Mémoire Vivante des Trente Glorieuses / Années 70-80

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Reconstruction d'après-guerre

Des villes en ruines, des ponts détruits, des tickets de rationnement : la France de 1945 se remet au travail et prépare, sans le savoir, les Trente Glorieuses

01/10/2026

Version de travail — Cet article est une version de travail : il a vocation à s'enrichir de vos souvenirs, de vos photos et de vos précisions. Notre démarche participative

Introduction : le pays de nos parents

Pourquoi ce récit ?

Ceux d'entre nous qui sont nés dans les années 1950 ont grandi dans un pays qui se modernisait à toute allure. Mais nos parents, eux, avaient connu autre chose : la guerre, l'Occupation, les bombardements, puis une longue après-guerre faite de ruines, de privations, de files d'attente et de tickets de rationnement. Quand ils nous disaient de finir notre pain, qu'on ne jette pas la nourriture, ou qu'« on avait connu pire », c'est de ces années-là qu'ils parlaient.

La Reconstruction est la période, de 1944 au milieu des années 1950, pendant laquelle la France a relevé ses villes, ses ponts, ses voies ferrées, ses usines et ses mines. C'est une période dure, mais aussi pleine d'énergie et d'espoir : c'est elle qui a posé les fondations des Trente Glorieuses, avec la Sécurité Sociale, les nationalisations, le Plan, l'aide américaine et une immense envie de vivre mieux.

Ce récit est présenté en deux pages : la première décrit la France de 1945, ses ruines, sa faim, son déminage et ses premières grandes décisions ; la seconde raconte la reconstruction elle-même, le Plan Monnet, le Plan Marshall, les villes rebâties, la vie dans les baraquements, et la sortie progressive des années de pénurie.

Quelques mots à connaître

– Sinistrés : les personnes dont la maison, le commerce ou l'atelier a été détruit ou endommagé par la guerre.

– Dommages de guerre : l'indemnisation versée par l'État aux sinistrés pour reconstruire leurs biens.

– Rationnement : la limitation, par l'État, des quantités de nourriture et de produits que chacun peut acheter, avec des cartes et des tickets.

– Marché noir : le commerce illégal de produits rationnés, vendus très cher en dehors des circuits officiels.

– Nationalisation : le passage d'une entreprise privée à la propriété de l'État.

– Plan : le programme de modernisation de l'économie, préparé par le Commissariat Général au Plan, qui fixe des priorités pour plusieurs années.

– MRU : le Ministère de la Reconstruction et de l'Urbanisme, créé en novembre 1944 pour organiser la reconstruction.

1. La France de 1945 : un pays en ruines

Des destructions immenses

Les bombardements alliés et allemands, les combats de la Libération, les sabotages et les destructions de la retraite allemande ont laissé la France meurtrie. Selon le Ministère des Armées, environ 460 000 immeubles ont été totalement détruits, et près de 1 900 000 endommagés, soit près d'un logement sur cinq. En 1946, 1 838 communes sont officiellement déclarées sinistrées, dont 15 des 17 villes de plus de 100 000 habitants.

Un pays coupé en morceaux

Les voies de communication sont dévastées : environ 1 900 ponts, tunnels et viaducs ferroviaires et 115 grandes gares sont détruits, ainsi que 7 500 ponts routiers et des milliers de ponts sur les rivières et les canaux. Les grands ports, comme Le Havre, Brest, Marseille, Dunkerque ou Cherbourg, sont encombrés d'épaves et de quais effondrés. Il faut parfois des journées entières pour traverser le pays, en changeant plusieurs fois de train, en passant les rivières sur des ponts provisoires.

Les villes martyres

Certaines villes sont presque rayées de la carte. Saint-Lô, dans la Manche, détruite à plus de 90 %, est surnommée la « capitale des ruines ». Le Havre, Brest, Caen, Lorient, Saint-Nazaire, Royan, Saint-Malo, Dunkerque, Saint-Dié, Maubeuge, Tours, Orléans, Évreux et des centaines de villages, en Normandie, en Bretagne, en Alsace, en Lorraine, dans le Nord, dans la vallée du Rhône, ont perdu tout ou partie de leur centre. Des centaines de milliers de familles vivent dans des caves, des maisons à moitié écroulées, chez des parents, ou dans des abris de fortune.

Les absents qui reviennent

Au printemps et à l'été 1945, la France attend le retour de près de deux millions d'absents : les prisonniers de guerre, partis en 1940, souvent depuis cinq ans ; les jeunes du Service du Travail Obligatoire, envoyés travailler en Allemagne ; et les déportés, résistants, otages, Juifs, dont beaucoup ne reviendront pas. À Paris, les déportés sont accueillis à l'Hôtel Lutetia et à la Gare d'Orsay, où des familles affichent des photos et attendent des nouvelles pendant des semaines. Les retrouvailles sont parfois heureuses, souvent difficiles : on se retrouve après des années, les enfants ne reconnaissent pas leur père, et les survivants des camps reviennent amaigris, malades, marqués à vie.

2. La faim et les tickets (1945-1949)

Le rationnement continue

La Libération ne met pas fin aux privations, bien au contraire. Le rationnement, institué en septembre 1940, continue. Chaque Français possède une carte d'alimentation et des tickets, selon sa catégorie : les enfants, les J3 (les adolescents, devenus le symbole d'une génération), les adultes, les travailleurs de force, les personnes âgées. Pendant l'Occupation, les rations ne donnaient que 1 200 à 1 800 calories par jour ; elles restent très faibles en 1945 et 1946.

