Reconstruction d'après-guerre – Suite 01
Le Plan Monnet, le Plan Marshall, les villes rebâties, les baraquements et les premiers chantiers géants : comment la France est sortie des ruines
01/10/2026
Version de travail — Cet article est une version de travail : il a vocation à s'enrichir de vos souvenirs, de vos photos et de vos précisions. Notre démarche participative
5. Le Plan Monnet : « modernisation ou décadence »
Jean Monnet et le Commissariat Général au Plan
Le 3 janvier 1946, le général de Gaulle crée le Commissariat Général au Plan, confié à Jean Monnet, un homme d'affaires et diplomate qui deviendra plus tard l'un des pères de l'Europe. Pour lui, la France a le choix entre la modernisation et la décadence. Le premier Plan, dit Plan Monnet, adopté en 1947, fixe six secteurs prioritaires : le charbon, l'électricité, l'acier, le ciment, les machines agricoles et les transports.
Une méthode nouvelle
Le Plan ne commande pas, il oriente : patrons, syndicalistes, hauts fonctionnaires et experts se réunissent dans des commissions de modernisation pour fixer ensemble les objectifs. Cette méthode, la « planification à la française », guidera l'économie française pendant toutes les Trente Glorieuses, à travers une succession de Plans.
6. L'aide américaine et le Plan Marshall (1948-1951)
Un pays qui manque de tout
En 1946 et 1947, la France manque de dollars pour acheter à l'étranger le charbon, le pétrole, le blé et les machines dont elle a besoin. En mai 1946, les accords Blum-Byrnes lui apportent une première aide américaine ; en échange, la France ouvre plus largement ses salles aux films américains, ce qui inquiète le cinéma français.
Le discours de Harvard (5 juin 1947)
Le 5 juin 1947, à l'Université Harvard, le secrétaire d'État américain George Marshall propose une grande aide économique aux pays d'Europe. Seize pays d'Europe de l'Ouest l'acceptent et créent l'Organisation Européenne de Coopération Économique (OECE) pour la répartir. L'Union Soviétique, elle, interdit aux pays d'Europe de l'Est d'y participer.
Ce que la France a reçu
D'avril 1948 à septembre 1951, la France reçoit environ 2,4 milliards de dollars au titre du Plan Marshall, la deuxième part après celle du Royaume-Uni. Cette aide finance des achats de charbon, de pétrole, de céréales, de machines-outils, de camions et de tracteurs, et des centrales électriques. Des missions de productivité envoient des patrons, des ingénieurs et des syndicalistes visiter les usines américaines, pour s'inspirer de leurs méthodes.
Une aide qui divise
Le Plan Marshall est aussi un enjeu de la Guerre Froide. En mai 1947, les ministres communistes ont quitté le gouvernement. Le Parti Communiste et la CGT dénoncent l'aide américaine comme une mise sous tutelle de la France. Les grèves de 1947 et de 1948, notamment dans les mines, très dures, sont réprimées avec fermeté. Sur les murs, des affiches vantent l'aide américaine, tandis que d'autres la combattent. Pour beaucoup de Français, l'Amérique devient pourtant un modèle de prospérité, avec ses voitures, ses réfrigérateurs, son chewing-gum et son Coca-Cola.
7. Rebâtir les villes
Le Ministère de la Reconstruction
Créé en novembre 1944, le Ministère de la Reconstruction et de l'Urbanisme est d'abord confié à Raoul Dautry, grand ingénieur des chemins de fer, puis à plusieurs ministres successifs, dont Eugène Claudius-Petit, de 1948 à 1953. Il désigne pour chaque ville sinistrée un architecte en chef, chargé de dessiner le plan de la ville nouvelle. La loi du 28 octobre 1946 sur les dommages de guerre fixe le droit des sinistrés à être indemnisés pour reconstruire. Il faudra environ dix ans pour rebâtir l'essentiel des ruines.
Reconstruire à l'identique, ou autrement ?
Chaque ville fait ses choix, souvent après de longs débats :
– à Saint-Malo, la ville close (intra-muros) est reconstruite presque à l'identique, avec ses remparts et ses maisons de granit, si bien que beaucoup de visiteurs ignorent aujourd'hui qu'elle a été détruite ;
– au Havre, l'architecte Auguste Perret et son équipe rebâtissent de 1945 à 1964 un centre-ville entièrement nouveau, en béton armé, sur une trame régulière, avec l'Hôtel de Ville et l'Église Saint-Joseph, dont la tour domine le port ; d'abord mal aimée, cette ville est inscrite au Patrimoine Mondial de l'UNESCO en 2005 ;
– à Royan, la ville est reconstruite dans un style moderne et lumineux, avec l'audacieuse Église Notre-Dame, en béton, achevée en 1958 ;
– à Brest, à Lorient, à Saint-Nazaire, à Caen, à Dunkerque, de larges avenues rectilignes et des immeubles de pierre ou de béton remplacent les ruelles anciennes ;
– à Saint-Dié, dans les Vosges, le plan très moderne proposé par Le Corbusier est refusé par les habitants.
