Mémoire Vivante des Trente Glorieuses / Années 70-80

Préserver · Valoriser · Transmettre

Accueil › Trente Glorieuses et Années 70-80 › Une France qui change › Métamorphose du monde rural et agricole : modernisation, coopératives, mécanisation

Métamorphose du monde rural et agricole : modernisation, coopératives, mécanisation

Du cheval au tracteur, de la petite ferme familiale à l'exploitation moderne : en trente ans, les campagnes françaises vivent une révolution silencieuse

01/10/2026

Version de travail — Cet article est une version de travail : il a vocation à s'enrichir de vos souvenirs, de vos photos et de vos précisions. Notre démarche participative

Introduction : la fin d'un monde, la naissance d'un autre

Pourquoi ce récit ?

Beaucoup d'entre nous ont des racines paysannes. Nos grands-parents, parfois nos parents, travaillaient la terre avec des chevaux ou des bœufs, trayaient les vaches à la main, fanaient à la fourche et moissonnaient à la faucheuse-lieuse. Les vacances chez les grands-parents, à la ferme, faisaient partie de notre enfance : la cour, le fumier, les poules, l'odeur du foin, les veillées, les battages qui réunissaient tout le village.

En une trentaine d'années, de 1945 à la fin des années 1970, ce monde a été bouleversé plus profondément qu'en plusieurs siècles. Le tracteur a remplacé le cheval, les champs ont été regroupés, les haies arrachées, les rendements multipliés, et des millions de paysans ont quitté la terre. Un responsable agricole de l'époque, Michel Debatisse, a appelé ce bouleversement la « révolution silencieuse ». Le sociologue Henri Mendras, lui, a parlé de « la fin des paysans ».

Ce récit ne reprend pas l'histoire de l'exode rural et de la croissance, que le site raconte dans d'autres thématiques. Il s'intéresse à ce qui s'est passé dans les fermes et dans les villages eux-mêmes : les machines, les coopératives, les jeunes agriculteurs, les lois, les luttes, et ce que tout cela a changé dans la vie des familles paysannes.

Il est présenté en deux pages : la première va de la ferme d'après-guerre à l'arrivée des machines, des coopératives et de la nouvelle génération des jeunes agriculteurs ; la seconde raconte les lois des années 1960, le remembrement, l'Europe agricole, les révoltes paysannes, la montagne, et ce qui reste aujourd'hui de cette révolution.

Quelques mots à connaître

– Exploitation agricole : une ferme, considérée comme une entreprise : ses terres, ses bâtiments, son cheptel (ses animaux) et son matériel.

– Fermage et métayage : deux façons d'exploiter une terre qui appartient à un autre ; le fermier paie un loyer fixe, le métayer partage la récolte avec le propriétaire.

– Coopérative agricole : une entreprise qui appartient aux agriculteurs qui en sont membres, pour acheter, transformer ou vendre ensemble.

– CUMA : la Coopérative d'Utilisation de Matériel Agricole, qui permet à plusieurs fermes d'acheter et de partager des machines.

– Remembrement : le regroupement des petites parcelles dispersées d'une commune en parcelles plus grandes et d'un seul tenant.

– PAC : la Politique Agricole Commune, la politique agricole de l'Europe, lancée en 1962.

1. La ferme d'après-guerre

Un pays encore paysan

En 1946, la France compte environ 7,5 millions d'actifs agricoles, soit à peu près un travailleur sur trois. La plupart des fermes sont petites : en 1955, leur superficie moyenne n'est que d'environ 14 hectares. On y pratique la polyculture et l'élevage : un peu de blé, de seigle ou de pommes de terre, quelques vaches, un cochon, des volailles, un potager, souvent une vigne pour le vin de la maison. On produit d'abord pour nourrir la famille, et l'on vend le surplus au marché.

Le travail des bras et des bêtes

Le travail se fait encore surtout à la main et avec les animaux de trait : chevaux dans les plaines, bœufs dans le Sud-Ouest et le Massif Central, mulets dans les montagnes. On laboure à la charrue, on sème à la volée ou au semoir à cheval, on fauche, on fane, on rentre le foin sur des charrettes. Les battages, à la fin de l'été, sont un grand moment de travail collectif et de fête : la batteuse passe de ferme en ferme, et tout le voisinage vient aider, avant de partager un grand repas.

Les rendements d'avant

Les rendements sont faibles : en 1945, un hectare de blé donne en moyenne 14 à 15 quintaux, et une vache donne moins de 1 500 litres de lait par an. Les engrais chimiques sont rares et chers, les semences sont celles qu'on garde d'une année sur l'autre, les maladies des plantes et des animaux font des ravages.

