Mémoire Vivante des Trente Glorieuses / Années 70-80

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Accords d'Évian, indépendances – Suite 01

L'été 1962, l'exode des pieds-noirs, le drame des harkis, la coopération et les nouveaux liens entre la France et ses anciennes colonies

01/10/2026

Version de travail — Cet article est une version de travail : il a vocation à s'enrichir de vos souvenirs, de vos photos et de vos précisions. Notre démarche participative

5. 1962, l'année de tous les déchirements

Le référendum du 8 avril 1962

Le 8 avril 1962, les électeurs de métropole approuvent les Accords d'Évian par référendum, avec environ 90 % de « oui ». Les Français d'Algérie, eux, ne votent pas.

La terreur de l'OAS

L'OAS refuse les Accords et pratique la politique de la terre brûlée : attentats, assassinats, plasticages, destructions. Le 23 mars 1962, l'armée assiège le quartier européen de Bab el-Oued, à Alger, tenu par l'OAS. Le 26 mars 1962, rue d'Isly, à Alger, l'armée ouvre le feu sur une manifestation d'Européens qui veulent rejoindre Bab el-Oued : il y a près de 70 morts parmi les manifestants. En juin, l'OAS incendie la Bibliothèque de l'Université d'Alger.

Les enlèvements et les disparus

Les violences continuent après le cessez-le-feu. Selon le Ministère des Armées, plus de 3 000 civils français sont enlevés, et près de 1 700 sont morts ou disparus entre le 19 mars et le 31 décembre 1962. Le 5 juillet 1962, le jour même de l'indépendance, des centaines d'Européens et de musulmans sont tués ou enlevés à Oran.

L'indépendance

Le 1er juillet 1962, les Algériens votent l'indépendance par référendum, avec 99,7 % de « oui ». La France la reconnaît le 3 juillet, et l'Algérie la proclame le 5 juillet 1962, jour anniversaire de la prise d'Alger par les Français en 1830. Dans les villes et les villages d'Algérie, c'est une explosion de joie, de drapeaux et de chants, après sept ans et demi de guerre.

6. L'exode des pieds-noirs

« La valise ou le cercueil »

Pour les Français d'Algérie, environ un million de personnes, l'été 1962 est un arrachement. Beaucoup avaient espéré rester, comme le prévoyaient les Accords ; mais la peur des attentats, des enlèvements et des représailles, et le slogan tragique de « la valise ou le cercueil », poussent les familles au départ. À partir du 19 mai 1962 commence un rapatriement massif. En quelques mois, près de 800 000 personnes quittent l'Algérie, dont environ 100 000 Juifs d'Algérie, Français depuis le décret Crémieux de 1870.

Les quais d'Alger et d'Oran

Les images sont restées dans les mémoires : des familles entières qui attendent pendant des jours sur les quais d'Alger, d'Oran ou de Bône, sous le soleil, assises sur leurs valises, avec ce qu'elles ont pu emporter ; des voitures abandonnées sur les ports ; des avions et des bateaux bondés. On laisse derrière soi une maison, un commerce, une ferme, des tombes, souvent toute une vie de plusieurs générations.

L'arrivée à Marseille

La plupart débarquent à Marseille, mais aussi à Port-Vendres, à Sète ou à Toulon, ou arrivent par avion à Marignane et à Orly. L'accueil est souvent difficile : rien n'a été prévu pour un tel afflux, les autorités pensaient que les départs seraient étalés sur plusieurs années. Les familles s'entassent dans des hôtels, des centres d'hébergement, des écoles, chez des parents. Une partie de la population métropolitaine, lassée de la guerre, se montre méfiante, voire hostile, à l'égard de ces « pieds-noirs » que l'on connaît mal et à qui l'on reproche parfois, injustement, d'être tous de riches colons ; la plupart étaient en réalité des employés, des fonctionnaires, des artisans, des ouvriers, des petits commerçants.

Se reconstruire

Un Secrétariat d'État aux Rapatriés, confié à Robert Boulin, avait été créé en 1961, et une loi du 26 décembre 1961 prévoit des aides au logement, à l'emploi et à l'installation. Les rapatriés s'installent surtout dans le Midi : Marseille, Toulon, Nice, Montpellier, Perpignan, Toulouse, mais aussi la région parisienne, et la Corse, où d'anciens agriculteurs d'Algérie mettent en valeur la plaine orientale avec la vigne et les agrumes. Avec une énergie remarquable, beaucoup reconstruisent leur vie en quelques années, et contribuent à la croissance des Trente Glorieuses. L'indemnisation des biens perdus viendra lentement, avec des lois en 1970, 1978 et 1987.