La Cité Radieuse de Marseille
À Marseille, Raoul Dautry commande à Le Corbusier une « Unité d'Habitation » expérimentale : la Cité Radieuse, construite de 1947 à 1952, un grand immeuble sur pilotis, avec ses appartements en duplex, sa rue intérieure commerçante, son école et son toit-terrasse. On l'appelle à Marseille la « Maison du Fada ». Elle annonce, pour le meilleur et pour le pire, les grands ensembles des années 1950 et 1960. (Le site consacre un récit à l'urbanisation et aux grands ensembles.)
La vie dans les baraquements
En attendant les immeubles neufs, des dizaines de milliers de familles sinistrées vivent pendant des années dans des baraquements provisoires, en bois ou en tôle, parfois offerts par les États-Unis, le Royaume-Uni, la Suède ou la Suisse. Ces quartiers de baraques, avec leurs jardinets, leurs écoles et leurs églises en planches, devaient durer quelques mois ; certains ont duré vingt ans. Beaucoup d'enfants de l'après-guerre y ont grandi, et en gardent des souvenirs de solidarité et de liberté, autant que d'inconfort.
La crise du logement
Malgré ces efforts, la France manque terriblement de logements, d'autant plus que la population augmente et que les campagnes se vident vers les villes. Pendant l'hiver très froid de 1954, l'appel de l'abbé Pierre, le 1er février 1954, à la radio, provoque un immense élan de générosité et oblige l'État à lancer des programmes massifs de construction. La Reconstruction laisse alors la place à l'ère des grands ensembles.
8. Les grands chantiers et le retour de l'abondance
Les barrages et l'électricité
Pour produire l'électricité dont le pays a besoin, EDF et la Compagnie Nationale du Rhône lancent de grands barrages : Génissiat, sur le Rhône, mis en service en 1948 ; Donzère-Mondragon, en 1952 ; Tignes, en Savoie, achevé en 1952, dont le lac engloutit l'ancien village, ce qui reste un traumatisme pour ses habitants ; puis Serre-Ponçon, dans nos Hautes-Alpes, dans les années suivantes. Ces chantiers géants emploient des milliers d'ouvriers, souvent venus d'Italie, d'Espagne ou d'Afrique du Nord.
Les trains, les routes, les ponts
Les ponts sont reconstruits un à un, les voies ferrées remises en état, et la SNCF, créée en 1938, modernise son réseau, avec l'électrification des grandes lignes. En 1955, une locomotive électrique française bat le record du monde de vitesse sur rail, à plus de 330 km/h, dans les Landes : la France de la Reconstruction est devenue celle de la modernité.
Le baby-boom
Dès 1946, les naissances repartent fortement à la hausse : le baby-boom commence, avec plus de 800 000 naissances par an pendant de longues années. Les familles nombreuses sont aidées par les allocations familiales. Cette jeunesse nombreuse, c'est notre génération : il faudra pour elle construire des maternités, des écoles, des collèges, des logements.
La fin de la pénurie
Au début des années 1950, la production industrielle a retrouvé, puis dépassé, son niveau d'avant-guerre. Les tickets ont disparu, les magasins se remplissent, les premiers scooters, les premières 4 CV Renault et 2 CV Citroën, les premiers réfrigérateurs font leur apparition. En 1954, le gouvernement de Pierre Mendès France fait distribuer du lait dans les écoles. Une nouvelle époque commence : celle des Trente Glorieuses, que racontent de nombreuses autres pages de ce site.
Voir aussi
– Modernisation et changements dans les années 50, 60, 70 et 80 : la grande croissance qui suit la Reconstruction.
– Urbanisation, grands ensembles et exode rural : la crise du logement et les grands ensembles.
– Les voitures populaires des années 50, 60, 70 et 80 : de la 4 CV à la 2 CV.
