Décolonisation, Guerre d'Algérie, Indochine, retour des soldats
De la rizière indochinoise au djebel algérien : deux guerres lointaines qui ont marqué toute une génération d'appelés, de familles et de villages
01/10/2026
Version de travail — Cet article est une version de travail : il a vocation à s'enrichir de vos souvenirs, de vos photos et de vos précisions. Notre démarche participative
Introduction : deux guerres au loin, des familles au pays
Pourquoi ce récit ?
Pour les enfants des Trente Glorieuses, la guerre n'était pas seulement celle de 1939-1945, dont parlaient les grands-parents. Il y en a eu deux autres, plus lointaines, plus silencieuses : la guerre d'Indochine, de 1946 à 1954, puis la guerre d'Algérie, de 1954 à 1962. Pendant seize années presque sans interruption, la France s'est battue pour garder des territoires de son Empire colonial, à des milliers de kilomètres de ses villages.
La première a été menée par des soldats de métier, des engagés, des légionnaires et des troupes venues de tout l'Empire ; on en parlait peu en métropole. La seconde, au contraire, a concerné presque chaque famille : environ 1 200 000 jeunes appelés du contingent sont partis « de l'autre côté de la Méditerranée », souvent pour plus de deux ans. Un frère, un oncle, un voisin, un père : beaucoup d'entre nous ont connu quelqu'un qui « avait fait l'Algérie ». Et beaucoup se souviennent aussi qu'ils n'en parlaient pas.
Ce récit est un sujet grave. Nous voulons l'aborder avec respect pour toutes les mémoires, celles des soldats français, des appelés, des harkis, des pieds-noirs, comme celles des peuples indochinois et algérien, qui ont payé un prix immense. Il ne prend pas parti : il raconte, il date, il donne des repères, et il laisse une large place aux témoignages.
Il est présenté en deux pages : la première va de la fin de la Seconde Guerre mondiale à la guerre d'Indochine, puis aux débuts de la guerre d'Algérie et au départ des appelés ; la seconde raconte la vie des soldats en Algérie, la fin de la guerre, le retour au pays, le long silence, puis la reconnaissance et la mémoire.
Quelques mots à connaître
– Décolonisation : le mouvement par lequel les territoires colonisés par les puissances européennes deviennent des États indépendants, surtout entre 1945 et 1975.
– Union Française : le nom donné en 1946 à l'ensemble formé par la France et ses territoires d'outre-mer, qui remplace l'ancien « Empire colonial ».
– Corps Expéditionnaire Français en Extrême-Orient (CEFEO) : l'armée envoyée en Indochine ; elle est formée de militaires de carrière et de volontaires, jamais d'appelés du contingent.
– Viêt-minh : le mouvement communiste et nationaliste vietnamien dirigé par Hô Chi Minh, qui combat la France en Indochine.
– FLN et ALN : le Front de Libération Nationale algérien, créé en 1954, et sa branche armée, l'Armée de Libération Nationale.
– Appelé du contingent : un jeune homme qui fait son service militaire obligatoire ; le « contingent », c'est l'ensemble des jeunes gens appelés la même année.
– Rappelé : un jeune homme qui a déjà terminé son service, et que l'armée rappelle sous les drapeaux.
– Harkis : les Algériens musulmans engagés comme supplétifs (des soldats auxiliaires) aux côtés de l'armée française.
– Pieds-noirs : le nom donné aux Français d'Algérie, d'origine européenne, installés là-bas souvent depuis plusieurs générations.
1. 1945 : les empires vacillent
Une France victorieuse… et affaiblie
En 1945, la France sort de la Seconde Guerre mondiale dans le camp des vainqueurs, mais humiliée par la défaite de 1940 et par quatre années d'occupation. Pour beaucoup de dirigeants, l'Empire colonial, qui s'étend alors de l'Afrique à l'Indochine en passant par Madagascar et les Antilles, est la preuve que la France reste une grande puissance. Il a d'ailleurs joué un rôle essentiel dans la Libération : l'Afrique a été la base de la France Libre, et des dizaines de milliers de soldats d'Afrique du Nord, d'Afrique noire et d'ailleurs ont combattu en Italie, en Provence et jusqu'en Allemagne. (Le site consacre un récit à Charles de Gaulle et à la France Libre.)