Une vie rude

Beaucoup de fermes n'ont pas encore l'eau courante ; dans certaines régions isolées, l'électricité arrive à peine. On se lève avant le jour, on ne prend pas de vacances, les femmes travaillent aux champs et à l'étable en plus de la maison et des enfants, souvent sans aucun statut ni salaire. Les jeunes qui restent à la ferme travaillent pour leurs parents, sans être payés, en attendant de « reprendre ».

Le statut du fermage (1946)

Après la guerre, une grande loi, défendue par le ministre de l'Agriculture François Tanguy-Prigent, ancien paysan breton et résistant, crée le statut du fermage et du métayage (loi du 13 avril 1946). Elle protège les fermiers contre les expulsions, leur donne un bail d'au moins neuf ans, un droit de renouvellement et un droit de préemption pour acheter la terre qu'ils cultivent. C'est une étape essentielle pour la sécurité des familles paysannes.

2. Le tracteur remplace le cheval

Une explosion

L'arrivée du tracteur est le symbole de la révolution agricole. La France compte environ 30 000 tracteurs en 1946, 140 000 en 1950, 680 000 en 1960, et plus d'un million au début des années 1970. Le Plan Monnet, puis l'aide américaine du Plan Marshall, ont fait de la mécanisation agricole une priorité nationale.

Les marques de notre enfance

Dans les cours de ferme apparaissent les tracteurs américains Farmall, puis le célèbre « Petit Gris » de Ferguson, très répandu, les Massey-Ferguson, les John Deere, les Renault, les SFV, les Someca, les Fiat, les Vendeuvre, et bien d'autres. Pour beaucoup de jeunes paysans, l'achat du premier tracteur, souvent à crédit, est un événement qui marque une vie ; on le photographie, on le montre aux voisins.

Les nouvelles machines

Après le tracteur viennent toutes sortes de machines : la moissonneuse-batteuse, qui fait en une journée le travail de dizaines d'hommes et met fin aux grands battages collectifs ; la trayeuse électrique ; les presses à foin ; les ensileuses ; les charrues à plusieurs socs ; les épandeurs. Les chevaux disparaissent des fermes en une quinzaine d'années ; les maréchaux-ferrants, les bourreliers, les charrons ferment leurs ateliers. (Le site raconte l'histoire de ces métiers disparus dans une autre thématique.)

Le revers de la médaille

La mécanisation coûte cher. Les agriculteurs doivent s'endetter pour acheter le matériel, puis agrandir leur ferme pour le rentabiliser. Elle réduit le besoin de main-d'œuvre : les ouvriers agricoles, les domestiques de ferme, les journaliers, les enfants des familles nombreuses doivent partir. Les salariés agricoles passent d'environ 1 200 000 en 1946 à 460 000 en 1974. Les accidents de tracteur, surtout dans les pentes, font chaque année de nombreuses victimes.

3. Produire plus : engrais, semences, insémination

Les engrais et les traitements

Les engrais chimiques (azote, phosphore, potasse) se répandent largement : leur consommation double entre 1949 et 1963, et continue de croître ensuite. Les produits de traitement contre les insectes, les maladies et les « mauvaises herbes » se répandent aussi. On ne se préoccupe guère, alors, de leurs effets sur la santé et sur la nature ; les questions se poseront plus tard.

Les nouvelles semences et l'INRA

L'Institut National de la Recherche Agronomique (INRA), créé en 1946, met au point de nouvelles variétés de blé plus productives. Le maïs hybride, venu des États-Unis, se répand dans le Sud-Ouest, puis dans tout le pays, ce qui transforme les paysages et l'alimentation du bétail. Les rendements du blé progressent sans cesse : de 14 à 15 quintaux par hectare en 1945, ils dépassent largement les 50 quintaux dans les années 1980, et atteignent environ 70 quintaux au milieu des années 1990.

L'insémination artificielle et les races laitières

Dans l'élevage, les coopératives d'insémination artificielle se multiplient après la guerre. Elles permettent de sélectionner les meilleurs taureaux et d'améliorer rapidement les troupeaux. Les vaches Frisonnes, puis Prim'Holstein, très productives, remplacent peu à peu beaucoup de races locales. La production de lait par vache passe d'environ 1 400 litres par an à la fin des années 1940 à 2 000 litres au début des années 1960, et bien davantage ensuite.

