Mémoire Vivante des Trente Glorieuses / Années 70-80

Préserver · Valoriser · Transmettre

Accueil › Trente Glorieuses et Années 70-80 › Une France qui change › Architecture : HLM, grands ensembles, lotissements périurbains

Architecture : HLM, grands ensembles, lotissements périurbains

Barres, tours, serpentins et pavillons : l'histoire des formes, des architectes et des techniques qui ont dessiné le cadre de vie de millions de Français

01/10/2026

Version de travail — Cet article est une version de travail : il a vocation à s'enrichir de vos souvenirs, de vos photos et de vos précisions. Notre démarche participative

Introduction : l'architecture de notre enfance

Pourquoi ce récit ?

Beaucoup d'entre nous ont grandi dans une tour, une barre, un « bâtiment B, escalier 3, cinquième étage », ou dans un pavillon tout neuf d'un lotissement en bordure de ville. D'autres y sont arrivés à l'âge adulte, pour leur premier appartement. Ces lieux, nous les avons habités, aimés ou détestés, mais rarement regardés comme de l'architecture. Ils en sont pourtant : derrière chaque cité, il y a des architectes, des idées, des techniques, des rêves de société.

Le site raconte déjà, dans le récit consacré à l'urbanisation, aux grands ensembles et à l'exode rural, comment la France s'est urbanisée et pourquoi il a fallu construire si vite. Ce récit-ci prend un autre angle : il s'intéresse aux formes et aux hommes qui les ont dessinées. Pourquoi des barres si longues et si droites ? D'où venait l'idée de séparer les logements, le travail et la circulation ? Qui étaient Le Corbusier, Émile Aillaud, Fernand Pouillon, Jean Renaudie ? Comment construisait-on un logement en une journée ? Comment est né le lotissement de maisons « sur catalogue » ? Et comment ces bâtiments, longtemps méprisés, sont-ils devenus pour certains un patrimoine ?

Il est présenté en deux pages : la première va des premières habitations à bon marché aux grands ensembles des années 1950 et 1960 et à leurs architectes ; la seconde raconte l'intérieur des logements, la fin des grands ensembles, les villes nouvelles, l'architecture des années 1970 et 1980, le triomphe de la maison individuelle et la reconnaissance patrimoniale.

Quelques mots à connaître

– HBM, puis HLM : les Habitations à Bon Marché, créées à la fin du XIXe siècle, devenues en 1950 les Habitations à Loyer Modéré, logements sociaux construits par des offices publics et des sociétés aidées par l'État.

– Grand ensemble : un vaste groupe d'immeubles collectifs (barres et tours), de plusieurs centaines à plusieurs milliers de logements, construit d'un seul coup.

– Barre et tour : les deux formes de base ; la barre est un immeuble long et bas, la tour un immeuble haut et étroit.

– Préfabrication : la fabrication en usine d'éléments de construction (murs, planchers), ensuite assemblés sur le chantier.

– ZUP : la Zone à Urbaniser en Priorité, outil créé en 1958 pour construire rapidement de grands quartiers neufs.

– Lotissement : un terrain divisé en parcelles sur lesquelles on construit des maisons individuelles.

– Périurbanisation : l'extension des villes vers les campagnes environnantes, par des lotissements et des zones d'activités.

1. Des HBM aux HLM : la longue histoire du logement social

Les origines

Le logement social n'est pas né après la guerre. À la fin du XIXe siècle, des patrons, des philanthropes et des catholiques sociaux construisent des cités ouvrières et des immeubles pour loger dignement les familles modestes. La Loi Siegfried de 1894 crée les Habitations à Bon Marché (HBM). Dans l'entre-deux-guerres, la Loi Loucheur de 1928 lance un grand programme, et la Ville de Paris construit la ceinture de briques rouges des HBM, à l'emplacement des anciennes fortifications.

Les cités-jardins

Au début du XXe siècle, une autre idée venue d'Angleterre se répand : la cité-jardin, où chaque famille dispose d'un petit logement et d'un jardin, dans un cadre verdoyant, avec des équipements collectifs. Des cités-jardins sont construites autour de Paris (Suresnes, Le Plessis-Robinson, Stains), de Reims, de Lyon, de Mulhouse. (Le site raconte, dans un témoignage, l'histoire de la Cité-Jardin du Chemin-Vert à Reims.)

1950 : les HLM

La loi du 21 juillet 1950 transforme les HBM en Habitations à Loyer Modéré. Les offices publics d'HLM des communes et des départements, et des sociétés anonymes d'HLM, souvent liées aux entreprises et aux syndicats, construisent avec des prêts de l'État. À partir de 1953, le « 1 % patronal » oblige les entreprises à consacrer une part de leur masse salariale au logement de leurs salariés.