Le monde a changé
Mais partout, les peuples colonisés réclament leur liberté. La Charte des Nations Unies, signée en 1945, proclame le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes. Les deux nouvelles grandes puissances, les États-Unis et l'Union Soviétique, sont hostiles, chacune à sa manière, aux empires coloniaux européens. L'Inde devient indépendante du Royaume-Uni en 1947. L'Indonésie se libère des Pays-Bas en 1949.
Les premiers signes
Dès 1945, des drames annoncent les guerres à venir. Le 8 mai 1945, le jour même de la victoire sur l'Allemagne nazie, des manifestations nationalistes à Sétif et à Guelma, en Algérie, tournent à l'émeute ; une centaine d'Européens sont tués, et la répression qui suit fait, selon les historiens, entre 10 000 et 20 000 morts parmi les Algériens (45 000 selon les autorités algériennes). En 1947, une insurrection à Madagascar est elle aussi très durement réprimée. En France, ces événements passent presque inaperçus ; ailleurs, ils ne seront jamais oubliés.
2. La guerre d'Indochine (1946-1954)
Une indépendance proclamée, puis la guerre
L'Indochine française réunit alors le Viêt-nam (divisé en Tonkin, Annam et Cochinchine), le Laos et le Cambodge. Occupée par le Japon pendant la guerre, elle connaît un vide du pouvoir en 1945. Le 2 septembre 1945, à Hanoï, Hô Chi Minh proclame l'indépendance de la République Démocratique du Viêt-nam. La France envoie un corps expéditionnaire pour rétablir son autorité. Des négociations ont lieu : le 6 mars 1946, un accord reconnaît le Viêt-nam comme un « État libre » au sein de l'Union Française. Mais la confiance ne s'installe pas. En novembre 1946, un incident dans le port de Haïphong est suivi d'un bombardement français qui fait plusieurs milliers de morts. Le 19 décembre 1946, le Viêt-minh attaque les Français à Hanoï : c'est le début d'une guerre de huit ans.
Une armée de métier, loin de la métropole
Pour l'Indochine, les gouvernements de la IVe République décident de ne pas envoyer d'appelés du contingent. Le Corps Expéditionnaire, qui ne dépassera jamais environ 235 000 hommes, est formé de militaires de carrière, d'engagés volontaires, de la Légion Étrangère (où servent alors beaucoup d'anciens soldats allemands), de troupes coloniales venues d'Afrique noire et d'Afrique du Nord, et de soldats indochinois. Les jeunes Français de métropole, eux, font leur service en Allemagne ou en France. C'est pourquoi la guerre d'Indochine reste, pour beaucoup de familles, une guerre lointaine, presque abstraite, dont on suit les nouvelles de loin dans les journaux et aux actualités du cinéma.
Une guerre de jungle et de rizières
C'est une guerre sans front, faite d'embuscades, de postes isolés, de convois attaqués, dans la jungle, les montagnes et les rizières, sous un climat épuisant, avec la chaleur, la mousson, le paludisme et la dysenterie. Le Viêt-minh, commandé par le général Võ Nguyên Giáp, pratique la guérilla, puis constitue de véritables divisions. À partir de 1949, la victoire des communistes en Chine change tout : le Viêt-minh reçoit armes, conseillers et ravitaillement de son grand voisin, et la guerre s'inscrit dans la Guerre Froide. Les États-Unis, de leur côté, financent une part croissante de l'effort de guerre français.
Le désastre de la Route Coloniale 4 (octobre 1950)
En octobre 1950, l'évacuation des postes de la frontière chinoise, le long de la Route Coloniale 4, autour de Cao Bằng et de Lạng Sơn, tourne au désastre : plusieurs milliers de soldats français et de l'Union Française sont tués ou faits prisonniers. C'est le premier grand choc de la guerre.
Le « Roi Jean »
En décembre 1950, le gouvernement envoie en Indochine l'un des plus prestigieux chefs de la Libération, le général Jean de Lattre de Tassigny. Il redonne confiance à ses troupes et remporte plusieurs victoires défensives au début de 1951. Mais il perd son fils unique, le lieutenant Bernard de Lattre, tué au combat en mai 1951, et meurt lui-même d'un cancer en janvier 1952. Il est fait maréchal de France à titre posthume.
La « sale guerre »
En métropole, la guerre est peu populaire, et souvent ignorée. Le Parti Communiste et la CGT la dénoncent comme une « sale guerre » ; des dockers refusent de charger les navires d'armement ; un jeune marin, Henri Martin, est condamné en 1950 à cinq ans de prison pour avoir distribué des tracts contre la guerre, et son affaire mobilise de nombreux intellectuels. Mais pour la grande majorité des Français, occupés à reconstruire le pays, l'Indochine reste lointaine.
