Citizen Band
« Breaker, breaker ! » : la cibi, ses antennes sur les voitures, ses pseudos, ses codes et ses amitiés sur les ondes, de l'Amérique des routiers à la France des années 1980
01/10/2026
Version de travail — Cet article est une version de travail : il a vocation à s'enrichir de vos souvenirs, de vos photos et de vos précisions. Notre démarche participative
Introduction : le premier réseau social des routes
Pourquoi ce récit ?
Au début des années 1980, sur les routes de France, on voyait fleurir sur les voitures et les camions de longues antennes souples, qui se balançaient au vent. À l'intérieur, un petit poste et un micro à spirale : c'était la CB, la cibi, la Citizen Band, la « bande des citoyens ». Des millions de Français, routiers, automobilistes, jeunes, retraités, passionnés de technique ou simples bavards, s'y retrouvaient pour discuter, s'entraider, signaler un accident ou un contrôle, ou simplement se faire des amis, sous un pseudo, avec un vocabulaire codé que seuls les initiés comprenaient.
Ce récit raconte l'histoire de cette passion, née aux États-Unis, arrivée en France dans la clandestinité, légalisée en 1980, et qui connut une immense popularité dans les années 1980, avant d'être détrônée par le téléphone portable. On a parfois dit qu'elle avait été le premier « réseau social » de l'histoire, bien avant Internet.
Quelques mots à connaître
– Citizen Band (CB) ou cibi : une bande de fréquences radio, autour de 27 mégahertz, ouverte aux particuliers, sans examen ni licence de radioamateur.
– Cibiste : un utilisateur de la CB.
– Canal : l'une des fréquences de la bande, sur laquelle on se retrouve pour parler.
– Émetteur-récepteur : l'appareil qui permet à la fois d'émettre et de recevoir.
– Pseudo : le surnom que chaque cibiste se choisit pour parler sur les ondes.
– Radioamateur : un passionné de radio qui a passé un examen et dispose d'une licence lui permettant d'émettre sur d'autres fréquences, avec plus de puissance (le site consacre un récit aux radioamateurs).
1. Née en Amérique
Une bande pour les citoyens
Aux États-Unis, l'administration des télécommunications ouvre dès les années 1940, puis en 1958, une bande de fréquences autour de 27 MHz aux particuliers, sans examen : c'est la « Citizens Band », la bande des citoyens. Elle sert d'abord aux agriculteurs, aux artisans, aux petites entreprises, pour communiquer à courte distance.
Les routiers et le choc pétrolier
Au début des années 1970, la CB devient l'outil des routiers américains, les « truckers ». Après le choc pétrolier de 1973, la vitesse est limitée à 55 miles à l'heure sur les autoroutes américaines, et l'essence est rationnée : les routiers utilisent la CB pour se signaler les stations-service ouvertes, les embouteillages et surtout les contrôles de police, les « smokeys », d'après le chapeau des policiers de la route. Une grève des routiers, en 1974, est coordonnée grâce à la CB.
Une mode américaine
Au milieu des années 1970, la CB devient une véritable mode aux États-Unis : des millions d'Américains équipent leur voiture. Une chanson country, « Convoy », sortie en 1975, raconte l'histoire d'un convoi de camionneurs qui défie la police grâce à la CB ; elle inspire le film « Convoy » de Sam Peckinpah, en 1978. Les séries télévisées et les films de routiers, comme « Cours après moi shérif » (1977), popularisent le jargon de la CB dans le monde entier.
2. L'arrivée clandestine en France
Des pirates des ondes
En France, dans les années 1970, la CB est interdite : seules les administrations et les radioamateurs titulaires d'une licence peuvent émettre. Pourtant, des postes importés en contrebande, souvent américains ou japonais, circulent, et des milliers de passionnés émettent illégalement, au risque de voir leur matériel saisi par les services des PTT, qui traquent les émetteurs avec des voitures de radiogoniométrie.
Une revendication de liberté
À la fin des années 1970, à l'époque des radios libres, les cibistes réclament le droit de parler librement sur les ondes. Des associations et des fédérations se créent pour obtenir la légalisation. La pression devient si forte, et le nombre de cibistes clandestins si important, que l'État doit céder. (Le site raconte la bataille des radios libres dans un autre récit.)
