Accords d'Évian, indépendances – Suite 01
L'été 1962, l'exode des pieds-noirs, le drame des harkis, la coopération et les nouveaux liens entre la France et ses anciennes colonies
01/10/2026
Version de travail — Cet article est une version de travail : il a vocation à s'enrichir de vos souvenirs, de vos photos et de vos précisions. Notre démarche participative
5. 1962, l'année de tous les déchirements
Le référendum du 8 avril 1962
Le 8 avril 1962, les électeurs de métropole approuvent les Accords d'Évian par référendum, avec environ 90 % de « oui ». Les Français d'Algérie, eux, ne votent pas.
La terreur de l'OAS
L'OAS refuse les Accords et pratique la politique de la terre brûlée : attentats, assassinats, plasticages, destructions. Le 23 mars 1962, l'armée assiège le quartier européen de Bab el-Oued, à Alger, tenu par l'OAS. Le 26 mars 1962, rue d'Isly, à Alger, l'armée ouvre le feu sur une manifestation d'Européens qui veulent rejoindre Bab el-Oued : il y a près de 70 morts parmi les manifestants. En juin, l'OAS incendie la Bibliothèque de l'Université d'Alger.
Les enlèvements et les disparus
Les violences continuent après le cessez-le-feu. Selon le Ministère des Armées, plus de 3 000 civils français sont enlevés, et près de 1 700 sont morts ou disparus entre le 19 mars et le 31 décembre 1962. Le 5 juillet 1962, le jour même de l'indépendance, des centaines d'Européens et de musulmans sont tués ou enlevés à Oran.
L'indépendance
Le 1er juillet 1962, les Algériens votent l'indépendance par référendum, avec 99,7 % de « oui ». La France la reconnaît le 3 juillet, et l'Algérie la proclame le 5 juillet 1962, jour anniversaire de la prise d'Alger par les Français en 1830. Dans les villes et les villages d'Algérie, c'est une explosion de joie, de drapeaux et de chants, après sept ans et demi de guerre.
6. L'exode des pieds-noirs
« La valise ou le cercueil »
Pour les Français d'Algérie, environ un million de personnes, l'été 1962 est un arrachement. Beaucoup avaient espéré rester, comme le prévoyaient les Accords ; mais la peur des attentats, des enlèvements et des représailles, et le slogan tragique de « la valise ou le cercueil », poussent les familles au départ. À partir du 19 mai 1962 commence un rapatriement massif. En quelques mois, près de 800 000 personnes quittent l'Algérie, dont environ 100 000 Juifs d'Algérie, Français depuis le décret Crémieux de 1870.
Les quais d'Alger et d'Oran
Les images sont restées dans les mémoires : des familles entières qui attendent pendant des jours sur les quais d'Alger, d'Oran ou de Bône, sous le soleil, assises sur leurs valises, avec ce qu'elles ont pu emporter ; des voitures abandonnées sur les ports ; des avions et des bateaux bondés. On laisse derrière soi une maison, un commerce, une ferme, des tombes, souvent toute une vie de plusieurs générations.
L'arrivée à Marseille
La plupart débarquent à Marseille, mais aussi à Port-Vendres, à Sète ou à Toulon, ou arrivent par avion à Marignane et à Orly. L'accueil est souvent difficile : rien n'a été prévu pour un tel afflux, les autorités pensaient que les départs seraient étalés sur plusieurs années. Les familles s'entassent dans des hôtels, des centres d'hébergement, des écoles, chez des parents. Une partie de la population métropolitaine, lassée de la guerre, se montre méfiante, voire hostile, à l'égard de ces « pieds-noirs » que l'on connaît mal et à qui l'on reproche parfois, injustement, d'être tous de riches colons ; la plupart étaient en réalité des employés, des fonctionnaires, des artisans, des ouvriers, des petits commerçants.
Se reconstruire
Un Secrétariat d'État aux Rapatriés, confié à Robert Boulin, avait été créé en 1961, et une loi du 26 décembre 1961 prévoit des aides au logement, à l'emploi et à l'installation. Les rapatriés s'installent surtout dans le Midi : Marseille, Toulon, Nice, Montpellier, Perpignan, Toulouse, mais aussi la région parisienne, et la Corse, où d'anciens agriculteurs d'Algérie mettent en valeur la plaine orientale avec la vigne et les agrumes. Avec une énergie remarquable, beaucoup reconstruisent leur vie en quelques années, et contribuent à la croissance des Trente Glorieuses. L'indemnisation des biens perdus viendra lentement, avec des lois en 1970, 1978 et 1987.
