Mémoire Vivante des Trente Glorieuses / Années 70-80

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Accords d'Évian, indépendances

Du Maroc à Madagascar, de Conakry à Évian : comment, en moins de vingt ans, l'Empire colonial français est devenu une vingtaine d'États indépendants

01/10/2026

Version de travail — Cet article est une version de travail : il a vocation à s'enrichir de vos souvenirs, de vos photos et de vos précisions. Notre démarche participative

Introduction : la fin d'un empire

Pourquoi ce récit ?

Quand nous étions à l'école primaire, dans les années 1950 et au début des années 1960, la grande carte murale de l'Afrique montrait encore de vastes taches roses : l'Afrique Occidentale Française, l'Afrique Équatoriale Française, Madagascar, l'Algérie, la Tunisie, le Maroc. Les livres de géographie parlaient de « nos colonies », de leurs arachides, de leur cacao et de leur bois précieux. Quelques années plus tard, ces taches roses étaient devenues le Sénégal, la Côte d'Ivoire, le Mali, le Cameroun, Madagascar, l'Algérie… des pays indépendants, avec leurs drapeaux, leurs présidents et leurs hymnes.

Ce changement immense s'est fait en moins de vingt ans, de la Libération à 1962. Il s'est fait souvent dans la négociation, parfois dans la guerre, et toujours avec des conséquences profondes pour des millions de personnes, de part et d'autre de la Méditerranée : des Africains et des Algériens qui accèdent à la souveraineté, des Français d'Algérie qui doivent tout quitter, des harkis abandonnés, des familles séparées, mais aussi de nouveaux liens, de coopération, d'amitié et d'immigration, qui marquent encore la France d'aujourd'hui.

Ce récit complète celui que le site consacre à la « Décolonisation, Guerre d'Algérie, Indochine, retour des soldats », centré sur les combats et sur la vie des appelés. Il raconte ici le chemin vers les indépendances et la fin de la guerre d'Algérie, puis le grand déracinement de l'été 1962, l'arrivée des pieds-noirs et des harkis en métropole, et la naissance de nouvelles relations entre la France et ses anciennes colonies.

Il est présenté en deux pages : la première va de 1944 aux Accords d'Évian du 18 mars 1962 ; la seconde raconte l'année 1962, l'exode des pieds-noirs, le drame des harkis, la coopération, et la mémoire de ces années.

Quelques mots à connaître

– Protectorat : un territoire qui garde son souverain et son administration, mais qui est placé sous le contrôle d'une puissance étrangère ; c'était le cas du Maroc et de la Tunisie.

– AOF et AEF : l'Afrique Occidentale Française, capitale Dakar, et l'Afrique Équatoriale Française, capitale Brazzaville, deux grandes fédérations de colonies.

– Communauté : l'ensemble créé en 1958 par la Constitution de la Ve République entre la France et ses territoires africains, qui deviennent des États autonomes.

– GPRA : le Gouvernement Provisoire de la République Algérienne, créé par le FLN en 1958, qui négocie avec la France.

– OAS : l'Organisation de l'Armée Secrète, mouvement clandestin créé en 1961 par des partisans de l'Algérie française, qui recourt aux attentats.

– Rapatriés : les Français qui reviennent des territoires devenus indépendants, d'Algérie surtout, mais aussi du Maroc, de Tunisie, d'Égypte ou d'Afrique noire.

– Coopération : l'aide technique, culturelle et financière apportée par la France aux pays devenus indépendants, avec ses enseignants, ses médecins et ses ingénieurs, les « coopérants ».

1. De Brazzaville à l'Union Française (1944-1946)

La Conférence de Brazzaville (janvier-février 1944)

En pleine guerre, du 30 janvier au 8 février 1944, le Comité Français de la Libération Nationale réunit à Brazzaville, capitale de l'Afrique Équatoriale Française, les gouverneurs des colonies d'Afrique, autour du général de Gaulle. L'Afrique a été la première terre de la France Libre, et ses soldats se battent pour la Libération. La conférence promet des réformes : représentation des colonies à l'Assemblée, progrès économiques et sociaux, fin du travail forcé. Mais elle écarte toute idée d'indépendance, même lointaine.

L'Union Française (1946)

La Constitution de la IVe République, en octobre 1946, transforme l'Empire en Union Française. Le travail forcé est aboli par la Loi Houphouët-Boigny du 11 avril 1946, et les habitants des colonies deviennent citoyens ; des députés africains, comme Félix Houphouët-Boigny (Côte d'Ivoire) ou Léopold Sédar Senghor (Sénégal), siègent à l'Assemblée Nationale à Paris. Mais les droits restent inégaux, avec des collèges électoraux séparés, et le pouvoir reste à Paris. Dans le même temps, la France s'engage dans la guerre d'Indochine.