3. Diên Biên Phu (13 mars - 7 mai 1954)
Une cuvette au bout du monde
À la fin de 1953, le général Henri Navarre, commandant en chef, fait installer un vaste camp retranché dans la cuvette de Diên Biên Phu, au nord-ouest du Viêt-nam, près de la frontière du Laos, pour attirer le Viêt-minh dans une bataille classique. Le camp, commandé par le colonel Christian de Castries, est ravitaillé uniquement par avion. Il compte environ 15 000 hommes, répartis sur des points d'appui qui portent des prénoms féminins : Béatrice, Gabrielle, Anne-Marie, Huguette, Dominique, Éliane, Isabelle…
Cinquante-sept jours
Mais le général Giáp réussit à hisser, à dos d'homme et à vélo, des canons sur les collines qui entourent la cuvette. L'attaque commence le 13 mars 1954. En quelques jours, les points d'appui du nord tombent, la piste d'aviation est rendue inutilisable, et le camp ne peut plus être ravitaillé que par parachutages. Pendant cinquante-sept jours, sous les pluies de la mousson, dans la boue et les tranchées, les assiégés résistent. Des volontaires sautent en parachute sur le camp pour les renforcer, alors que tout semble perdu. Une jeune infirmière convoyeuse de l'Armée de l'Air, Geneviève de Galard, bloquée sur place, soigne les blessés jusqu'au bout ; la presse la surnomme « l'ange de Diên Biên Phu ».
La chute
Le 7 mai 1954, en fin d'après-midi, le camp retranché tombe. Environ 11 000 soldats sont faits prisonniers. En métropole, la nouvelle est un choc immense ; elle est annoncée à l'Assemblée Nationale par le président du Conseil, Joseph Laniel, et diffusée par la radio dans tous les foyers.
La longue marche des prisonniers
Pour les prisonniers commence une autre épreuve : des marches de centaines de kilomètres à travers la jungle vers les camps du Viêt-minh, avec très peu de nourriture, sans soins, sous la maladie, puis la « rééducation politique ». Les chiffres sont terribles : sur l'ensemble de la guerre, sur environ 40 000 soldats de l'Union Française faits prisonniers, près de 30 000 ne sont jamais revenus, selon le Ministère des Armées. Les survivants, libérés à l'été 1954, reviennent squelettiques, et souvent marqués à vie.
Les Accords de Genève (20-21 juillet 1954)
Le 18 juin 1954, Pierre Mendès France devient président du Conseil. Il se donne un mois pour obtenir la paix, et promet de démissionner s'il échoue. À Genève, dans la nuit du 20 au 21 juillet 1954, les accords sont signés : le Viêt-nam est coupé en deux à la hauteur du 17e parallèle, avec au nord la République Démocratique du Viêt-nam de Hô Chi Minh, et au sud un État soutenu par l'Occident ; le Laos et le Cambodge deviennent indépendants. Les derniers soldats français quitteront le Viêt-nam en 1956. Une autre guerre, celle du Viêt-nam, menée cette fois par les Américains, commencera quelques années plus tard.
Le bilan
Selon le Ministère des Armées, la guerre d'Indochine a coûté la vie à plus de 47 000 soldats français (métropolitains, légionnaires, Africains et Nord-Africains), à 28 000 soldats indochinois du Corps Expéditionnaire et à 17 000 soldats des armées des États associés ; le Viêt-minh aurait perdu environ 500 000 combattants, et les civils ont été eux aussi très nombreux à mourir. Beaucoup de morts français reposent aujourd'hui au Mémorial des Guerres en Indochine, à Fréjus, inauguré en 1993.
« Le camp retranché de Diên Biên Phu tombe le 7 mai 1954, après cinquante-sept jours de combats dans des conditions particulièrement éprouvantes. » — d'après le Ministère des Armées, « Chemins de mémoire »
4. 1er novembre 1954 : la Toussaint rouge
Une colonie pas comme les autres
Trois mois et demi après Genève, une autre guerre commence. Mais l'Algérie n'est pas une colonie comme les autres : conquise à partir de 1830, elle est divisée en départements français. Environ un million d'Européens y vivent, à côté de huit à neuf millions d'Algériens musulmans, qui n'ont pas les mêmes droits politiques et vivent pour la plupart dans la pauvreté. Pour les gouvernements de l'époque, l'Algérie, c'est la France ; il n'est pas question d'indépendance.
