026
Version de travail — Cet article est une version de travail : il a vocation à s'enrichir de vos souvenirs, de vos photos et de vos précisions. Notre démarche participative
Introduction : ils ont fait la France avec nous
Pourquoi ce récit ?
Dans nos classes d'école, il y avait souvent un camarade aux parents venus d'ailleurs : un fils de maçon italien, une fille de mineur polonais, des enfants espagnols ou portugais, un camarade arrivé d'Algérie ou du Maroc. Sur les chantiers, dans les usines automobiles, dans les mines, dans les champs, des centaines de milliers de travailleurs étrangers ont participé à la reconstruction et à la croissance des Trente Glorieuses. Beaucoup sont repartis ; beaucoup sont restés, ont fait venir leur famille, ont eu des enfants et des petits-enfants français.
Ce récit raconte cette histoire de l'immigration en France, de la Libération à la fin des années 1980 : les grandes vagues d'arrivée, les conditions de travail et de logement, souvent très dures, les politiques de l'État, l'intégration des familles, les difficultés et les réussites, les tensions et les solidarités. C'est un sujet souvent débattu, parfois passionnément ; nous avons voulu le présenter avec rigueur et respect, en nous appuyant sur les faits et les chiffres des sources officielles.
Il est présenté en deux pages : la première raconte les grandes vagues d'immigration des années 1945 à 1974, le travail et le logement des immigrés ; la seconde raconte l'arrêt de l'immigration de travail en 1974, le regroupement familial, la deuxième génération, les réfugiés, les grandes étapes de l'intégration, et les récits de migration.
Quelques mots à connaître
– Immigré : une personne née étrangère à l'étranger et qui réside en France ; elle peut devenir française par la suite.
– Étranger : une personne qui n'a pas la nationalité française.
– Naturalisation : l'acquisition de la nationalité française par décision de l'État.
– Regroupement familial : le droit pour un travailleur étranger installé en France de faire venir sa famille.
– Réfugié : une personne qui a fui son pays parce qu'elle y était persécutée, et que la France protège au titre de l'asile.
– Bidonville : un quartier d'habitations précaires construites avec des matériaux de récupération (planches, tôles, cartons).
– Intégration : le processus par lequel les immigrés et leurs enfants prennent leur place dans la société d'accueil.
1. Une vieille terre d'immigration
Avant la guerre
La France est, depuis la fin du XIXe siècle, l'un des grands pays d'immigration en Europe. Dès les années 1880, des Belges et des Italiens viennent travailler dans les mines, les usines et les champs. Après la Première Guerre mondiale, qui a fait 1,4 million de morts parmi les Français, le pays manque de bras : des Polonais sont recrutés pour les mines du Nord, des Italiens pour le bâtiment et l'agriculture du Sud-Ouest, des Espagnols, des Arméniens et des Russes fuient les persécutions. Dans les années 1930, les étrangers représentent environ 7 % de la population.
L'ordonnance de 1945
À la Libération, la France manque à nouveau de main-d'œuvre pour se reconstruire. L'ordonnance du 2 novembre 1945 organise l'entrée et le séjour des étrangers, et crée l'Office National d'Immigration (ONI), chargé de recruter les travailleurs étrangers, de les accueillir et de contrôler leur santé. Des accords sont signés avec l'Italie, puis avec d'autres pays. En 1952, une loi met en œuvre la Convention de Genève sur les réfugiés.
Une immigration souvent spontanée
En réalité, beaucoup de travailleurs arrivent par leurs propres moyens, sans passer par l'ONI, et sont régularisés une fois en France, quand ils ont trouvé un emploi. Les entreprises, qui manquent de bras, les recrutent directement, parfois dans leurs villages d'origine. Selon le Musée de l'Histoire de l'Immigration, en 1968, plus de 80 % des étrangers entrés en France ont été régularisés après leur arrivée.
2. Les grandes vagues des Trente Glorieuses
Les Italiens
Dans les années 1950, les Italiens restent la première nationalité étrangère : ils sont environ 629 000 en 1962. Maçons, terrassiers, ouvriers agricoles, ils s'installent notamment en région parisienne, dans le Sud-Est, en Lorraine. Leur intégration, après des débuts difficiles, devient un modèle souvent cité.
Les Espagnols
Les Espagnols, fuyant la pauvreté de l'Espagne de Franco, passent d'environ 289 000 en 1954 à 607 000 en 1968. Beaucoup de femmes espagnoles travaillent comme employées de maison, dans les beaux quartiers des grandes villes ; les hommes, dans le bâtiment et l'industrie.
Les Portugais
L'immigration portugaise est la plus spectaculaire : de 20 000 en 1954, les Portugais passent à 759 000 en 1975, soit plus d'un étranger sur cinq. Ils fuient la misère, la dictature de Salazar et les guerres coloniales en Afrique. Beaucoup arrivent clandestinement, après avoir franchi les Pyrénées à pied, c'est « le saut » (« o salto »). Ils travaillent sur les chantiers, dans la confection, comme concierges ou femmes de ménage.