2. Le Maroc et la Tunisie (1952-1956)

Deux protectorats en ébullition

Au Maroc comme en Tunisie, des mouvements nationalistes, l'Istiqlal (« l'indépendance » en arabe) au Maroc et le Néo-Destour de Habib Bourguiba en Tunisie, réclament la fin du protectorat. Le début des années 1950 est marqué par des émeutes, des attentats et une répression sévère.

L'exil et le retour du sultan

Le 20 août 1953, le sultan du Maroc, Mohammed ben Youssef, favorable aux nationalistes, est déposé par les autorités françaises et exilé, finalement à Madagascar. Cette décision soulève tout le pays. Le sultan revient le 16 novembre 1955, accueilli dans la liesse, et reprend son trône ; il deviendra le roi Mohammed V.

Mendès France à Carthage

Le 31 juillet 1954, quelques jours après les Accords de Genève sur l'Indochine, le président du Conseil Pierre Mendès France se rend à Carthage, en Tunisie, et y reconnaît le principe de l'autonomie interne du pays. Habib Bourguiba rentre en Tunisie le 1er juin 1955, triomphalement accueilli.

Les indépendances de mars 1956

La France reconnaît l'indépendance du Maroc le 2 mars 1956, et celle de la Tunisie le 20 mars 1956. Ces deux indépendances, négociées, se font sans guerre ouverte, même si des incidents graves auront lieu plus tard, comme à Bizerte, base navale française en Tunisie, en juillet 1961. Mais au même moment, en Algérie voisine, le gouvernement Guy Mollet envoie le contingent : l'Algérie, divisée en départements, n'est pas considérée comme un protectorat qu'on pourrait quitter.

Les premiers rapatriés

Des dizaines de milliers de Français du Maroc et de Tunisie rentrent en métropole dans les années qui suivent, discrètement. Certains s'installent en Provence ; une petite ville nouvelle, Carnoux-en-Provence, près de Marseille, est même fondée en 1957 par des rapatriés du Maroc. En 1956 aussi, après la crise de Suez, les Français et de nombreux Juifs d'Égypte doivent quitter ce pays.

3. L'Afrique noire, de la loi-cadre aux indépendances (1956-1960)

La loi-cadre Defferre (23 juin 1956)

Le ministre de la France d'Outre-Mer, Gaston Defferre, maire de Marseille, fait voter la loi-cadre du 23 juin 1956, préparée avec Félix Houphouët-Boigny. Elle instaure le suffrage universel et le collège unique dans les territoires d'Afrique noire et à Madagascar, et crée des assemblées et des gouvernements locaux élus. Les élections ont lieu en mars 1957. C'est une étape décisive : les Africains commencent à gouverner eux-mêmes leurs territoires.

La Communauté et le référendum du 28 septembre 1958

Revenu au pouvoir, le général de Gaulle propose aux territoires d'Afrique d'entrer dans une Communauté avec la France, avec une large autonomie. En août 1958, il fait une grande tournée africaine, de Madagascar à Dakar. Le 28 septembre 1958, en même temps que les Français approuvent la Constitution de la Ve République, les territoires africains votent : tous disent « oui »… sauf la Guinée.

Le « non » de la Guinée

À Conakry, le leader guinéen Ahmed Sékou Touré avait déclaré, devant le général de Gaulle, préférer la pauvreté dans la liberté à la richesse dans l'esclavage. Les Guinéens votent « non » à une écrasante majorité, et la Guinée devient indépendante dès le 2 octobre 1958. La France rompt aussitôt avec elle : départ des fonctionnaires, des médecins et des enseignants français, arrêt de l'aide. Cet exemple pèse sur les autres pays.

1960, l'année de l'Afrique

Mais très vite, la Communauté ne suffit plus. À la fin de 1959, le général de Gaulle accepte que les États qui le souhaitent deviennent indépendants, tout en restant liés à la France par des accords. En 1960, dix-sept pays africains accèdent à l'indépendance, dont quatorze anciennes colonies ou territoires sous tutelle français :

– Cameroun (1er janvier), Togo (27 avril) ;

– Fédération du Mali (20 juin), qui éclate en août en Sénégal et Mali ;

– Madagascar (26 juin) ;

– Dahomey, aujourd'hui Bénin (1er août), Niger (3 août), Haute-Volta, aujourd'hui Burkina Faso (5 août), Côte d'Ivoire (7 août) ;

– Tchad (11 août), République Centrafricaine (13 août), Congo-Brazzaville (15 août), Gabon (17 août) ;

– Mauritanie (28 novembre).