La nuit de la Toussaint
Dans la nuit du 31 octobre au 1er novembre 1954, le tout nouveau FLN déclenche une trentaine d'attentats à travers l'Algérie, surtout dans les Aurès et en Kabylie. Il y a une dizaine de morts, dont un jeune instituteur venu de métropole, Guy Monnerot, tué dans un car avec un caïd algérien. Le ministre de l'Intérieur, François Mitterrand, déclare que la seule négociation, c'est la guerre, et que l'Algérie, c'est la France. Le président du Conseil, Pierre Mendès France, tient le même langage : on ne transige pas quand il s'agit de défendre l'unité de la République.
Une guerre qui ne dit pas son nom
Officiellement, il ne s'agit pas d'une guerre, puisque l'Algérie est la France : on parle d'« événements », d'« opérations de maintien de l'ordre », de « pacification ». Ce vocabulaire durera… jusqu'en 1999. Pour les soldats qui la feront, c'est bel et bien une guerre.
L'engrenage
En août 1955, dans le Constantinois, autour de Philippeville, le FLN lance une offensive qui massacre des civils européens et algériens ; la répression qui suit fait des milliers de morts. Désormais, la violence gagne les deux communautés, et le fossé ne cessera de se creuser.
5. Le départ du contingent (1955-1956)
Les rappelés
En novembre 1954, l'armée ne compte qu'environ 50 000 hommes en Algérie. Pour faire face, le gouvernement décide en 1955 de rappeler des jeunes gens qui ont déjà fait leur service, et de maintenir sous les drapeaux ceux qui devaient être libérés. Beaucoup sont déjà mariés, ont un métier, parfois des enfants. La colère éclate : le 11 septembre 1955, à la Gare de Lyon, à Paris, des rappelés refusent de monter dans les trains ; en octobre 1955, à Rouen, à la Caserne Richepanse, des rappelés se révoltent.
Guy Mollet et les pouvoirs spéciaux
Le 6 février 1956, le nouveau président du Conseil, le socialiste Guy Mollet, élu sur un programme de « paix en Algérie », est accueilli à Alger par une foule d'Européens hostiles qui lui jettent des tomates. Il change de politique. Le 12 mars 1956, l'Assemblée Nationale vote les pouvoirs spéciaux au gouvernement pour rétablir l'ordre en Algérie, avec les voix des communistes. La loi du 16 mars 1956 permet d'envoyer en Algérie le contingent tout entier, et de rappeler de nouveaux disponibles : près de 100 000 sont rappelés.
Des trains, des gares, des refus
Au printemps et à l'été 1956, plus de 300 incidents éclatent dans toute la France : des rappelés et des familles bloquent des trains en tirant la sonnette d'alarme, s'allongent sur les voies, chantent dans les wagons, comme à Grenoble ou dans d'autres villes. Puis le mouvement s'essouffle, et les départs deviennent une routine.
De 18 mois à 28 mois
Le service militaire, qui durait 18 mois depuis 1950, est porté à 27 ou 28 mois, et certains appelés sont maintenus encore au-delà. Les effectifs de l'armée en Algérie passent de 160 000 hommes en juin 1955 à 300 000 en janvier 1956, puis à environ 460 000 en août 1956. Au total, de 1954 à 1962, environ 1 750 000 militaires français ont servi en Algérie, dont environ 1 200 000 appelés du contingent.
Ceux qui ont dit non
Une petite minorité refuse de partir. Selon l'historien Tramor Quemeneur, environ 12 000 jeunes Français ont refusé la guerre, de 1954 à 1962 : plus de 10 000 insoumis (qui ne se présentent pas à l'appel), près de 900 déserteurs et quelque 400 objecteurs de conscience, soit environ 1 % des appelés. Une chanson de Boris Vian, « Le Déserteur », écrite au moment de Diên Biên Phu, est interdite d'antenne à la radio. L'immense majorité, elle, part, souvent sans trop savoir où elle va.
Voir aussi
– Charles de Gaulle : son retour en 1958, puis le chemin vers la fin de la guerre d'Algérie.
– Présidents, gouvernements, Parlement et grandes réformes : la IVe République, ses gouvernements et sa chute en 1958.
À suivre
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Page mise à jour le 04/10/2026
