La lutte du Larzac (1971-1981)
Dix ans de résistance non violente des paysans d'un plateau de l'Aveyron contre l'extension d'un camp militaire, soutenus par des centaines de milliers de Français
28/09/2026
Version de travail — Cet article est une version de travail : il a vocation à s'enrichir de vos souvenirs, de vos photos et de vos précisions. Notre démarche participative
Introduction : « Gardarem lo Larzac »
Pourquoi ce récit ?
Au début des années 1970, un plateau calcaire, sec et venteux du sud de l'Aveyron, peuplé de quelques centaines de paysans et de dizaines de milliers de brebis, devient le symbole de toute une génération. Pendant dix ans, de 1971 à 1981, les paysans du Larzac refusent de céder leurs terres à l'Armée, qui veut agrandir son camp militaire. Leur combat, entièrement non violent, attire à eux des étudiants, des ouvriers, des chrétiens, des pacifistes, des militants occitans, des écologistes, des syndicalistes : des centaines de milliers de personnes montent sur le plateau lors des grands rassemblements de l'été. Leur devise, en occitan, fait le tour de la France : « Gardarem lo Larzac », « Nous garderons le Larzac ».
Ce récit raconte cette lutte sur toutes ses facettes : ses causes, ses acteurs, ses méthodes, ses grands moments, sa victoire et ce qu'elle a laissé.
Quelques mots à connaître
– Causse : un plateau calcaire du Massif central, aride en surface, où l'on élève surtout des brebis. Le Causse du Larzac s'étend entre Millau, Lodève et Le Caylar.
– Roquefort : le célèbre fromage de brebis, affiné dans les caves de Roquefort-sur-Soulzon, qui fait vivre les éleveurs du Larzac.
– Expropriation : la procédure par laquelle l'État oblige un propriétaire à lui céder son terrain, contre une indemnité, pour un projet d'utilité publique.
– Non-violence : une méthode de lutte qui refuse toute violence physique, même face à la répression (manifestations, jeûnes, désobéissance civile, occupation de terres).
– GFA (Groupement Foncier Agricole) : une société qui permet à des milliers de personnes d'acheter ensemble des parts de terres pour les confier à des paysans.
1. Le plateau et le camp militaire
Un pays pauvre et rude
Au début des années 1970, le Larzac est un pays rude, dépeuplé par l'exode rural. On y élève surtout des brebis pour le lait de Roquefort. Beaucoup de fermes sont isolées, sans eau courante ni électricité. Mais depuis les années 1960, une nouvelle génération de paysans, parfois venus d'ailleurs, modernise les exploitations et redonne vie au plateau.
Le camp de La Cavalerie
Depuis 1902, l'Armée possède sur le plateau, près du village de La Cavalerie, un camp militaire d'environ 3 000 hectares, où les soldats viennent s'entraîner.
L'annonce de 1971
Le 28 octobre 1971, le ministre de la Défense nationale, Michel Debré, annonce officiellement l'extension du camp : il doit passer de 3 000 à 17 000 hectares. Plus d'une centaine de familles de paysans sont menacées d'expropriation, sans avoir été consultées. Pour justifier le projet, un député de la majorité avait même expliqué qu'il ne s'agissait que de quelques paysans qui élevaient « quelques moutons ». La phrase, jugée méprisante, met le feu aux poudres.
2. Le Serment des 103 (1972)
Des paysans qui s'unissent
Au départ, les paysans du Larzac ne sont ni des militants ni des révolutionnaires : beaucoup sont catholiques, conservateurs, et ont voté pour la majorité. Mais ils refusent de quitter leurs terres. Le 6 novembre 1971, une première manifestation réunit environ 6 000 personnes à Millau.
Le jeûne de Lanza del Vasto
En mars 1972, le philosophe chrétien Lanza del Vasto, disciple de Gandhi et fondateur de la Communauté de l'Arche, vient jeûner quinze jours à La Cavalerie avec des paysans, pour soutenir leur cause. Il leur fait découvrir la non-violence active, qui deviendra la marque de la lutte.
Le Serment
Le 28 mars 1972, 103 des paysans menacés, sur les quelque 108 exploitants concernés, s'engagent solennellement par écrit à ne jamais vendre leurs terres à l'Armée, quelles que soient les pressions : c'est le « Serment des 103 ». Ils tiendront parole jusqu'au bout.
Les premiers soutiens
Le 14 juillet 1972, un rassemblement à Rodez réunit 20 000 personnes et 70 tracteurs. Des « Comités Larzac » se créent dans toute la France : il y en aura environ 150. Les paysans-travailleurs de Bernard Lambert, les syndicalistes de la CFDT, des militants occitans, des chrétiens, des étudiants, des pacifistes et des objecteurs de conscience les rejoignent.
