Naissance de la médecine de famille, campagnes de santé publique
Le docteur qui venait à la maison avec sa sacoche, l'infirmière scolaire, la visite médicale, puis les grandes campagnes contre l'alcool, le tabac et les accidents de la route : comment la santé est devenue l'affaire de tous
01/10/2026
Version de travail — Cet article est une version de travail : il a vocation à s'enrichir de vos souvenirs, de vos photos et de vos précisions. Notre démarche participative
Introduction : « Appelle le docteur ! »
Pourquoi ce récit ?
Dans notre enfance, quand un enfant avait de la fièvre, on « appelait le docteur ». Il arrivait à la maison, souvent le soir, avec sa grosse sacoche de cuir, son stéthoscope, son abaisse-langue et son carnet d'ordonnances. Il connaissait toute la famille, parfois depuis plusieurs générations : il avait mis au monde les enfants, soigné les grands-parents, et savait les soucis de chacun. Il buvait parfois un café avant de repartir. C'était le médecin de famille.
En même temps, l'État commençait à se préoccuper de la santé de toute la population : la protection maternelle et infantile surveillait les bébés, l'infirmière scolaire et le médecin scolaire examinaient les élèves, la médecine du travail suivait les salariés. Puis, à partir des années 1970, de grandes campagnes de santé publique, à la télévision et sur les affiches, ont appris aux Français à boire moins, à fumer moins, à boucler leur ceinture, à se protéger.
Ce récit raconte cette double histoire : celle du médecin de famille, figure centrale de la vie des Français, et celle de la santé publique, qui a appris à prévenir plutôt qu'à guérir. Le site consacre déjà un récit aux grands progrès médicaux et à la Sécurité Sociale ; nous n'y revenons que brièvement.
Il est présenté en deux pages : la première raconte le médecin de famille, la pharmacie, la protection des mères et des enfants, la médecine scolaire et du travail, et l'organisation de la médecine libérale ; la seconde raconte les grandes campagnes de santé publique contre l'alcool, le tabac, les accidents de la route et le sida, et ce qu'elles ont changé dans nos vies.
Quelques mots à connaître
– Médecin généraliste : le médecin qui soigne toutes les maladies courantes et oriente vers les spécialistes ; on l'appelle familièrement le « médecin de famille ».
– Médecine libérale : la médecine exercée par des médecins indépendants, dans leur cabinet, payés à l'acte par leurs patients, qui sont ensuite remboursés par la Sécurité Sociale.
– Convention médicale : l'accord entre les syndicats de médecins et l'Assurance Maladie, qui fixe les tarifs des consultations.
– PMI : la Protection Maternelle et Infantile, service public qui suit les femmes enceintes et les jeunes enfants.
– Santé publique : l'ensemble des actions collectives pour protéger et améliorer la santé de toute la population (prévention, vaccination, éducation à la santé).
– Prévention : les actions qui visent à éviter les maladies et les accidents, plutôt qu'à les soigner.
1. Le médecin de famille des années 1950 et 1960
Un personnage du village et du quartier
Dans les années 1950 et 1960, le médecin de campagne ou de quartier est un notable respecté, au même titre que le maire, le curé, l'instituteur ou le notaire. Il exerce souvent seul, parfois pendant quarante ans dans la même commune. On l'appelle « le docteur », tout simplement. Il connaît les familles, leurs histoires, leurs secrets, et il est souvent aussi un confident.
La visite à domicile
L'essentiel de son activité se fait à domicile : il fait chaque jour sa « tournée » en voiture, parfois sur des routes enneigées, de ferme en ferme, de maison en maison. La nuit, il se lève pour une crise d'asthme, un accident, un accouchement. Dans les campagnes, jusqu'aux années 1950, beaucoup de femmes accouchent encore à la maison, avec l'aide de la sage-femme et du médecin ; dans les années 1960, l'accouchement à la maternité devient la règle.
Le cabinet
Le reste du temps, il reçoit à son cabinet, souvent installé dans sa propre maison, avec une salle d'attente aux chaises alignées et aux vieux magazines. On vient sans rendez-vous, on attend son tour. L'examen se fait sur une table recouverte d'un drap blanc ; le médecin prend la tension, ausculte, palpe, regarde la gorge, puis rédige l'ordonnance à la main, d'une écriture souvent illisible.
Le paiement et la feuille de soins
On paie le docteur en espèces, ou par chèque, et il remplit la feuille de soins que la famille envoie à la Sécurité Sociale pour être remboursée. Dans les campagnes, avant la généralisation de l'assurance maladie aux agriculteurs, en 1961, certains médecins acceptent d'être payés en nature, ou ne font pas payer les familles les plus pauvres.
2. La pharmacie et les remèdes
Le pharmacien
Le pharmacien est l'autre personnage clé de la santé. Dans sa boutique aux grands bocaux de verre, il prépare encore des médicaments lui-même, les « préparations magistrales », pèse les poudres, roule les pilules, donne des conseils. La croix verte lumineuse devient le symbole des pharmacies. La pharmacie de garde, le dimanche et la nuit, est indiquée dans le journal local et sur la porte des autres officines.