Une culture qui arrive en métropole
Les pieds-noirs apportent avec eux leur accent, leurs expressions, leur cuisine (le couscous, la merguez, la mouna de Pâques, la kémia de l'apéritif), leurs fêtes, leur humour, leurs pèlerinages, comme celui de Notre-Dame de Santa Cruz, transféré d'Oran à Nîmes. Le chanteur Enrico Macias, né à Constantine, arrivé en France en 1961, devient en quelques années l'une des grandes vedettes de la chanson, avec « Adieu mon pays ». Au cinéma, « Le Coup de Sirocco », d'Alexandre Arcady (1979), raconte avec tendresse et humour le déracinement d'une famille pied-noire.
7. Le drame des harkis
Qui étaient les harkis ?
Le mot « harki » vient de l'arabe « harka », le mouvement, la troupe. Pendant la guerre, des dizaines de milliers d'Algériens musulmans se sont engagés, pour des raisons très diverses (fidélité à la France, protection de leur famille, besoin d'un salaire, vengeance contre le FLN, contrainte), comme supplétifs de l'armée française : harkis, moghaznis, membres des groupes d'autodéfense. On parle couramment de plus de 200 000 hommes engagés, à un moment ou à un autre, aux côtés de la France.
L'abandon
Après le cessez-le-feu, la plupart des harkis sont désarmés et renvoyés dans leurs villages. Des consignes officielles, en mai 1962, interdisent les rapatriements organisés en dehors du plan général, et menacent de sanctions les officiers qui ramènent leurs hommes en France sans autorisation. Certains officiers désobéissent pourtant pour sauver ceux qui ont combattu à leurs côtés.
Les massacres
À partir de l'été 1962, malgré les garanties des Accords d'Évian, des harkis et leurs familles sont arrêtés, torturés, tués, souvent dans des conditions atroces. Le nombre des victimes reste incertain : les historiens parlent de « plusieurs dizaines de milliers » de morts.
Les camps et les hameaux de forestage
Environ 66 000 harkis et membres de leurs familles arrivent en métropole entre juin et septembre 1962, et d'autres encore les années suivantes. Ils sont regroupés dans des camps militaires, souvent sous des tentes, puis dans des baraquements : Rivesaltes (Pyrénées-Orientales), Saint-Maurice-l'Ardoise (Gard), Bias (Lot-et-Garonne), La Cavalerie, sur le Larzac (Aveyron), Bourg-Lastic (Puy-de-Dôme), Le Vigeant (Vienne). Beaucoup sont ensuite envoyés dans des hameaux de forestage, en pleine forêt, notamment dans le Midi, où les hommes travaillent à l'entretien des forêts, ou dans des cités de transit. Les conditions de vie y sont très dures, l'isolement est grand, et les enfants sont scolarisés à l'écart.
La révolte des enfants (1975)
En 1975, les enfants de harkis, devenus adolescents et jeunes adultes, se révoltent dans les camps de Bias et de Saint-Maurice-l'Ardoise contre leurs conditions de vie. Ces camps ferment à la fin de l'année. Une deuxième génération prend la parole, et fait connaître l'histoire de ses parents.
La reconnaissance
La loi de 1994 reconnaît les sacrifices consentis par les harkis. Le 25 septembre 2001, le président Jacques Chirac leur rend un premier hommage national, et le 25 septembre devient en 2003 une journée nationale d'hommage. En 2021, le président de la République demande pardon aux harkis au nom de la France, et la loi du 23 février 2022 reconnaît la responsabilité de la Nation dans les conditions indignes de leur accueil, et prévoit une réparation.
8. La coopération et les nouveaux liens
Les coopérants
Après les indépendances, des milliers de Français partent enseigner, soigner, construire dans les nouveaux États : en Afrique noire, à Madagascar, au Maghreb, et en Algérie même, où la France envoie des enseignants dès 1962. À partir de 1965, une loi permet aux jeunes appelés de faire leur service national comme coopérants, au lieu du service militaire : des milliers de jeunes diplômés deviennent ainsi professeurs de mathématiques au Sénégal, ingénieurs agronomes au Niger ou médecins au Tchad. Pour beaucoup de jeunes des années 1960 et 1970, c'est la découverte de l'Afrique, cette fois dans un esprit de partage.
Les jumelages et les associations
Des villes françaises se jumellent avec des villes africaines ; des associations, des mouvements d'Éducation Populaire, des paroisses, des comités de jumelage organisent des échanges, des chantiers de jeunes, des collectes de livres et de matériel. Ces liens, tissés souvent par des bénévoles, ont façonné une autre relation entre la France et l'Afrique.