3. Les grandes actions (1972-1974)
Des brebis à Paris
Pour frapper les esprits, les paysans multiplient les actions spectaculaires. Ils font paître des brebis sur le Champ-de-Mars, au pied de la tour Eiffel, devant les photographes du monde entier (l'épisode est daté de 1972 ou de 1974 selon les récits ; il y eut plusieurs actions à Paris).
La marche des tracteurs (janvier 1973)
En janvier 1973, une vingtaine de tracteurs partent du Larzac vers Paris, par petites étapes, accueillis dans chaque ville par des comités de soutien. Le gouvernement fait arrêter le convoi à Orléans ; les paysans finissent le voyage autrement et sont reçus dans la capitale.
La bergerie de La Blaquière
En 1973, sur un terrain de l'Armée, des centaines de volontaires venus de toute la France construisent, sans permis de construire, une grande bergerie en pierre sèche à La Blaquière. C'est un acte de désobéissance civile : construire là où l'Armée veut détruire. Elle est inaugurée en 1974.
Le grand rassemblement des 25 et 26 août 1973
Les 25 et 26 août 1973, les paysans organisent sur le plateau, au Rajal del Guorp, un immense rassemblement. Entre 60 000 et 100 000 personnes, selon les estimations, viennent de toute la France et de l'étranger : on y voit les paysans en blouse, des jeunes aux cheveux longs, des militants occitans, des ouvriers de l'usine Lip de Besançon, alors en lutte pour sauver leur entreprise (on scande « Lip, Larzac, même combat »), des prêtres, des militants politiques de toutes tendances, des chanteurs. C'est un moment fondateur de l'après-Mai 68.
Le rassemblement de 1974
Les 17 et 18 août 1974, un second grand rassemblement réunit plus de 100 000 personnes, avec pour thème la solidarité avec les luttes du monde entier. On y discute aussi de l'agriculture, de l'écologie et du partage des terres. Parmi les participants, un certain François Mitterrand est pris à partie par des militants d'extrême gauche.
Été 1973 : sur un plateau de l'Aveyron, entre 60 000 et 100 000 personnes viennent soutenir 103 paysans qui refusent de vendre leurs terres à l'Armée.
4. Dix ans de résistance (1975-1981)
La désobéissance civile
Pendant des années, les paysans et leurs soutiens inventent mille façons de résister sans violence : occupation et remise en culture des fermes achetées par l'Armée, perturbation des manœuvres militaires, renvoi de livrets militaires, refus de payer 3 % des impôts, versés à la place au Larzac, en proportion de la part du budget consacrée à l'armée, procès transformés en tribunes publiques. Certains militants font de la prison.
Le GFA et « Gardarem lo Larzac »
Pour empêcher l'Armée d'acheter les terres, des milliers de sympathisants achètent des parts de Groupements Fonciers Agricoles (GFA), qui acquièrent des parcelles et les confient aux paysans : ces terres deviennent impossibles à exproprier facilement. Un journal mensuel, « Gardarem lo Larzac », relie tous les soutiens. En 1976, un jeune paysan, José Bové, s'installe sur le plateau ; il deviendra plus tard une figure du syndicalisme paysan et de l'altermondialisme.
Les rassemblements continuent
Le 14 août 1977, un nouveau grand rassemblement se tient sur le plateau, qui s'associe à d'autres luttes, notamment contre le nucléaire. D'autres suivront chaque été.
La marche de 1978
Le 2 décembre 1978, dix-huit paysans partent à pied du Larzac vers Paris : 710 kilomètres en vingt-cinq étapes, accueillis dans chaque ville. Ils arrivent à Paris pour une grande manifestation, violemment dispersée par la police.
Les victoires judiciaires
En mai 1980, la Cour de Cassation annule des dizaines de procédures d'expropriation pour vice de forme. L'Armée a réussi à acheter environ 40 % des terres qu'elle voulait, mais le cœur du plateau reste aux paysans. Fin novembre 1980, en pleine campagne présidentielle, les paysans campent de nouveau au Champ-de-Mars.
5. La victoire de 1981
La promesse de François Mitterrand
Pendant la campagne présidentielle, François Mitterrand s'engage à abandonner le projet s'il est élu. Il est élu le 10 mai 1981. En juin 1981, le Conseil des Ministres annonce officiellement l'abandon de l'extension du camp militaire du Larzac. Sur le plateau, c'est une explosion de joie, après dix ans de lutte.
Que faire des terres ?
Reste une question : que faire des 6 300 hectares achetés par l'Armée ? Les paysans refusent qu'ils soient revendus au plus offrant. Après des années de négociations, l'État les confie en 1985 à une structure originale, la Société Civile des Terres du Larzac (SCTL), gérée par les paysans eux-mêmes, qui loue les terres à long terme à de jeunes agriculteurs, sans qu'ils aient à les acheter. Cette expérience, unique en France, permet l'installation de nombreuses jeunes familles. En 2013, le bail entre l'État et la SCTL a été prolongé jusqu'en 2083.