3. La légalisation de 1980
Le décret du 31 juillet 1980
Un décret du 31 juillet 1980 légalise la CB en France. Les conditions sont d'abord très restrictives : seuls 22 canaux sont autorisés, en modulation de fréquence, avec une puissance limitée à 2 watts, et les postes doivent être homologués par l'administration. Chaque utilisateur doit payer une taxe annuelle. Beaucoup de cibistes continuent d'utiliser des postes non homologués, plus puissants, ou des amplificateurs, les « linéaires ».
L'explosion des années 1980
La légalisation déclenche une véritable explosion. Selon certaines estimations, la France compte rapidement plusieurs millions d'utilisateurs au début des années 1980. Les magasins de radio, les grandes surfaces, les vendeurs par correspondance proposent des postes, des antennes, des micros. Les magazines spécialisés se multiplient. Dans les années suivantes, la réglementation s'assouplit, et la CB s'aligne à la fin des années 1980 sur une norme européenne de 40 canaux.
4. Le matériel du cibiste
Le poste et le micro
Le cibiste installe sous le tableau de bord de sa voiture, ou sur son bureau à la maison, un émetteur-récepteur, avec son sélecteur de canaux, son vu-mètre, son réglage de « squelch » pour couper le souffle, et son micro à bouton, au bout d'un fil en spirale. Les marques japonaises, américaines et françaises se disputent le marché.
L'antenne
L'antenne est l'objet le plus visible, et le plus discuté entre passionnés : longue antenne fouet sur la voiture, fixée sur le toit, le coffre ou le pare-chocs, antenne magnétique, ou grande antenne verticale ou directionnelle sur le toit de la maison, que les voisins ne voient pas toujours d'un bon œil. Régler le TOS (taux d'ondes stationnaires) de son antenne est un rituel technique que chaque cibiste apprend.
La station de base
À la maison, certains installent une véritable station : poste plus puissant, alimentation, micro de table, carte du monde, cartes QSL envoyées aux correspondants lointains pour confirmer un contact, comme le font les radioamateurs.
5. Le langage des cibistes
Le pseudo
Sur les ondes, on ne donne pas son vrai nom : chacun choisit un pseudo, souvent pittoresque, emprunté à un animal, un personnage de cinéma, un métier, une région, une plaisanterie : « Gros Câlin », « Loup Blanc », « Papa Ours », « Chamois », « Petit Breton ». Le pseudo devient une seconde identité, et l'on connaît parfois des gens pendant des années sans savoir leur vrai nom.
Les codes
Les cibistes utilisent un jargon codé, hérité des radioamateurs et des routiers américains :
– « 73 » pour exprimer son amitié, et « 51 » pour saluer chaleureusement ;
– « 88 » pour les messages affectueux ;
– « QRA » pour désigner son domicile, « QRM » pour les parasites et le brouillage, « QSO » pour une conversation, « QSL » pour la confirmation d'un contact ;
– « Breaker » pour demander à prendre la parole sur un canal ;
– et toutes sortes d'expressions imagées pour désigner la police, les radars, la météo ou la circulation.
Les canaux
Certains canaux ont leurs habitudes : le canal des routiers, le canal d'appel, d'où l'on part ensuite sur un autre canal pour discuter, le canal des urgences. On y entend des discussions techniques, des blagues, des conversations interminables tard dans la nuit, mais aussi des appels à l'aide.
6. Entraide, amitiés et dérives
L'entraide sur la route
La CB sert à rendre service : signaler un accident, un bouchon, une route verglacée, un brouillard, une panne, guider un automobiliste perdu, appeler les secours. Des cibistes organisent des veilles sur un canal d'urgence pour aider les automobilistes en difficulté, notamment pendant les grands départs en vacances.
Les amitiés
Pour beaucoup, la CB est surtout une affaire d'amitié : on se rencontre lors de « QSO de visu », de pique-niques, de rassemblements, de fêtes de clubs. Des personnes seules, âgées ou isolées, notamment à la campagne, trouvent dans la CB une compagnie précieuse le soir. Des couples se sont même formés sur les ondes.
