Montée des classes moyennes, accès aux biens de consommation (voiture, électroménager, TV,…)
Employés, techniciens, instituteurs, cadres moyens : comment une immense « classe moyenne » est née en France, avec sa voiture, son réfrigérateur, sa télévision et ses rêves de pavillon
01/10/2026
Version de travail — Cet article est une version de travail : il a vocation à s'enrichir de vos souvenirs, de vos photos et de vos précisions. Notre démarche participative
Introduction : ni riches, ni pauvres
Pourquoi ce récit ?
Beaucoup d'entre nous ont grandi dans des familles qui, en une génération, ont changé de monde. Le grand-père était paysan, ouvrier ou petit artisan ; le père devenait employé de bureau, technicien, contremaître, instituteur, fonctionnaire, représentant de commerce ; et nous, les enfants, nous avons été les premiers à passer le baccalauréat, parfois à aller à l'université. Avec ce changement sont arrivées la première voiture, le réfrigérateur, la machine à laver, la télévision, les vacances au bord de la mer, et parfois le petit pavillon avec son jardin.
Ce mouvement a un nom : la montée des classes moyennes. Pendant les Trente Glorieuses, une grande partie des Français, ni riches ni pauvres, a accédé à un confort que seuls les bourgeois connaissaient avant la guerre. Les sociologues ont parlé de « moyennisation » de la société française.
Le site consacre déjà plusieurs récits à la croissance, à la consommation, aux prix et aux salaires, aux voitures populaires. Ce récit-ci s'intéresse à une question différente : qui étaient ces nouvelles classes moyennes, comment des millions de familles ont pu y accéder, et ce que cela a changé dans leur vie, leurs rêves, leurs façons de vivre, et dans le regard qu'elles portaient sur elles-mêmes.
Il est présenté en deux pages : la première décrit la transformation de la société, les nouveaux métiers, l'école, les salaires et le crédit ; la seconde raconte l'arrivée des biens de consommation dans les foyers, le logement, les vacances et les loisirs, les nouveaux modes de vie, et les limites de cette « grande classe moyenne », jusqu'aux années 1980.
Quelques mots à connaître
– Classes moyennes : l'ensemble des groupes sociaux situés entre les classes populaires (ouvriers, petits paysans) et les classes supérieures (patrons, professions libérales, cadres supérieurs).
– Cadres moyens : le nom donné par l'INSEE, jusqu'en 1982, aux techniciens, instituteurs, infirmières, agents de maîtrise, représentants, etc. ; on parle aujourd'hui de « professions intermédiaires ».
– Employés : les salariés des bureaux, des commerces, des banques, des administrations, des services.
– Secteur tertiaire : l'ensemble des activités de services (commerce, banques, administration, santé, enseignement, transports).
– Biens durables ou biens d'équipement : les objets qu'on achète pour longtemps (voiture, réfrigérateur, machine à laver, téléviseur).
– Taux d'équipement : la part des ménages qui possèdent un bien.
– Moyennisation : le rapprochement des modes de vie autour d'un grand groupe central, décrit notamment par le sociologue Henri Mendras.
1. Une société qui change de visage
La France d'hier : paysans, ouvriers, petits patrons
Au lendemain de la guerre, la société française reste marquée par les grands groupes du XIXe siècle : les paysans, encore un actif sur trois ; les ouvriers, nombreux dans les mines, la métallurgie, le textile ; les petits indépendants, artisans et commerçants ; et une bourgeoisie de patrons, de propriétaires, de professions libérales. Entre les deux, les employés et les fonctionnaires forment une « petite bourgeoisie » encore peu nombreuse.
La révolution des services
En trente ans, la France change de visage. Les paysans quittent la terre, les petits commerces cèdent la place aux supermarchés, et le secteur tertiaire devient le premier employeur du pays. Les banques, les assurances, les administrations, la Sécurité Sociale, les hôpitaux, les écoles, les grands magasins, la publicité, l'informatique naissante embauchent par centaines de milliers. Le nombre de salariés augmente sans cesse, tandis que celui des indépendants diminue.
Les nouveaux groupes
Selon les recensements de l'INSEE, les cadres moyens passent d'environ 6 % des actifs en 1954 à près de 13 % en 1975, et les employés d'environ 11 % à près de 18 %. Les cadres supérieurs et les professions libérales progressent aussi fortement. Pendant ce temps, la part des agriculteurs exploitants s'effondre, de plus de 20 % à moins de 8 %. Au milieu des années 1970, employés, cadres moyens et cadres supérieurs réunis forment environ un tiers de la population active.
Les figures des classes moyennes
Ce sont des métiers que nous avons tous connus autour de nous : l'instituteur et l'institutrice, figures respectées du village ; le technicien de l'usine ou d'EDF ; l'employé de banque ou de la Poste ; la secrétaire, la sténodactylo, puis l'opératrice de saisie ; l'infirmière ; le représentant de commerce, toujours sur les routes ; le contremaître devenu agent de maîtrise ; le fonctionnaire des impôts, de la préfecture ou des PTT ; et, au-dessus, le « cadre », nouveau personnage social des années 1960, avec sa voiture de fonction, son costume et ses séminaires.