2. Les idées : la Charte d'Athènes et Le Corbusier

La ville moderne selon les architectes

Dès les années 1920 et 1930, des architectes modernes, réunis dans les Congrès Internationaux d'Architecture Moderne (CIAM), rêvent d'une ville nouvelle, débarrassée des taudis, des rues étroites et sombres. En 1933, leur congrès adopte un texte que Le Corbusier publiera en 1943 sous le nom de « Charte d'Athènes ». Elle propose de séparer les grandes fonctions de la ville : habiter, travailler, se divertir, circuler ; de construire en hauteur pour libérer le sol et laisser la place au soleil, à l'air et à la verdure ; de séparer les voitures et les piétons.

Le Corbusier

Né en Suisse en 1887, Charles-Édouard Jeanneret, dit Le Corbusier, est l'architecte le plus célèbre et le plus discuté du XXe siècle. Il a théorisé les « cinq points » de l'architecture moderne (pilotis, toit-terrasse, plan libre, fenêtre en longueur, façade libre), et imaginé des villes entières de tours et de barres plantées dans des parcs. Pour ses admirateurs, c'est un génie qui a voulu donner à tous le soleil et l'espace ; pour ses détracteurs, l'inspirateur des grands ensembles inhumains.

La Cité Radieuse (1947-1952)

Après la guerre, le ministre de la Reconstruction Raoul Dautry lui confie la construction d'une « Unité d'Habitation » à Marseille, sur le boulevard Michelet. Achevée en 1952, la Cité Radieuse est un grand immeuble sur pilotis, en béton brut, avec des appartements en duplex traversants, une « rue » intérieure avec des commerces et un hôtel, et un toit-terrasse avec une école maternelle, une piscine pour enfants et une piste. Le Corbusier en construira d'autres, à Rezé, près de Nantes (1955), à Briey, en Lorraine, et à Firminy, près de Saint-Étienne. Une partie de son œuvre est inscrite au Patrimoine Mondial de l'UNESCO depuis 2016.

3. Construire vite et en masse : l'industrialisation du bâtiment

L'urgence

Au milieu des années 1950, la France manque de millions de logements : les destructions de la guerre, la croissance de la population, l'exode rural, puis l'arrivée des rapatriés d'Algérie rendent la crise dramatique. Après l'appel de l'abbé Pierre, en février 1954, l'État décide de construire massivement, vite et pas cher. Le Plan Courant (1953) lance les « Logécos », des logements économiques et familiaux ; l'Opération Million (1955) vise des logements à un million d'anciens francs.

Le béton et la préfabrication

Pour aller vite, le bâtiment s'industrialise. Des entreprises mettent au point des procédés de préfabrication lourde : les murs et les planchers sont coulés en béton dans des usines, puis transportés sur le chantier et assemblés comme un jeu de construction. Le procédé Camus, mis au point par l'ingénieur Raymond Camus, est l'un des plus célèbres ; il sera même exporté en Union Soviétique. D'autres procédés utilisent des coffrages-tunnels métalliques, qui permettent de couler en une journée les murs et le plancher d'un logement.

Le « chemin de grue »

Ces techniques ont des conséquences directes sur la forme des bâtiments. Les grandes grues circulent sur des rails posés le long du chantier ; pour qu'elles puissent atteindre tous les éléments, il faut que les immeubles soient droits et longs, alignés le long de ces rails. C'est ce qu'on appelle le « chemin de grue ». D'où ces barres parfois longues de plusieurs centaines de mètres, toutes identiques, qui marqueront tant les paysages de banlieue.

Les ZUP (1958)

Le décret du 31 décembre 1958 crée les Zones à Urbaniser en Priorité (ZUP), où l'État, les communes et les organismes d'HLM peuvent construire très rapidement des quartiers entiers, avec leurs écoles, leurs commerces et leurs équipements. Près de deux cents ZUP sont créées dans les années 1960, autour de presque toutes les grandes villes : La Duchère et Les Minguettes à Lyon, Le Mirail à Toulouse, les quartiers nord de Marseille, Hautepierre à Strasbourg, La Paillade à Montpellier, et bien d'autres.