Les dérives
La CB a aussi ses travers : le brouillage volontaire, les insultes, les « pollueurs » qui monopolisent les canaux, les amplificateurs trop puissants qui perturbent les téléviseurs des voisins, les signalements de radars qui inquiètent les autorités. Les clubs et les fédérations rappellent régulièrement les règles de courtoisie.
7. Le déclin et la mémoire
La concurrence du téléphone portable
À partir de la fin des années 1990, l'arrivée du téléphone portable, puis d'Internet, des forums et des réseaux sociaux, fait reculer la CB. Les antennes disparaissent des voitures. Seuls les routiers, pour qui elle reste un outil de travail, et des passionnés fidèles continuent de l'utiliser.
Une passion qui survit
Aujourd'hui, des clubs de cibistes existent toujours, avec leurs rassemblements, leurs concours de contacts lointains, leurs collections de postes anciens. Certains cibistes sont devenus radioamateurs en passant l'examen. Et beaucoup d'anciens cibistes se souviennent avec émotion de leur pseudo et de leurs amis des ondes.
Ce que nous en gardons
Pour notre génération, la CB évoque les longues routes des années 1980, les voix grésillantes dans la nuit, la camaraderie des routiers, les pseudos amusants, et l'impression grisante de pouvoir parler librement à des inconnus, à des dizaines de kilomètres. Elle annonçait, à sa manière, notre monde de communication permanente.
« 73 51 ! » — salutation amicale des cibistes, pour terminer une conversation sur les ondes
Voir aussi
– Histoire des radios pirates et des radios libres : la bataille pour la liberté des ondes.
– Radios TSF : la radio de nos parents.
– Avions, TGV, massification des transports : les autoroutes et les grands départs.
– Crise pétrolière, fin du plein emploi, chômage : le choc pétrolier qui a lancé la CB en Amérique.
8. Chronologie
| Date | Événement |
|---|---|
| 1958 | Les États-Unis ouvrent la bande des 27 MHz aux particuliers |
| 1973 - 1974 | Choc pétrolier ; la CB devient l'outil des routiers américains |
| 1975 | Chanson « Convoy » aux États-Unis |
| 1977 | Film « Cours après moi shérif » |
| 1978 | Film « Convoy » de Sam Peckinpah |
| Années 1970 | La CB clandestine en France |
| 31 juillet 1980 | Décret légalisant la CB en France : 22 canaux, 2 watts |
| Début des années 1980 | Explosion du nombre de cibistes en France |
| Fin des années 1980 | Norme européenne de 40 canaux |
| Fin des années 1990 | Le téléphone portable fait reculer la CB |
9. Espace pour les témoignages
À compléter : mes souvenirs de cibiste
Cette partie est réservée aux souvenirs : votre pseudo, votre premier poste, votre antenne ; les conversations nocturnes, les amis des ondes, les rencontres « de visu » ; un service rendu ou reçu sur la route grâce à la CB ; les codes et les expressions que vous utilisiez ; un proche routier et sa CB. Photos de postes, d'antennes, de cartes QSL et souvenirs sont les bienvenus.
10. Pour aller plus loin
Références
– Citizen-band.fr : historique
– Le Cibiste : la Citizen Band en France
Vidéos d'archives (INA)
– INA : la cibi, quand la radio jouait au réseau social
Où trouver des photos
– Wikimedia Commons : Citizens band radio
– Wikimedia Commons : carte QSL
Les photos de Wikimedia Commons sont en général réutilisables, à condition de citer l'auteur et la licence. Les photos d'agences et de l'INA ne peuvent pas être reprises sans autorisation. Vos photos de postes, d'antennes et de cartes QSL sont précieuses pour ce site.
Note de méthode
Ce récit a été rédigé à partir de sources publiques (encyclopédies, sites de passionnés, archives de l'INA), recoupées entre elles. Le nombre de cibistes en France au début des années 1980 n'est connu que par des estimations, souvent très variables. Les pseudos cités sont des exemples imaginés, et non ceux de personnes réelles. Aucune parole de chanson n'est citée.
Vos souvenirs, vos précisions
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Page mise à jour le 04/10/2026
