Émergence des écologistes, mouvements alternatifs, féminisme moderne
Des cheveux longs, des sabots, des vélos, des chèvres, des journaux qui « ouvrent leur gueule » et des femmes qui prennent la parole : les années 1970, temps des contestations nouvelles
01/10/2026
Version de travail — Cet article est une version de travail : il a vocation à s'enrichir de vos souvenirs, de vos photos et de vos précisions. Notre démarche participative
Introduction : changer la vie, tout de suite
Pourquoi ce récit ?
Au début des années 1970, une partie de notre génération ne se reconnaît plus dans la société de ses parents : la course à la consommation, la voiture reine, le béton, l'usine, la famille hiérarchique, la morale traditionnelle. Après Mai 68, beaucoup de jeunes cherchent d'autres façons de vivre : ici et maintenant, sans attendre la révolution. Certains partent élever des chèvres dans les Cévennes, d'autres fondent des journaux, des radios, des communautés, des coopératives, des librairies, des crèches parentales. Des femmes se réunissent pour parler de leur vie et revendiquer leur liberté. Des citoyens se lèvent contre une centrale nucléaire, une autoroute ou une marée noire.
Ces mouvements, que l'on appelle à l'époque « alternatifs », « écolos », « babas cool » ou « féministes », ont souvent fait sourire ou agacé. Pourtant, beaucoup de leurs idées, jugées farfelues dans les années 1970, sont devenues des évidences : le tri des déchets, l'agriculture biologique, le vélo en ville, les économies d'énergie, l'égalité entre les femmes et les hommes, le partage des tâches, la lutte contre les violences.
Ce récit raconte ces mouvements comme des phénomènes de société, tels que les jeunes de l'époque les ont vécus : la contre-culture, la presse alternative, les premières mobilisations écologistes, les communautés et le « retour à la terre », et le féminisme moderne dans sa vie quotidienne. Le site consacre déjà un récit détaillé aux droits des femmes, et consacrera une autre thématique à l'écologie politique et aux premiers débats sur l'environnement : nous les évoquons ici sans les répéter.
Il est présenté en deux pages : la première raconte la contre-culture, la presse alternative, les premiers écologistes et la lutte antinucléaire ; la seconde raconte les modes de vie alternatifs, le féminisme moderne au quotidien, et ce que ces mouvements ont laissé.
Quelques mots à connaître
– Contre-culture : l'ensemble des idées, des modes de vie, des musiques et des journaux qui s'opposent à la culture dominante, notamment chez les jeunes des années 1960 et 1970.
– Écologiste : une personne qui défend la protection de la nature et un mode de vie respectueux de l'environnement ; l'écologie est, au départ, la science des relations entre les êtres vivants et leur milieu.
– Mouvements alternatifs : les groupes qui veulent vivre autrement, ici et maintenant (communautés, coopératives, agriculture biologique, médias libres).
– Non-violence : une forme d'action qui refuse la violence (jeûnes, sit-in, désobéissance civile), inspirée de Gandhi et de Martin Luther King.
– Objecteur de conscience : un jeune homme qui refuse de porter les armes pour des raisons de conscience, et effectue à la place un service civil.
– Féminisme : le mouvement qui défend l'égalité des droits entre les femmes et les hommes ; on parle de « féminisme moderne » ou de « deuxième vague » pour celui des années 1960 et 1970.
– Écoféminisme : un courant qui relie la défense des femmes et celle de la nature, dont le nom a été inventé par une Française en 1974.
1. L'après-68 et la contre-culture
Les « babas cool »
Au début des années 1970, une partie de la jeunesse adopte les codes de la contre-culture venue d'Amérique et d'Angleterre : cheveux longs, barbes, robes à fleurs, jeans pattes d'éléphant, sabots, chemises indiennes, sacs en toile, musique pop et folk, voyages en auto-stop jusqu'à Katmandou. On les appelle bientôt les « babas cool ». Ils rêvent de paix, de liberté, de partage, de nature. (Le site consacre un récit aux hippies, à Woodstock et aux grands concerts.)
La presse alternative
De nouveaux journaux portent ces idées :
– Actuel, relancé en 1970 par Jean-François Bizot, qui fait découvrir la contre-culture américaine, les communautés, le rock, la bande dessinée underground ;
– Charlie Hebdo, lancé en 1970 par l'équipe de Hara-Kiri, où le dessinateur et journaliste Pierre Fournier écrit des chroniques écologistes pionnières ;
– La Gueule ouverte, fondée par Pierre Fournier en novembre 1972, premier journal écologiste français, sous-titré « le journal qui annonce la fin du monde » ; Fournier meurt quelques mois plus tard, en février 1973, à 35 ans ;
– Le Sauvage, fondé en 1973 par Alain Hervé, magazine de l'écologie et de la nature.
Small is beautiful
Des livres font réfléchir toute une génération : le Rapport du Club de Rome, « Halte à la croissance ? » (1972), qui annonce l'épuisement des ressources ; « Small is beautiful » de l'économiste Ernst Friedrich Schumacher (1973) ; les ouvrages d'Ivan Illich sur la convivialité, l'école et la médecine ; ceux du philosophe André Gorz, qui écrit sous le pseudonyme de Michel Bosquet. On découvre que la croissance infinie dans un monde fini pose problème.
2. Les premiers écologistes
Les Amis de la Terre (1970)
En 1970, inspirée par l'association américaine « Friends of the Earth », naît en France l'association des Amis de la Terre, avec l'écrivain Alain Hervé comme premier président. Un jeune militant, Brice Lalonde, ancien leader étudiant de Mai 68, la rejoint et en devient bientôt la figure la plus connue. Les Amis de la Terre mènent des campagnes contre le gaspillage, pour les bouteilles consignées, contre la chasse à la baleine, contre le nucléaire, pour le vélo.