Une culture qui arrive en métropole

Les pieds-noirs apportent avec eux leur accent, leurs expressions, leur cuisine (le couscous, la merguez, la mouna de Pâques, la kémia de l'apéritif), leurs fêtes, leur humour, leurs pèlerinages, comme celui de Notre-Dame de Santa Cruz, transféré d'Oran à Nîmes. Le chanteur Enrico Macias, né à Constantine, arrivé en France en 1961, devient en quelques années l'une des grandes vedettes de la chanson, avec « Adieu mon pays ». Au cinéma, « Le Coup de Sirocco », d'Alexandre Arcady (1979), raconte avec tendresse et humour le déracinement d'une famille pied-noire.

7. Le drame des harkis

Qui étaient les harkis ?

Le mot « harki » vient de l'arabe « harka », le mouvement, la troupe. Pendant la guerre, des dizaines de milliers d'Algériens musulmans se sont engagés, pour des raisons très diverses (fidélité à la France, protection de leur famille, besoin d'un salaire, vengeance contre le FLN, contrainte), comme supplétifs de l'armée française : harkis, moghaznis, membres des groupes d'autodéfense. On parle couramment de plus de 200 000 hommes engagés, à un moment ou à un autre, aux côtés de la France.

L'abandon

Après le cessez-le-feu, la plupart des harkis sont désarmés et renvoyés dans leurs villages. Des consignes officielles, en mai 1962, interdisent les rapatriements organisés en dehors du plan général, et menacent de sanctions les officiers qui ramènent leurs hommes en France sans autorisation. Certains officiers désobéissent pourtant pour sauver ceux qui ont combattu à leurs côtés.

Les massacres

À partir de l'été 1962, malgré les garanties des Accords d'Évian, des harkis et leurs familles sont arrêtés, torturés, tués, souvent dans des conditions atroces. Le nombre des victimes reste incertain : les historiens parlent de « plusieurs dizaines de milliers » de morts.

Les camps et les hameaux de forestage

Environ 66 000 harkis et membres de leurs familles arrivent en métropole entre juin et septembre 1962, et d'autres encore les années suivantes. Ils sont regroupés dans des camps militaires, souvent sous des tentes, puis dans des baraquements : Rivesaltes (Pyrénées-Orientales), Saint-Maurice-l'Ardoise (Gard), Bias (Lot-et-Garonne), La Cavalerie, sur le Larzac (Aveyron), Bourg-Lastic (Puy-de-Dôme), Le Vigeant (Vienne). Beaucoup sont ensuite envoyés dans des hameaux de forestage, en pleine forêt, notamment dans le Midi, où les hommes travaillent à l'entretien des forêts, ou dans des cités de transit. Les conditions de vie y sont très dures, l'isolement est grand, et les enfants sont scolarisés à l'écart.

La révolte des enfants (1975)

En 1975, les enfants de harkis, devenus adolescents et jeunes adultes, se révoltent dans les camps de Bias et de Saint-Maurice-l'Ardoise contre leurs conditions de vie. Ces camps ferment à la fin de l'année. Une deuxième génération prend la parole, et fait connaître l'histoire de ses parents.

La reconnaissance

La loi de 1994 reconnaît les sacrifices consentis par les harkis. Le 25 septembre 2001, le président Jacques Chirac leur rend un premier hommage national, et le 25 septembre devient en 2003 une journée nationale d'hommage. En 2021, le président de la République demande pardon aux harkis au nom de la France, et la loi du 23 février 2022 reconnaît la responsabilité de la Nation dans les conditions indignes de leur accueil, et prévoit une réparation.

8. La coopération et les nouveaux liens

Les coopérants

Après les indépendances, des milliers de Français partent enseigner, soigner, construire dans les nouveaux États : en Afrique noire, à Madagascar, au Maghreb, et en Algérie même, où la France envoie des enseignants dès 1962. À partir de 1965, une loi permet aux jeunes appelés de faire leur service national comme coopérants, au lieu du service militaire : des milliers de jeunes diplômés deviennent ainsi professeurs de mathématiques au Sénégal, ingénieurs agronomes au Niger ou médecins au Tchad. Pour beaucoup de jeunes des années 1960 et 1970, c'est la découverte de l'Afrique, cette fois dans un esprit de partage.