2. L'école, ascenseur social
Une scolarité qui s'allonge
La clé de cette promotion, c'est l'école. L'âge de la scolarité obligatoire est porté à 16 ans par la réforme Berthoin de 1959 (pour les enfants nés à partir de 1953). Les collèges d'enseignement secondaire se multiplient dans les années 1960, puis la réforme Haby crée le collège unique en 1975. Le nombre de bacheliers explose : environ 5 % d'une génération obtient le baccalauréat au début des années 1950, plus de 20 % au milieu des années 1970. (Le site consacre un récit à l'école des années 50 à 80.)
Le rêve des parents
Pour beaucoup de parents ouvriers ou paysans, faire « des études » à leurs enfants est le grand objectif de leur vie : que leur fils ou leur fille ne connaisse pas la fatigue de l'usine ou des champs, qu'il ait « une bonne place », un métier propre, assis, avec un salaire tous les mois et une retraite. Les concours de la fonction publique, l'École Normale d'instituteurs, les écoles d'infirmières, les IUT créés en 1966, les BTS, sont autant de chemins de promotion.
Les limites de l'égalité des chances
Mais l'école ne fait pas disparaître les inégalités. En 1964, les sociologues Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron montrent, dans « Les Héritiers », que les enfants de cadres ont beaucoup plus de chances que les enfants d'ouvriers d'accéder à l'université. L'ascenseur social existe, mais il ne monte pas pour tout le monde à la même vitesse.
3. Gagner plus : salaires, SMIC et mensualisation
Le pouvoir d'achat double
Pendant les Trente Glorieuses, les salaires réels (c'est-à-dire en tenant compte de la hausse des prix) augmentent de façon spectaculaire : en moyenne, le pouvoir d'achat d'un salarié est multiplié par plus de deux entre le début des années 1950 et le milieu des années 1970. Une famille qui consacrait, après la guerre, l'essentiel de ses revenus à se nourrir peut désormais en consacrer une part croissante au logement, à l'équipement, aux loisirs. (Le site consacre un récit détaillé aux prix et aux salaires.)
Du SMIG au SMIC
La loi du 11 février 1950 crée le Salaire Minimum Interprofessionnel Garanti (SMIG), indexé sur les prix. Mais il progresse moins vite que les autres salaires. Après Mai 68 et les accords de Grenelle, qui l'augmentent de 35 %, la loi du 2 janvier 1970 le remplace par le Salaire Minimum Interprofessionnel de Croissance (SMIC), qui doit suivre aussi la croissance économique.
La mensualisation
Jusqu'aux années 1960, les ouvriers sont payés à l'heure, chaque semaine ou chaque quinzaine, et perdent leur salaire en cas de maladie ou de jour férié, tandis que les employés et les cadres sont « mensualisés », payés au mois, avec plus de garanties. En 1970, le gouvernement de Jacques Chaban-Delmas encourage la mensualisation des ouvriers, qui se généralise dans les années suivantes. Être payé au mois, c'est un signe de stabilité, et presque l'entrée dans la classe moyenne.
Les deux salaires
Autre changement décisif : le travail des femmes. De plus en plus de femmes mariées, surtout dans les années 1960 et 1970, travaillent comme employées, secrétaires, infirmières, institutrices, vendeuses. Le second salaire permet à beaucoup de familles d'acheter la voiture, de rembourser le pavillon, de partir en vacances. (Le site consacre un récit au rôle de la femme et à la condition féminine.)
4. Acheter à crédit
Une petite révolution des mentalités
Avant la guerre, on achetait « comptant », et s'endetter était plutôt mal vu, sauf pour acheter une terre ou une maison. Dans les années 1950, le crédit à la consommation se développe pour permettre aux familles d'acheter ce qu'elles ne peuvent pas payer en une fois. En 1951 est créée la Sofinco, et en 1953, le Cetelem, fondé à l'initiative de fabricants d'appareils électriques, pour financer l'achat d'électroménager.
Le « crédit » devient normal
Un règlement de juillet 1954 organise ce marché : un premier versement obligatoire, une durée limitée, souvent de six à dix-huit mois. Dans les magasins d'électroménager, chez les concessionnaires automobiles, au Salon des Arts Ménagers, on propose désormais de payer « en plusieurs mensualités ». En 1965, deux jeunes couples mariés sur trois ont recours au crédit. Ce qui était une honte devient une habitude.
L'épargne et la banque pour tous
Les classes moyennes ouvrent aussi un compte en banque, ce qui était rare dans les familles populaires avant les années 1960. La mensualisation et le versement des salaires par virement y poussent. Le plan d'épargne-logement est créé en 1965, et la Carte Bleue apparaît en 1967. Le carnet de chèques remplace peu à peu les billets de la paie dans l'enveloppe.
Voir aussi
– Modes de vie, prix et salaires dans les années 50, 60, 70 et 80 : ce que coûtaient les choses, et ce que l'on gagnait.
– L'école dans les années 50, 60, 70 et 80 : les grandes réformes scolaires.
– Le rôle de la femme, la condition féminine et l'évolution des droits : le travail des femmes et le second salaire.
À suivre
Page suivante : Montée des classes moyennes, accès aux biens de consommation (voiture, électroménager, TV,…) – Suite 01 — La voiture, le réfrigérateur, la télévision et le pavillon : comment les biens de consommation sont entrés dans les foyers, et ce qu'ils ont changé dans nos vies
Page mise à jour le 04/10/2026