4. Sarcelles et la « sarcellite »

Le plus grand Chantier d'Europe

Le grand ensemble de Sarcelles, au nord de Paris, est le symbole de cette époque. Construit à partir de 1954 par la Société Centrale Immobilière de la Caisse des Dépôts (SCIC), sur les plans des architectes Roger Boileau et Jacques Henri-Labourdette, il compte à son achèvement, en 1976, 12 368 logements. C'est alors le plus grand Chantier d'Europe. Des milliers de familles, souvent jeunes, y découvrent le confort moderne, la salle de bains, le chauffage central.

La « sarcellite » (1962)

Mais dès 1962, la grande presse, notamment « Le Figaro » et « France-Soir », invente le mot « sarcellite » pour désigner la « maladie des grands ensembles » : l'ennui, l'isolement, le manque d'équipements, de transports et de commerces, la monotonie des façades, le mal-être des femmes restées seules toute la journée et des adolescents désœuvrés. Le mot fait le tour de la France, et s'applique bientôt à toutes les cités.

Une ville vivante malgré tout

Les habitants de Sarcelles, pourtant, ne se reconnaissent pas toujours dans cette caricature. Ils créent des associations, des clubs, des fêtes, des comités de locataires, et la ville devient l'un des lieux d'une vie collective intense, accueillant notamment, après 1962, de nombreuses familles de rapatriés d'Afrique du Nord. En 2008, le grand ensemble de Sarcelles reçoit le label « Patrimoine du XXe siècle ».

5. Les architectes des grands ensembles

Émile Aillaud, le poète des cités

Émile Aillaud (1902-1988) refuse la monotonie des barres droites. Il construit environ 15 000 logements sociaux entre 1956 et 1974. Aux Courtillières, à Pantin ((1954-1962), 1 649 logements), il dessine une longue barre ondulante, le « Serpentin », aux couleurs dégradées de rose et de bleu, autour d'un grand parc, avec des tours en étoile. À la Grande Borne, à Grigny (1967-1971), il crée une « ville pour enfants » aux immeubles bas et courbes, ornés de mosaïques, de sculptures et de couleurs conçues avec le peintre Fabio Rieti. À Nanterre, ses tours Nuages, couvertes de céramiques aux couleurs du ciel, deviennent célèbres.

Fernand Pouillon, le bâtisseur de pierre

Fernand Pouillon (1912-1986) construit vite, beau et pas cher, avec de la pierre de taille préfabriquée plutôt que du béton : à Marseille, pour la reconstruction du Vieux-Port, à Aix-en-Provence, en Algérie (Climat de France, à Alger), puis en région parisienne, à Boulogne, à Montrouge, à Meudon-la-Forêt. Ses ensembles, avec leurs places, leurs arcades et leurs fontaines, sont souvent cités comme des réussites. Sa carrière est interrompue en 1961 par un scandale financier qui le conduit en prison, avant d'être gracié en 1971.

Candilis et Le Mirail

Georges Candilis, avec Alexis Josic et Shadrach Woods, remporte en 1961 le concours pour le nouveau quartier du Mirail, à Toulouse, prévu pour 100 000 habitants. Ils imaginent de longues barres ramifiées, reliées par des « dalles » piétonnes, au-dessus des voitures. Le Mirail, comme beaucoup de projets de cette époque, ne sera réalisé qu'en partie.

Mourenx, la ville du gaz

À Mourenx, dans les Pyrénées-Atlantiques, une ville nouvelle entière est construite à partir de 1957 pour loger les ouvriers et les cadres du gisement de gaz de Lacq : tours et barres posées dans la campagne béarnaise, avec leurs équipements. Elle devient, pour les sociologues de l'époque, comme Henri Lefebvre, un laboratoire de la vie moderne.

Des milliers d'architectes anonymes

À côté de ces grands noms, des milliers d'architectes et d'ingénieurs, souvent anonymes, ont dessiné les cités de toutes les villes de France, parfois avec talent, parfois à la chaîne, sous la pression des délais et des coûts imposés par l'État.

Voir aussi

– Urbanisation, grands ensembles et exode rural dans les années 50, 60, 70 et 80 : l'histoire sociale des grands ensembles et de l'exode rural.

– Reconstruction d'après-guerre : les villes rebâties, de Saint-Malo au Havre d'Auguste Perret.

– La Cité-Jardin du Chemin-Vert et le Centre Social : un témoignage sur une cité-jardin de Reims.

À suivre

Page suivante : Architecture : HLM, grands ensembles, lotissements périurbains – Suite 01 — L'appartement moderne, la fin des grands ensembles, les villes nouvelles, l'architecture des années 1970 et 1980, le triomphe du pavillon et la naissance d'un patrimoine

Page mise à jour le 04/10/2026