Les jumelages et les associations

Des villes françaises se jumellent avec des villes africaines ; des associations, des mouvements d'Éducation Populaire, des paroisses, des comités de jumelage organisent des échanges, des chantiers de jeunes, des collectes de livres et de matériel. Ces liens, tissés souvent par des bénévoles, ont façonné une autre relation entre la France et l'Afrique.

L'immigration

Les liens se nouent aussi dans l'autre sens. L'Algérie indépendante et les pays d'Afrique du Nord et de l'Ouest voient beaucoup de leurs habitants venir travailler en France, sur les chantiers, dans les usines automobiles, dans les mines, pendant les années de forte croissance. Cette immigration, ses foyers, ses bidonvilles, comme celui de Nanterre, puis ses familles et ses enfants nés en France, est une autre histoire, que le site raconte dans une thématique consacrée à l'immigration.

Les dernières indépendances

Après 1962, l'essentiel de l'ancien Empire est devenu indépendant. Quelques territoires suivront plus tard : les Comores en 1975 (Mayotte choisissant de rester française), Djibouti le 27 juin 1977, et le Vanuatu, anciennes Nouvelles-Hébrides administrées avec le Royaume-Uni, en 1980. Les départements et territoires d'outre-mer, comme les Antilles, la Guyane, la Réunion, la Polynésie ou la Nouvelle-Calédonie, restent français.

9. Les mémoires de ces années

Des mémoires différentes, parfois opposées

La fin de l'Empire a laissé des mémoires très différentes, et parfois douloureusement opposées : celle des anciens appelés, celle des militaires de carrière, celle des pieds-noirs, celle des harkis et de leurs enfants, celle des Algériens et des Africains, et celle des immigrés et de leurs descendants. Le 19 mars, par exemple, est pour les uns la fin de la guerre, pour d'autres le début des pires violences. Ces mémoires se sont longtemps ignorées.

Des lieux de mémoire

– le Mémorial National des Rapatriés, à Aix-en-Provence, inauguré en 1965 ;

– le Mémorial du Camp de Rivesaltes, ouvert en 2015, qui raconte l'histoire de ce camp où se sont succédé réfugiés espagnols, Juifs internés, prisonniers allemands, harkis et autres familles ;

– le Mémorial National de la Guerre d'Algérie, quai Branly à Paris (2002) ;

– de nombreuses stèles et plaques, dans les communes où vivent des rapatriés et des harkis.

Le temps des historiens

Des historiens français et algériens travaillent ensemble depuis les années 1990. En janvier 2021, l'historien Benjamin Stora remet au président de la République un rapport sur « les questions mémorielles portant sur la colonisation et la guerre d'Algérie », avec des propositions pour rapprocher ces mémoires : ouverture des archives, travaux communs, restitutions, lieux de mémoire.

Ce que nous en gardons

Pour les enfants des Trente Glorieuses, la fin de l'Empire est souvent une histoire entendue à demi-mot : un camarade de classe arrivé d'Oran en septembre 1962, avec son accent et sa blouse neuve ; une famille de harkis installée à l'écart du village ; un instituteur parti en coopération au Sénégal ; un oncle qui envoyait des cartes postales d'Abidjan ou de Tananarive. Ce sont ces souvenirs-là que ce site souhaite recueillir.