L'armoire à pharmacie
Dans chaque maison, l'armoire à pharmacie contient l'alcool à 90 degrés, le mercurochrome rouge, la teinture d'iode, le coton, les pansements, l'aspirine, les pastilles pour la gorge, le thermomètre à mercure, les ventouses de la grand-mère, et le sirop pour la toux. Les remèdes traditionnels, comme les tisanes et les cataplasmes, cohabitent longtemps avec les médicaments modernes.
Les vignettes
Sur chaque boîte de médicament remboursable est collée une vignette, que l'on découpe et que l'on colle sur la feuille de soins pour être remboursé. Ce geste, répété pendant des décennies, a disparu avec la carte Vitale et la feuille de soins électronique. (Le site raconte l'histoire de la carte Vitale dans le récit sur les progrès médicaux.)
3. Protéger les mères et les enfants
La Protection Maternelle et Infantile (1945)
L'ordonnance du 2 novembre 1945 crée la Protection Maternelle et Infantile (PMI). Pour lutter contre une mortalité infantile encore très élevée, elle organise des consultations prénatales obligatoires pour les femmes enceintes, des consultations gratuites pour les nourrissons, la surveillance de la croissance, les vaccinations, les conseils d'alimentation et d'hygiène. Les puéricultrices et les assistantes sociales rendent visite aux jeunes mères à domicile.
Le carnet de santé
Chaque enfant reçoit un carnet de santé, où sont notés son poids, sa taille, ses vaccinations, ses maladies. Pour beaucoup de familles, c'est un document précieux, conservé toute la vie. Les pesées régulières, à la consultation de la PMI, rythment la première année des bébés.
Les allocations et les examens
Le versement des allocations prénatales et des allocations familiales est lié au respect des examens médicaux obligatoires, ce qui pousse les familles à les faire. Résultat : la mortalité infantile baisse très rapidement dans les années 1950 et 1960.
4. Le médecin à l'école, à l'usine et à l'armée
La médecine scolaire
Créée en 1945, la médecine scolaire organise des visites médicales régulières dans les écoles : on pèse et on mesure les élèves, on vérifie leur vue et leur audition, on contrôle leurs vaccinations, on fait la « cuti » pour la tuberculose. L'infirmière scolaire soigne les petits bobos et les maux de ventre. Les camions de radiographie pulmonaire passent régulièrement dans les écoles et les entreprises. Le lait est distribué dans les écoles à partir de 1954, à l'initiative de Pierre Mendès France.
La médecine du travail (1946)
La loi du 11 octobre 1946 rend obligatoire la médecine du travail dans les entreprises : chaque salarié doit passer une visite médicale à l'embauche, puis régulièrement. Le médecin du travail surveille les risques liés aux métiers (poussières dans les mines, bruit dans les usines, produits chimiques), et peut demander un changement de poste. Les maladies professionnelles, comme la silicose des mineurs, sont de mieux en mieux reconnues.
Le conseil de révision
Pour les jeunes hommes, le conseil de révision, avant le service militaire, est un moment marquant : dans la salle de la mairie, les jeunes de la même classe passent, en caleçon, devant des médecins militaires qui les déclarent « bons pour le service » ou les réforment. C'était parfois, pour des jeunes ruraux, le premier examen médical complet de leur vie. Plus tard, ce sont les « trois jours » dans un centre de sélection de l'armée qui le remplacent.
5. L'organisation de la médecine libérale
Les conventions (1960 et 1971)
Pour que les patients soient bien remboursés, il faut que les médecins acceptent des tarifs fixés. Un décret de 1960 organise des conventions départementales entre les médecins et les caisses de Sécurité Sociale. En 1971, une première convention nationale est signée entre les syndicats de médecins et l'Assurance Maladie. En 1980, une nouvelle convention crée deux catégories de médecins : le secteur 1, aux tarifs fixés, et le secteur 2, où les médecins peuvent pratiquer des dépassements d'honoraires.
Le numerus clausus (1971)
En 1971, l'État instaure un numerus clausus (un nombre limité) d'étudiants autorisés à poursuivre leurs études de médecine après la première année. Il s'agit de limiter le nombre de médecins pour maîtriser les dépenses de santé. Ce numerus clausus, très bas dans les années 1980 et 1990, sera plus tard rendu en partie responsable du manque de médecins, notamment dans les campagnes ; il a été supprimé à partir de 2020.
Les cabinets de groupe et les spécialistes
Dans les années 1970, les médecins commencent à se regrouper dans des cabinets de groupe, pour partager les gardes et les frais. Le nombre de spécialistes (pédiatres, gynécologues, cardiologues, dermatologues) augmente fortement, surtout en ville. Le médecin généraliste reste pourtant le pivot des soins de la plupart des familles.
SOS Médecins (1966)
En 1966, à Paris, le docteur Marcel Lascar fonde SOS Médecins, un service de médecins qui se déplacent à domicile, jour et nuit, pour les urgences. Le modèle s'étend dans les grandes villes françaises dans les années 1970, alors que les médecins de famille font de moins en moins de visites de nuit.
Voir aussi
– Progrès médicaux : vaccins, antibiotiques, greffes, Sécurité Sociale et carte Vitale.
– Les métiers disparus ou transformés : des métiers d'hier, du maréchal-ferrant au pharmacien préparateur.
– Vie rurale – vie urbaine – périurbanisation : la vie au village et le médecin de campagne.
À suivre
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