9. Chronologie
| Date | Événement |
|---|---|
| Septembre 1940 | Institution des cartes d'alimentation |
| Juin - décembre 1944 | Bombardements et combats de la Libération |
| Novembre 1944 | Création du Ministère de la Reconstruction et de l'Urbanisme (Raoul Dautry) |
| Décembre 1944 | Nationalisation des Houillères du Nord et du Pas-de-Calais |
| Janvier 1945 | Nationalisation de Renault |
| Février 1945 | Création du Service du Déminage (Raymond Aubrac) |
| Avril - août 1945 | Retour des prisonniers, des requis du STO et des déportés |
| 29 avril 1945 | Les femmes votent pour la première fois |
| Juillet 1945 | Discours de Maurice Thorez aux mineurs à Waziers : la bataille du charbon |
| Octobre 1945 | Ordonnances créant la Sécurité Sociale |
| Décembre 1945 | Nationalisation de la Banque de France et des grandes banques ; retour de la carte de pain |
| 3 janvier 1946 | Création du Commissariat Général au Plan (Jean Monnet) |
| 8 avril 1946 | Création d'EDF et de GDF |
| Mai 1946 | Accords Blum-Byrnes |
| 28 octobre 1946 | Loi sur les dommages de guerre |
| 1947 | Adoption du premier Plan ; grèves ; départ des ministres communistes |
| 5 juin 1947 | Discours de George Marshall à Harvard |
| Fin 1947 | Fin officielle du déminage |
| 1947 - 1952 | Construction de la Cité Radieuse à Marseille |
| 1948 | Mise en service du barrage de Génissiat |
| Avril 1948 - septembre 1951 | Plan Marshall : environ 2,4 milliards de dollars pour la France |
| 1er février 1949 | Fin de la carte de pain |
| 1er décembre 1949 | Fin des tickets de rationnement |
| 1952 | Barrages de Tignes et de Donzère-Mondragon |
| 1er février 1954 | Appel de l'abbé Pierre |
| 1955 | Record du monde de vitesse sur rail |
| 1964 | Achèvement de la reconstruction du centre du Havre |
| 2005 | Le Havre d'Auguste Perret au Patrimoine Mondial de l'UNESCO |
10. Espace pour les témoignages
À compléter : mes souvenirs et ceux de mes parents sur l'après-guerre
Cette partie est réservée aux souvenirs : ce que racontaient nos parents et nos grands-parents des bombardements, des ruines et du retour des prisonniers ; les tickets de rationnement, le pain gris, les colis de la campagne et le marché noir ; la vie dans un baraquement provisoire ; une maison familiale reconstruite grâce aux dommages de guerre ; un parent démineur, mineur ou ouvrier d'un grand barrage ; les premiers objets achetés quand la vie est redevenue plus facile. Les cartes d'alimentation, les photos de ruines et de reconstruction conservées dans les familles sont des trésors pour ce site.
11. Pour aller plus loin
Références
– Ministère des Armées, Chemins de mémoire : à la Libération, reconstruire un pays en ruines
– Ministère des Armées, Chemins de mémoire : le déminage de la France après 1945
– Chemins de mémoire : la fin des tickets de rationnement en France
– Chemins de mémoire : avril 1948 - septembre 1951, le Plan Marshall
– Chemins de mémoire : la reconstruction
– UNESCO : Le Havre, la ville reconstruite par Auguste Perret
– Wikipédia : Reconstruction en France après la Seconde Guerre mondiale
– Architecture 50 : la France au sortir de la guerre
Vidéos d'archives (INA)
– INA, Mémoires de mines : le Plan Monnet
– France 24 : quand la France utilisait des prisonniers de guerre allemands pour le déminage
– France 3 Normandie : il y a 20 ans, Le Havre entrait au Patrimoine Mondial de l'UNESCO
Où trouver des photos
– Wikimedia Commons : reconstruction du Havre
– Wikimedia Commons : Saint-Lô en 1944
– Wikimedia Commons : tickets de rationnement
Les photos de Wikimedia Commons sont en général réutilisables, à condition de citer l'auteur et la licence ; de nombreuses photos des armées alliées de 1944 sont dans le domaine public. Les photos d'agences et de l'INA ne peuvent pas être reprises sans autorisation. Les archives départementales et municipales conservent souvent de très belles photos des villes en ruines et de leur reconstruction ; les photos de famille, devant un baraquement ou une maison rebâtie, sont les plus précieuses pour ce site.
Note de méthode
Ce récit a été rédigé à partir de sources publiques (Ministère des Armées, UNESCO, encyclopédies, archives de l'INA), recoupées entre elles. Les chiffres des destructions varient selon les sources (par exemple 452 000 ou 460 000 immeubles détruits) ; nous avons retenu ceux du Ministère des Armées. Seules deux courtes phrases de sources officielles sont citées. Ce récit s'arrête au milieu des années 1950 : la suite de l'histoire, la croissance, l'urbanisation et la société de consommation, est racontée dans d'autres thématiques du site.
Vos souvenirs, vos précisions
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Page mise à jour le 04/10/2026