10. Chronologie

DateÉvénement
30 janvier - 8 février 1944Conférence de Brazzaville
26 décembre 1945Création du franc CFA
11 avril 1946Loi Houphouët-Boigny : abolition du travail forcé
Octobre 1946L'Empire devient l'Union Française
20 août 1953Le sultan du Maroc est déposé et exilé
31 juillet 1954Discours de Mendès France à Carthage
16 novembre 1955Retour du sultan Mohammed ben Youssef au Maroc
2 mars 1956Indépendance du Maroc
20 mars 1956Indépendance de la Tunisie
23 juin 1956Loi-cadre Defferre
1957Fondation de Carnoux-en-Provence par des rapatriés du Maroc
28 septembre 1958Référendum sur la Communauté ; « non » de la Guinée
2 octobre 1958Indépendance de la Guinée
16 septembre 1959De Gaulle annonce l'autodétermination de l'Algérie
1960Indépendance de quatorze anciens territoires français d'Afrique
Juin 1960Échec des pourparlers de Melun
8 janvier 1961Référendum sur l'autodétermination
31 mars 1961Assassinat du maire d'Évian par l'OAS
20 mai - 13 juin 1961Première conférence d'Évian
Juillet 1961Crise de Bizerte ; conférence de Lugrin
26 décembre 1961Loi sur l'accueil des rapatriés
Février 1962Négociations secrètes des Rousses
18 mars 1962Signature des Accords d'Évian
19 mars 1962Cessez-le-feu en Algérie
26 mars 1962Fusillade de la rue d'Isly à Alger
8 avril 1962Référendum en métropole : environ 90 % de « oui »
19 mai 1962Début du rapatriement massif des pieds-noirs
1er juillet 1962Référendum d'autodétermination en Algérie : 99,7 % de « oui »
3 - 5 juillet 1962Indépendance de l'Algérie ; massacres d'Oran
Été 1962Exode de près de 800 000 personnes ; massacres de harkis
1965Service national en coopération ; Mémorial des Rapatriés à Aix-en-Provence
1975Révolte des enfants de harkis à Bias et Saint-Maurice-l'Ardoise ; indépendance des Comores
27 juin 1977Indépendance de Djibouti
1980Indépendance du Vanuatu
25 septembre 2001Premier hommage national aux harkis
2015Ouverture du Mémorial du Camp de Rivesaltes
Janvier 2021Rapport de Benjamin Stora sur les mémoires de la colonisation et de la guerre d'Algérie
23 février 2022Loi de reconnaissance et de réparation envers les harkis

11. Espace pour les témoignages

À compléter : mes souvenirs des indépendances et de l'été 1962

Cette partie est réservée aux souvenirs : l'annonce des Accords d'Évian à la radio ou à la télévision ; le référendum d'avril 1962 ; l'arrivée de familles de pieds-noirs dans votre ville, votre école ou votre immeuble, et l'amitié qui est parfois née ; une famille de harkis installée près de chez vous ; un parent rapatrié du Maroc, de Tunisie, d'Algérie ou d'Afrique ; un proche parti en coopération ; un jumelage avec une ville africaine. Photos, lettres et souvenirs sont les bienvenus, dans le respect de toutes les mémoires.

12. Pour aller plus loin

Références

– Chemins de mémoire : 1962, fin de guerre en Algérie

– France 24 : les Accords d'Évian, cadre historique des relations France-Algérie

– Wikipédia : Accords d'Évian

– Site officiel « Harkis » : les harkis après 1962

– Histoire coloniale et postcoloniale : l'arrivée des harkis en France, camps, hameaux de forestage et cités de transit

– Encyclopédie d'Histoire Numérique de l'Europe : acteurs et mémoires de la guerre d'Algérie

– Lutte Ouvrière : mars 1956, l'indépendance du Maroc et de la Tunisie

– Wikipédia (en anglais) : l'année de l'Afrique (1960)

– Wikipédia (en anglais) : la loi-cadre Defferre

– Wikipédia (en anglais) : l'exode des pieds-noirs

Vidéos d'archives (INA)

– INA : 18 mars 1962, les Accords d'Évian mettent fin à la guerre d'Algérie

– INA : les archives de la guerre d'Algérie

– INA, fresque « Indépendances » : de l'image des soldats aux images de soldats

– INA : qui sont les 66 témoins qui ont raconté leur guerre d'Algérie

Où trouver des photos

– Wikimedia Commons : Accords d'Évian

– Wikimedia Commons : pieds-noirs

– Wikimedia Commons : indépendances africaines de 1960

Les photos de Wikimedia Commons sont en général réutilisables, à condition de citer l'auteur et la licence indiqués sous chaque image. Les photos d'agences et de l'INA ne peuvent pas être reprises sans autorisation. Les photos de famille, les cartes postales envoyées d'Afrique ou d'Algérie, les papiers de rapatriement conservés dans un tiroir, sont les documents les plus précieux pour ce site.

Note de méthode

Ce récit a été rédigé à partir de sources publiques (Ministère des Armées, site officiel consacré aux harkis, encyclopédies, travaux d'historiens, archives de l'INA), recoupées entre elles. Les chiffres concernant les victimes de 1962, les rapatriés et les harkis sont ceux des sources officielles françaises et des historiens ; beaucoup restent discutés, et nous le signalons. Seules de très courtes formules historiques et un bref extrait des Accords d'Évian sont cités. Aucune parole de chanson n'est citée : seuls des titres sont mentionnés. Ce récit fait suite à « Décolonisation, Guerre d'Algérie, Indochine, retour des soldats ».

Vos souvenirs, vos précisions

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Page mise à jour le 04/10/2026