« Des vélos, pas d'autos ! » (22 avril 1972)
Le 22 avril 1972, les Amis de la Terre organisent à Paris une grande manifestation à vélo, pour protester contre l'envahissement de la ville par la voiture. Des milliers de cyclistes défilent dans les rues de la capitale. L'image fait sourire à l'époque ; cinquante ans plus tard, les pistes cyclables ont envahi les villes.
La candidature de René Dumont (1974)
En 1974, pour la première fois, un écologiste se présente à l'élection présidentielle : l'agronome René Dumont, spécialiste de l'Afrique et de la faim dans le monde. À la télévision, il boit un verre d'eau en expliquant qu'elle deviendra rare et précieuse. Il recueille 1,32 % des voix, mais il fait connaître l'écologie à des millions de Français. En 1977, des listes écologistes se présentent aux municipales, et en 1978, la coalition Écologie 78 présente 210 candidats aux législatives. (Le site consacrera une thématique entière à la naissance de l'écologie politique.)
Les grandes causes de la nature
Les écologistes se mobilisent aussi pour la protection de la nature : contre le projet de stations de ski dans le Parc National de la Vanoise (1969-1971), contre les marées noires, contre les pesticides, pour les espaces naturels. La Fédération Française des Sociétés de Protection de la Nature (aujourd'hui France Nature Environnement) regroupe les associations naturalistes. (Le site consacre un récit au Parc National de la Vanoise.)
3. Contre le nucléaire : de Fessenheim à Plogoff
Fessenheim (1971)
Le 12 avril 1971, en Alsace, environ 1 500 personnes défilent à Fessenheim contre la construction d'une centrale nucléaire au bord du Rhin. C'est la première manifestation antinucléaire en France. Elle est organisée par un Comité de Sauvegarde de Fessenheim et de la plaine du Rhin, créé l'année précédente. En 1974-1975, de l'autre côté du Rhin, en Allemagne, et à Marckolsheim, en Alsace, des occupations de chantiers par les habitants font reculer des projets industriels.
Le Plan Messmer et la contestation
Avec le Plan Messmer de 1974, qui lance la construction de dizaines de réacteurs, la contestation se répand : manifestations au Bugey, à Flamanville, au Blayais, à Golfech. Des scientifiques, réunis dans le Groupement des Scientifiques pour l'Information sur l'Énergie Nucléaire (GSIEN), créé en 1975, alertent sur les risques. (Le site raconte le programme nucléaire dans le récit consacré à la crise pétrolière.)
Creys-Malville (1977)
Le 31 juillet 1977, à Creys-Malville, en Isère, des dizaines de milliers de manifestants venus de toute l'Europe s'opposent à la construction du surgénérateur Superphénix. Les affrontements avec les forces de l'ordre sont violents : un jeune professeur, Vital Michalon, est tué par l'explosion d'une grenade, et plusieurs manifestants sont grièvement blessés. Ce drame marque profondément le mouvement, qui se tourne davantage vers la non-violence et l'action politique.
Plogoff (1980)
En 1980, à Plogoff, à la pointe du Finistère, les habitants, souvent des femmes et des retraités, s'opposent pendant des semaines, avec une détermination farouche, à l'enquête publique préalable à la construction d'une centrale. Le projet est abandonné en 1981 par le nouveau président François Mitterrand. Plogoff devient un symbole de la résistance locale.
« La première marche antinucléaire française eut lieu à Fessenheim et rassembla 1 500 personnes. » — d'après le Réseau Sortir du Nucléaire
4. La non-violence et l'objection de conscience
Les objecteurs de conscience
Depuis la loi du 21 décembre 1963, obtenue après le combat de l'anarchiste Louis Lecoin, qui a fait une grève de la faim à 74 ans, les jeunes hommes peuvent devenir objecteurs de conscience : ils refusent de porter les armes et effectuent un service civil, plus long, dans des associations, des hôpitaux, des parcs nationaux. Dans les années 1970, de plus en plus de jeunes choisissent ce statut, malgré les difficultés.
Lanza del Vasto et le Larzac
Le philosophe Lanza del Vasto, disciple de Gandhi, fondateur de la Communauté de l'Arche, inspire de nombreux militants de la non-violence. En 1972, il jeûne quinze jours pour soutenir les paysans du Larzac menacés d'expropriation par l'extension du camp militaire. Le Larzac devient le grand rassemblement des mouvements alternatifs, écologistes, pacifistes et paysans des années 1970 : en août 1973, des dizaines de milliers de personnes y convergent. (Le site consacre un récit entier à la lutte du Larzac.)
Les marches pour la paix
À la fin des années 1970 et au début des années 1980, la peur d'une guerre nucléaire en Europe, avec l'installation de nouveaux missiles à l'Est et à l'Ouest, provoque de grandes marches pacifistes, très massives en Allemagne, en Angleterre, aux Pays-Bas, plus modestes en France.
Voir aussi
– La lutte du Larzac (1971-1981) : le grand rassemblement des années 1970.
– Le Parc National de la Vanoise : la première grande bataille pour la protection de la nature.
– Yé-yé, hippies, Woodstock, Monterey et les grands concerts en France : la musique de la contre-culture.
À suivre
Page suivante : Émergence des écologistes, mouvements alternatifs, féminisme moderne – Suite 01 — Communautés, agriculture biologique, radios libres, librairies de femmes, groupes de parole et refuges : comment les alternatifs et les féministes ont inventé d'autres façons de vivre
Page mise à jour le 04/10/2026