L'immigration
Les liens se nouent aussi dans l'autre sens. L'Algérie indépendante et les pays d'Afrique du Nord et de l'Ouest voient beaucoup de leurs habitants venir travailler en France, sur les chantiers, dans les usines automobiles, dans les mines, pendant les années de forte croissance. Cette immigration, ses foyers, ses bidonvilles, comme celui de Nanterre, puis ses familles et ses enfants nés en France, est une autre histoire, que le site raconte dans une thématique consacrée à l'immigration.
Les dernières indépendances
Après 1962, l'essentiel de l'ancien Empire est devenu indépendant. Quelques territoires suivront plus tard : les Comores en 1975 (Mayotte choisissant de rester française), Djibouti le 27 juin 1977, et le Vanuatu, anciennes Nouvelles-Hébrides administrées avec le Royaume-Uni, en 1980. Les départements et territoires d'outre-mer, comme les Antilles, la Guyane, la Réunion, la Polynésie ou la Nouvelle-Calédonie, restent français.
9. Les mémoires de ces années
Des mémoires différentes, parfois opposées
La fin de l'Empire a laissé des mémoires très différentes, et parfois douloureusement opposées : celle des anciens appelés, celle des militaires de carrière, celle des pieds-noirs, celle des harkis et de leurs enfants, celle des Algériens et des Africains, et celle des immigrés et de leurs descendants. Le 19 mars, par exemple, est pour les uns la fin de la guerre, pour d'autres le début des pires violences. Ces mémoires se sont longtemps ignorées.
Des lieux de mémoire
– le Mémorial National des Rapatriés, à Aix-en-Provence, inauguré en 1965 ;
– le Mémorial du Camp de Rivesaltes, ouvert en 2015, qui raconte l'histoire de ce camp où se sont succédé réfugiés espagnols, Juifs internés, prisonniers allemands, harkis et autres familles ;
– le Mémorial National de la Guerre d'Algérie, quai Branly à Paris (2002) ;
– de nombreuses stèles et plaques, dans les communes où vivent des rapatriés et des harkis.
Le temps des historiens
Des historiens français et algériens travaillent ensemble depuis les années 1990. En janvier 2021, l'historien Benjamin Stora remet au président de la République un rapport sur « les questions mémorielles portant sur la colonisation et la guerre d'Algérie », avec des propositions pour rapprocher ces mémoires : ouverture des archives, travaux communs, restitutions, lieux de mémoire.
Ce que nous en gardons
Pour les enfants des Trente Glorieuses, la fin de l'Empire est souvent une histoire entendue à demi-mot : un camarade de classe arrivé d'Oran en septembre 1962, avec son accent et sa blouse neuve ; une famille de harkis installée à l'écart du village ; un instituteur parti en coopération au Sénégal ; un oncle qui envoyait des cartes postales d'Abidjan ou de Tananarive. Ce sont ces souvenirs-là que ce site souhaite recueillir.
10. Chronologie
| Date | Événement |
|---|---|
| 30 janvier - 8 février 1944 | Conférence de Brazzaville |
| 26 décembre 1945 | Création du franc CFA |
| 11 avril 1946 | Loi Houphouët-Boigny : abolition du travail forcé |
| Octobre 1946 | L'Empire devient l'Union Française |
| 20 août 1953 | Le sultan du Maroc est déposé et exilé |
| 31 juillet 1954 | Discours de Mendès France à Carthage |
| 16 novembre 1955 | Retour du sultan Mohammed ben Youssef au Maroc |
| 2 mars 1956 | Indépendance du Maroc |
| 20 mars 1956 | Indépendance de la Tunisie |
| 23 juin 1956 | Loi-cadre Defferre |
| 1957 | Fondation de Carnoux-en-Provence par des rapatriés du Maroc |
| 28 septembre 1958 | Référendum sur la Communauté ; « non » de la Guinée |
| 2 octobre 1958 | Indépendance de la Guinée |
| 16 septembre 1959 | De Gaulle annonce l'autodétermination de l'Algérie |
| 1960 | Indépendance de quatorze anciens territoires français d'Afrique |
| Juin 1960 | Échec des pourparlers de Melun |
| 8 janvier 1961 | Référendum sur l'autodétermination |
| 31 mars 1961 | Assassinat du maire d'Évian par l'OAS |
| 20 mai - 13 juin 1961 | Première conférence d'Évian |
| Juillet 1961 | Crise de Bizerte ; conférence de Lugrin |