6. Ce que le Larzac a laissé
Une victoire de la non-violence
La lutte du Larzac est considérée comme l'une des plus grandes victoires de la non-violence en France. Elle a montré qu'un petit groupe de paysans, en restant unis et en refusant la violence, pouvait gagner contre l'État.
Une école de militants
Le Larzac a été une école pour des milliers de militants : des mouvements paysans (la Confédération Paysanne, créée en 1987), écologistes, antinucléaires, pacifistes, tiers-mondistes, occitanistes, féministes. Il a contribué à l'émergence de l'écologie politique en France. En août 2003, le plateau accueille un grand rassemblement altermondialiste contre l'Organisation Mondiale du Commerce, qui réunit des centaines de milliers de personnes.
Le lien avec l'Éducation Populaire
Pour les mouvements d'Éducation Populaire, les Centres Sociaux, les MJC et les mouvements de jeunesse chrétiens (JAC, MRJC), le Larzac a été un lieu de rencontre, de formation et d'engagement : beaucoup de jeunes y ont fait leur premier camp militant, partagé la vie des paysans, participé à la construction de la bergerie ou aux grandes fêtes de l'été.
7. Chronologie
| Date | Événement |
|---|---|
| 1902 | Création du camp militaire de La Cavalerie (3 000 hectares) |
| 1970 | Premières rumeurs d'extension du camp |
| 28 octobre 1971 | Michel Debré annonce l'extension du camp à 17 000 hectares |
| 6 novembre 1971 | Première manifestation à Millau (6 000 personnes) |
| Mars 1972 | Jeûne de Lanza del Vasto à La Cavalerie |
| 28 mars 1972 | Serment des 103 |
| 14 juillet 1972 | Rassemblement de Rodez (20 000 personnes, 70 tracteurs) |
| Janvier 1973 | Marche des tracteurs vers Paris |
| 1973 | Construction de la bergerie de La Blaquière |
| 25-26 août 1973 | Premier grand rassemblement sur le plateau (60 000 à 100 000 personnes) |
| 17-18 août 1974 | Second grand rassemblement (plus de 100 000 personnes) |
| 1976 | Installation de José Bové sur le plateau |
| 14 août 1977 | Rassemblement du Larzac |
| 2 décembre 1978 | Départ de la marche à pied de 18 paysans vers Paris |
| Mai 1980 | La Cour de Cassation annule des procédures d'expropriation |
| 10 mai 1981 | Élection de François Mitterrand |
| Juin 1981 | Abandon officiel de l'extension du camp |
| 1985 | Création de la Société Civile des Terres du Larzac |
| 1987 | Création de la Confédération Paysanne |
| Août 2003 | Rassemblement altermondialiste sur le Larzac |
| 2013 | Bail des terres prolongé jusqu'en 2083 |
8. Espace pour les témoignages
À compléter : mes souvenirs du Larzac
Cette partie est réservée aux souvenirs : un rassemblement de l'été, en 1973, 1974 ou plus tard ; un chantier de construction de la bergerie ; un Comité Larzac dans votre ville ; un camp de jeunes, de MJC ou de mouvement chrétien sur le plateau ; une part de GFA achetée par solidarité ; le passage des tracteurs ou des marcheurs dans votre ville ; l'autocollant « Gardarem lo Larzac » sur la 2 CV ou la 4L. Photos, affiches, badges, journaux et souvenirs sont les bienvenus.
9. Pour aller plus loin
Références
– Wikipédia (en anglais) : Fight for the Larzac
– Larzac.org : le Larzac militant, 1971-1981
– Université Populaire de Toulouse : la lutte du Larzac, dix ans de protestation
– Chemins de non-violence : les leçons de la lutte exemplaire du Larzac
– Cases d'Histoire : Larzac, histoire d'une résistance paysanne
Vidéos d'archives (INA)
– Rassemblement pour la défense du Larzac le 14 août 1977 (Lumni, INA)
– Le Larzac, vingt ans de luttes (50 ans de Borbolh occitan, INA)
– Sélection d'archives INA : Larzac 1973 (mediaclip)
Où trouver des photos
– Wikimedia Commons : bergerie de La Blaquière
Les photos de Wikimedia Commons sont en général réutilisables librement, à condition de citer l'auteur et la licence indiqués sous chaque image. Les photos d'agences et de l'INA sont protégées. Les photos personnelles (un rassemblement, un badge, une affiche) sont les plus précieuses pour ce site.
Note de méthode
Ce récit a été rédigé à partir de sources publiques (encyclopédies, site du Larzac, associations, archives de l'INA), recoupées entre elles. Les chiffres de participation aux rassemblements sont des estimations, souvent très différentes selon les organisateurs et la police. La date de l'épisode des brebis au Champ-de-Mars varie selon les sources, de même que la date exacte de l'annonce de l'abandon du projet en juin 1981. La phrase méprisante sur les « quelques moutons » est rapportée par de nombreux récits, sous des formes légèrement différentes.
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Page mise à jour le 04/10/2026