L'élevage « hors-sol »

À partir des années 1960, surtout en Bretagne, se développent les élevages de porcs et de volailles dans de grands bâtiments, nourris avec des aliments achetés : c'est l'élevage dit « hors-sol ». Le poulet, autrefois plat du dimanche, devient bon marché. Cette réussite économique aura plus tard un coût pour l'environnement, notamment pour la qualité de l'eau en Bretagne.

4. Ensemble, on est plus forts : coopératives, CUMA, Crédit Agricole

Les coopératives

Le mouvement coopératif, né à la fin du XIXe siècle, prend un essor considérable. Les agriculteurs se regroupent pour acheter ensemble les engrais et les semences, pour collecter et vendre leur blé, pour transformer leur lait en beurre et en fromage, pour vinifier leur raisin dans une cave coopérative. Certaines coopératives deviendront de grandes entreprises connues de tous, comme celles qui ont donné naissance à des marques de yaourts, de lait ou de beurre présentes dans tous les réfrigérateurs.

Les CUMA

Pour acheter des machines trop chères pour une seule ferme, les agriculteurs créent, à partir de 1945, des Coopératives d'Utilisation de Matériel Agricole (CUMA) : quelques voisins achètent ensemble une moissonneuse-batteuse ou une presse, et se la partagent selon un calendrier. C'est une façon de moderniser sans s'endetter seul, et de garder l'esprit d'entraide des anciens battages.

Le Crédit Agricole et la Mutualité

Le Crédit Agricole, banque mutualiste créée à la fin du XIXe siècle, finance la modernisation des fermes avec des prêts à taux réduit, aidés par l'État. La Mutualité Sociale Agricole organise la protection sociale des agriculteurs, et une assurance vieillesse agricole est créée en 1952 : pour beaucoup de vieux paysans, c'est la première retraite.

Les foyers ruraux et les CETA

Des groupes de jeunes agriculteurs se réunissent dans des Centres d'Études Techniques Agricoles (CETA), à partir de 1944, pour étudier ensemble les nouvelles techniques, avec l'aide de techniciens. Les foyers ruraux, nés après la guerre, organisent dans les villages des activités culturelles, des bibliothèques, du cinéma, du théâtre, dans l'esprit de l'Éducation Populaire.

5. La JAC et la génération des jeunes agriculteurs

La Jeunesse Agricole Chrétienne

La Jeunesse Agricole Chrétienne (JAC), mouvement catholique fondé en 1929, et sa branche féminine, la JACF, jouent un rôle décisif dans cette révolution. Dans les années 1940 et 1950, des centaines de milliers de jeunes ruraux y apprennent à prendre la parole, à animer des réunions, à monter des projets, à réfléchir à leur métier selon la méthode « voir, juger, agir ». La JAC organise des concours, des fêtes, des sessions de formation, des « Coupes de la joie » avec théâtre et chant. Elle forme toute une génération de responsables agricoles.

Le CNJA

En 1957, les anciens de la JAC prennent la direction du Centre National des Jeunes Agriculteurs (CNJA). Parmi eux, Michel Debatisse, fils de paysans du Puy-de-Dôme, secrétaire général de la JAC en 1954, puis du CNJA de 1958 à 1963. Ces jeunes veulent que l'agriculteur devienne un professionnel, un chef d'entreprise, et non plus un « paysan » méprisé. Ils réclament la modernisation, la formation, l'accès à la terre pour les jeunes, des exploitations familiales viables.

« La Révolution silencieuse »

En 1963, Michel Debatisse publie « La Révolution silencieuse. Le combat des paysans », qui raconte cette transformation vue de l'intérieur. Il deviendra président de la Fédération Nationale des Syndicats d'Exploitants Agricoles (FNSEA), de 1971 à 1978, puis secrétaire d'État. (Il soutiendra l'extension du camp militaire du Larzac, ce qui le mettra en conflit avec les paysans de la région ; le site consacre un récit à la lutte du Larzac.)

« La Révolution silencieuse. » — titre du livre de Michel Debatisse, 1963, devenu le nom de toute une époque

Voir aussi

– Modernisation et changements dans les années 50, 60, 70 et 80 : la croissance, le baby-boom et l'exode rural.

– Les métiers disparus ou transformés : le maréchal-ferrant, le bourrelier, le charron et tant d'autres.

– Reconstruction d'après-guerre : le Plan Monnet et le Plan Marshall, qui ont fait de la mécanisation agricole une priorité.

À suivre

Page suivante : Métamorphose du monde rural et agricole : modernisation, coopératives, mécanisation – Suite 01 — Les lois Pisani, le remembrement, l'Europe agricole, les artichauts de Morlaix, la montagne, et ce qu'il reste de la révolution silencieuse

Page mise à jour le 04/10/2026