| 26 décembre 1961 | Loi sur l'accueil des rapatriés |
| Février 1962 | Négociations secrètes des Rousses |
| 18 mars 1962 | Signature des Accords d'Évian |
| 19 mars 1962 | Cessez-le-feu en Algérie |
| 26 mars 1962 | Fusillade de la rue d'Isly à Alger |
| 8 avril 1962 | Référendum en métropole : environ 90 % de « oui » |
| 19 mai 1962 | Début du rapatriement massif des pieds-noirs |
| 1er juillet 1962 | Référendum d'autodétermination en Algérie : 99,7 % de « oui » |
| 3 - 5 juillet 1962 | Indépendance de l'Algérie ; massacres d'Oran |
| Été 1962 | Exode de près de 800 000 personnes ; massacres de harkis |
| 1965 | Service national en coopération ; Mémorial des Rapatriés à Aix-en-Provence |
| 1975 | Révolte des enfants de harkis à Bias et Saint-Maurice-l'Ardoise ; indépendance des Comores |
| 27 juin 1977 | Indépendance de Djibouti |
| 1980 | Indépendance du Vanuatu |
| 25 septembre 2001 | Premier hommage national aux harkis |
| 2015 | Ouverture du Mémorial du Camp de Rivesaltes |
| Janvier 2021 | Rapport de Benjamin Stora sur les mémoires de la colonisation et de la guerre d'Algérie |
| 23 février 2022 | Loi de reconnaissance et de réparation envers les harkis |
11. Espace pour les témoignages
À compléter : mes souvenirs des indépendances et de l'été 1962
Cette partie est réservée aux souvenirs : l'annonce des Accords d'Évian à la radio ou à la télévision ; le référendum d'avril 1962 ; l'arrivée de familles de pieds-noirs dans votre ville, votre école ou votre immeuble, et l'amitié qui est parfois née ; une famille de harkis installée près de chez vous ; un parent rapatrié du Maroc, de Tunisie, d'Algérie ou d'Afrique ; un proche parti en coopération ; un jumelage avec une ville africaine. Photos, lettres et souvenirs sont les bienvenus, dans le respect de toutes les mémoires.
12. Pour aller plus loin
Références
– Chemins de mémoire : 1962, fin de guerre en Algérie
– France 24 : les Accords d'Évian, cadre historique des relations France-Algérie
– Site officiel « Harkis » : les harkis après 1962
– Encyclopédie d'Histoire Numérique de l'Europe : acteurs et mémoires de la guerre d'Algérie
– Lutte Ouvrière : mars 1956, l'indépendance du Maroc et de la Tunisie
– Wikipédia (en anglais) : l'année de l'Afrique (1960)
– Wikipédia (en anglais) : la loi-cadre Defferre
– Wikipédia (en anglais) : l'exode des pieds-noirs
Vidéos d'archives (INA)
– INA : 18 mars 1962, les Accords d'Évian mettent fin à la guerre d'Algérie
– INA : les archives de la guerre d'Algérie
– INA, fresque « Indépendances » : de l'image des soldats aux images de soldats
– INA : qui sont les 66 témoins qui ont raconté leur guerre d'Algérie
Où trouver des photos
– Wikimedia Commons : Accords d'Évian
– Wikimedia Commons : pieds-noirs
– Wikimedia Commons : indépendances africaines de 1960
Les photos de Wikimedia Commons sont en général réutilisables, à condition de citer l'auteur et la licence indiqués sous chaque image. Les photos d'agences et de l'INA ne peuvent pas être reprises sans autorisation. Les photos de famille, les cartes postales envoyées d'Afrique ou d'Algérie, les papiers de rapatriement conservés dans un tiroir, sont les documents les plus précieux pour ce site.
Note de méthode
Ce récit a été rédigé à partir de sources publiques (Ministère des Armées, site officiel consacré aux harkis, encyclopédies, travaux d'historiens, archives de l'INA), recoupées entre elles. Les chiffres concernant les victimes de 1962, les rapatriés et les harkis sont ceux des sources officielles françaises et des historiens ; beaucoup restent discutés, et nous le signalons. Seules de très courtes formules historiques et un bref extrait des Accords d'Évian sont cités. Aucune parole de chanson n'est citée : seuls des titres sont mentionnés. Ce récit fait suite à « Décolonisation, Guerre d'Algérie, Indochine, retour des soldats ».
Vos souvenirs, vos précisions
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Page mise à jour le 04/10/2026