Le Congo belge, la Somalie et le Nigeria, colonie britannique, deviennent eux aussi indépendants la même année. À la radio et aux actualités du cinéma, on voit défiler les drapeaux, les cérémonies, les nouveaux présidents en costume ou en boubou, souvent anciens députés à Paris, comme Senghor, devenu président du Sénégal, ou Houphouët-Boigny, président de la Côte d'Ivoire.

Une indépendance « dans l'amitié »

Ces indépendances se font, pour la plupart, sans guerre, et s'accompagnent d'accords de coopération : la France garde des bases militaires, une monnaie commune, le franc CFA, créé en 1945, de nombreux conseillers, et une influence politique très forte. À l'Élysée, Jacques Foccart, conseiller du général de Gaulle pour les affaires africaines, suit de près ces relations, qui seront longtemps critiquées sous le nom de « Françafrique ». Mais au Cameroun, une rébellion menée par l'Union des Populations du Cameroun (UPC) avait été combattue durement par l'armée française dès 1955, et le conflit se poursuit après l'indépendance ; cette page est longtemps restée méconnue en France.

« Nous préférons la pauvreté dans la liberté à la richesse dans l'esclavage. » — Ahmed Sékou Touré, Conakry, 25 août 1958

4. Le long chemin vers Évian (1959-1962)

L'autodétermination

Pour l'Algérie, la route est beaucoup plus longue et plus douloureuse. Le 16 septembre 1959, le général de Gaulle reconnaît aux Algériens le droit de choisir leur destin par l'autodétermination. Le 8 janvier 1961, un premier référendum approuve cette politique : les trois quarts des votants disent « oui », en métropole comme en Algérie.

Melun, puis Évian, puis les Rousses

Les négociations avec le GPRA sont longues et difficiles :

– en juin 1960, une première rencontre à Melun échoue ;

– du 20 mai au 13 juin 1961, une première conférence se tient à Évian, au bord du lac Léman, puis à Lugrin, en juillet ; elles butent sur le sort du Sahara, avec son pétrole et ses sites d'essais nucléaires, et sur les garanties pour les Européens ;

– en février 1962, des négociations secrètes ont lieu aux Rousses, dans le Jura, dans un chalet près de la frontière suisse ;

– du 7 au 18 mars 1962, la conférence finale se tient à nouveau à Évian, à l'Hôtel du Parc ; la délégation algérienne loge en Suisse, et elle est transportée chaque jour par hélicoptère pour des raisons de sécurité.

Les hommes d'Évian

La délégation française est conduite par Louis Joxe, ministre d'État chargé des Affaires Algériennes, avec Robert Buron et Jean de Broglie. La délégation algérienne est conduite par Krim Belkacem, vice-président du GPRA, l'un des chefs historiques de l'insurrection de 1954. Le maire d'Évian, Camille Blanc, avait été tué par l'OAS en mars 1961, pour avoir accepté d'accueillir les négociations dans sa ville.

Les Accords du 18 mars 1962

Les Accords d'Évian, un document de 93 pages, sont signés le 18 mars 1962. Ils prévoient :

– un cessez-le-feu sur tout le territoire algérien, le 19 mars 1962 à midi ;

– un Exécutif provisoire, installé au Rocher Noir, près d'Alger, jusqu'au référendum d'autodétermination ;

– des garanties pour les Européens qui resteraient en Algérie : liberté de choisir leur nationalité, respect de leurs biens, représentation politique ;

– le maintien, pour quinze ans, de la base navale française de Mers el-Kébir, et pour quelques années, des sites d'essais nucléaires du Sahara ;

– la poursuite de l'exploitation du pétrole et du gaz du Sahara par les compagnies françaises ;

– une coopération économique, technique et culturelle, avec une aide financière française pendant trois ans.

Le soir du 18 mars

Le soir même, le général de Gaulle annonce les Accords à la télévision. En métropole, le soulagement domine : la guerre est finie, les appelés vont rentrer. En Algérie, parmi les Européens, c'est l'angoisse et la colère.

« La solution de l'indépendance de l'Algérie en coopération avec la France est celle qui correspond à cette situation. » — extrait des Accords d'Évian, 18 mars 1962

Voir aussi

– Décolonisation, Guerre d'Algérie, Indochine, retour des soldats : les combats, le départ et la vie des appelés, le retour au pays et le long silence.

– Charles de Gaulle : de la Conférence de Brazzaville à la fin de la guerre d'Algérie.

À suivre

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Page mise à jour le 04/10/2026