Le pain, encore le pain

Le pain, aliment de base, est le symbole de ces années. La carte de pain, supprimée en mai 1945, doit être rétablie en décembre 1945, faute de blé, ce qui provoque une immense déception. En 1947, la ration de pain tombe à son niveau le plus bas, et un pain gris, de mauvaise qualité, fait son apparition. La carte de pain n'est définitivement supprimée que le 1er février 1949.

Le marché noir et le système D

Pour se procurer du beurre, de la viande, des œufs, du café ou des cigarettes, beaucoup se tournent vers le marché noir, très cher, ou vers la famille de la campagne. Les citadins qui ont un parent paysan sont des privilégiés : on revient du village avec un poulet, une motte de beurre, des pommes de terre dans la valise. Le « système D » (D comme « débrouille ») règne : on élève des lapins dans la cour, on cultive des légumes dans les jardins ouvriers, on récupère, on répare, on troque.

La fin des tickets (1er décembre 1949)

Grâce à la reprise de la production et à l'aide américaine, les produits rationnés disparaissent un à un. Le 1er décembre 1949, les tickets de rationnement disparaissent définitivement en France. Pour beaucoup de familles, c'est le vrai début de l'après-guerre.

« Le 1er décembre 1949, les tickets de rationnement disparaissent en France. » — Ministère des Armées, « Chemins de mémoire »

3. Le déminage : un héroïsme oublié

Treize millions de mines

Les armées en retraite ont laissé derrière elles des champs entiers de mines, surtout sur les côtes de l'Atlantique et de la Manche, le long du Mur de l'Atlantique, en Normandie, en Bretagne, en Alsace, dans les Alpes. Selon le Ministère des Armées, environ 13 millions de mines infestent 500 000 hectares, soit 1 % du territoire national, sans compter les obus et les bombes non éclatés. Les paysans ne peuvent plus cultiver leurs champs, les plages sont interdites, les enfants risquent leur vie en jouant.

Raymond Aubrac et le Service du Déminage

En février 1945, un Service du Déminage est créé au sein du Ministère de la Reconstruction. Il est confié à Raymond Aubrac, grand résistant, ancien commissaire de la République à Marseille. Un peu plus de 3 000 démineurs volontaires français sont recrutés et formés, notamment dans une école ouverte à Septeuil, dans les Yvelines, à l'été 1945.

Les prisonniers allemands

La France emploie aussi pour le déminage plusieurs milliers de prisonniers de guerre allemands, une pratique contraire aux conventions internationales, qui fera débat. Plus largement, des centaines de milliers de prisonniers allemands travaillent alors en France, dans les fermes, les mines, les chantiers, jusqu'en 1948.

Un lourd tribut

Le déminage est considéré comme achevé à la fin de 1947. Il a coûté la vie à environ 500 démineurs français et à au moins 1 800 prisonniers allemands, sans compter les nombreux blessés et les civils, souvent des enfants, tués ou mutilés par des engins oubliés. Aujourd'hui encore, des obus et des bombes sont retrouvés chaque année, dans les champs ou sur les chantiers.

4. Relancer la machine : charbon, électricité, nationalisations

La bataille du charbon

En 1945, le charbon est la première source d'énergie : il fait tourner les usines, les locomotives, les centrales électriques, et chauffe les maisons. La production est tombée très bas. Le gouvernement lance la « bataille du charbon ». En juillet 1945, à Waziers, dans le Nord, le dirigeant communiste Maurice Thorez, alors au gouvernement, appelle les mineurs à produire davantage. Les mineurs, très honorés à la Libération, reçoivent un statut particulier, des logements, des soins gratuits, et deviennent les héros de la Reconstruction, au prix d'un travail très dur et de nombreux accidents et maladies, comme la silicose.

Les grandes nationalisations

Le Gouvernement Provisoire du général de Gaulle, puis les gouvernements suivants, appliquent une grande partie du Programme du Conseil National de la Résistance. Ils nationalisent :

– les Houillères du Nord et du Pas-de-Calais (décembre 1944), puis l'ensemble des mines de charbon, regroupées dans les Charbonnages de France en 1946 ;

– les usines Renault (janvier 1945), confisquées à Louis Renault, accusé de collaboration, qui deviennent la Régie Nationale des Usines Renault ;

– les entreprises de transport aérien, qui donnent naissance à Air France ;

– la Banque de France et les quatre grandes banques de dépôt (décembre 1945), et les grandes compagnies d'assurances ;

– le gaz et l'électricité, avec la création d'Électricité de France (EDF) et de Gaz de France (GDF), par la loi du 8 avril 1946.

La Sécurité Sociale

Les ordonnances d'octobre 1945, préparées par Pierre Laroque et mises en œuvre par le ministre du Travail Ambroise Croizat, créent la Sécurité Sociale, qui protège les travailleurs contre la maladie, les accidents, la vieillesse, et verse les allocations familiales. Les comités d'entreprise sont créés en 1945. Ces réformes changent profondément la vie des familles ouvrières.

Les femmes votent

Le 29 avril 1945, lors des élections municipales, les femmes votent pour la première fois en France. Elles sont nombreuses, dans ces années, à faire tourner les foyers, les fermes et les commerces, souvent seules en attendant le retour des hommes.

Voir aussi

– Charles de Gaulle : le Gouvernement Provisoire et les grandes réformes de 1944-1946.

– Présidents, gouvernements, Parlement et grandes réformes : la IVe République et ses gouvernements successifs.

À suivre

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