Les Algériens, les Marocains, les Tunisiens
Les Algériens, considérés comme Français jusqu'en 1962, circulent librement entre l'Algérie et la métropole ; après l'indépendance, des accords encadrent leur venue. Ils sont environ 711 000 en 1975. Les Marocains et les Tunisiens, souvent recrutés directement dans leurs villages par les grandes entreprises, comme les houillères ou l'industrie automobile, arrivent surtout dans les années 1960 et 1970. (Le site raconte la guerre d'Algérie et les indépendances dans d'autres récits.)
Les Yougoslaves, les Turcs, les Africains de l'Ouest
À la fin des années 1960 et dans les années 1970 arrivent aussi des Yougoslaves, des Turcs, et des travailleurs d'Afrique de l'Ouest, notamment du Mali, du Sénégal et de la Mauritanie, souvent originaires de la vallée du fleuve Sénégal, qui vivent dans des foyers et envoient une grande partie de leur salaire au pays.
Des chiffres
Selon l'INSEE, le nombre d'étrangers en France passe d'environ 1,8 million au milieu des années 1950 à environ 3,4 millions en 1975, soit environ 6,5 % de la population. Les immigrés représentent alors environ 7 % de la population active, surtout dans le bâtiment, les travaux publics, l'industrie et l'agriculture, souvent dans des emplois peu qualifiés et pénibles.
3. Le travail des immigrés
Les métiers les plus durs
Les travailleurs immigrés occupent les emplois que les Français délaissent : maçons, terrassiers, manœuvres sur les chantiers, mineurs de fond, ouvriers spécialisés à la chaîne dans l'automobile, éboueurs, ouvriers agricoles saisonniers pour les vendanges ou la cueillette. Ils construisent les autoroutes, les barrages, les grands ensembles, les tours de La Défense, le périphérique, le métro.
Les usines automobiles
Dans les grandes usines automobiles, comme Renault à Billancourt ou Citroën à Aulnay, Talbot à Poissy, Peugeot à Sochaux, des milliers d'ouvriers venus du Maghreb, d'Afrique, du Portugal, de Yougoslavie travaillent à la chaîne, souvent sans formation, dans des conditions difficiles. Au début des années 1980, ils mènent de grandes grèves pour leur dignité. (Le site raconte ces luttes dans le récit sur le syndicalisme.)
Les femmes immigrées
Les femmes immigrées travaillent souvent comme employées de maison, concierges, femmes de ménage, ou dans la confection. Beaucoup arrivent avec le regroupement familial, à partir des années 1970, et découvrent une langue et une société nouvelles, parfois dans un grand isolement.
4. Le logement : bidonvilles, foyers et cités de transit
Les bidonvilles
Faute de logements, beaucoup d'immigrés vivent dans des conditions très précaires. Dans les années 1950 et 1960, des bidonvilles se forment à la périphérie des grandes villes. Selon le Musée de l'Histoire de l'Immigration, celui de La Folie, à Nanterre, regroupe près de 10 000 personnes, essentiellement des travailleurs algériens et leurs familles ; celui de Champigny-sur-Marne, environ 10 000 Portugais. On y vit sans eau courante, dans la boue, dans des baraques de planches et de tôles. Les enfants vont à l'école en traversant les terrains vagues.
La résorption
À partir de la fin des années 1960, l'État décide de résorber les bidonvilles. Les familles sont relogées, souvent d'abord dans des cités de transit, censées être provisoires et qui durent parfois des années, puis dans des HLM. Les derniers grands bidonvilles disparaissent au milieu des années 1970. (Le site raconte les bidonvilles dans le récit sur l'urbanisation.)
Les foyers de travailleurs
Pour loger les hommes seuls, l'État crée en 1956 la Sonacotral, devenue Sonacotra en 1963, qui construit des foyers de travailleurs migrants : des chambres minuscules, des cuisines et des sanitaires collectifs, un règlement strict. Dans les années 1970, de 1975 à 1980, les résidents des foyers Sonacotra mènent une longue grève des loyers pour obtenir de meilleures conditions de vie.
Les marchands de sommeil et les drames
D'autres immigrés vivent dans des hôtels meublés insalubres, chez des « marchands de sommeil » qui louent très cher des chambres surpeuplées. En janvier 1970, à Aubervilliers, cinq travailleurs africains meurent asphyxiés dans un foyer insalubre, ce qui provoque une grande émotion et la visite du Premier ministre.
« La Folie à Nanterre regroupe près de 10 000 personnes, essentiellement des travailleurs algériens. » — d'après le Musée National de l'Histoire de l'Immigration
Voir aussi
– Urbanisation, grands ensembles et exode rural : les bidonvilles et les cités de transit.
– Accords d'Évian, indépendances : l'arrivée des pieds-noirs et des harkis, et l'immigration après les indépendances.
– Reconstruction d'après-guerre : la France manque de bras.
À suivre
Page suivante : Immigration, intégration, accueil des nouvelles populations, récits de migration – Suite 01 — L'arrêt de l'immigration de travail en 1974, le regroupement familial, la deuxième génération, les réfugiés d'Asie, la Marche pour l'égalité, et les visages de l'intégration, de Kopa à Platini et d'Aznavour à Enrico Macias
Page mise à jour le 04/10/2026
