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L'Institut National d'Éducation Populaire (INEP), 1950-1990

Histoire d'une maison de Marly-le-Roi qui a formé des générations d'animateurs, d'instructeurs et de militants de l'Éducation Populaire

26/09/2026

Version de travail — Cet article est une version de travail : il a vocation à s'enrichir de vos souvenirs, de vos photos et de vos précisions. Notre démarche participative

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Introduction : une maison au cœur de l'Éducation Populaire

Pourquoi l'INEP compte autant

Pour des milliers d'animateurs, de directeurs de MJC, de responsables de foyers ruraux, d'instructeurs et de militants associatifs, le nom de Marly-le-Roi évoque un lieu précis : le château du Val Flory, ses stages, ses soirées de chant choral, ses ateliers de théâtre, ses débats sans fin sur la « culture populaire » puis sur l'« animation ». De 1953 à 1987, l'Institut National d'Éducation Populaire (INEP) a été à la fois une école, un laboratoire, un centre de recherche et un lieu de rencontre de tout ce que la France comptait de forces vives dans l'Éducation Populaire.

L'INEP n'était pas un mouvement ni une fédération : c'était un établissement public de l'État, rattaché aux services de la Jeunesse et des Sports. Mais c'est justement ce qui en fait un observatoire exceptionnel. On y voit comment l'État a essayé, pendant quarante ans, de former, soutenir et comprendre l'Éducation Populaire, avec ses élans, ses hésitations et ses conflits.

Ce que propose cet article

Cet article retrace l'histoire de l'INEP période par période :

1. Fiche d'identité

L'INEP en un coup d'œil

RubriqueInformation
Nom completInstitut National d'Éducation Populaire (INEP)
CréationDécret n° 53-824 du 5 septembre 1953
LieuChâteau du Val Flory, Marly-le-Roi (Yvelines, ex-Seine-et-Oise)
AncêtresCentre de formation de cadres (1940), Centre d'éducation populaire (1945)
TutelleServices de la Jeunesse et des Sports (successivement haut-commissariat, secrétariat d'État puis ministère)
MissionsFormer les cadres de l'Éducation Populaire, expérimenter, documenter, puis faire de la recherche
TransformationsINJ (décret du 24 décembre 1987), puis INJEP (décret du 2 juillet 1990)
Départ de Marly2010, installation au 95 avenue de France, Paris 13e
Statut actuelService à compétence nationale (décret de décembre 2015, effectif en 2016)

2. Les origines (1940-1953) : du centre de Vichy au Centre d'éducation populaire

1940 : un centre de cadres sous Vichy

L'histoire commence dans un contexte sombre. Le 3 octobre 1940, le régime de Vichy crée à Marly-le-Roi, dans le château du Val Flory, un « Centre de formation de cadres pour les centres ruraux de la jeunesse ». Il s'agit alors de former des encadrants pour la jeunesse, dans l'esprit de la « Révolution nationale » et du « retour à la terre ».

Le château lui-même porte une histoire douloureuse : d'après les historiques consultés, il s'agissait d'un bien juif spolié sous l'Occupation. C'est un point que l'historiographie récente a eu raison de rappeler.

Les premiers responsables sont Maurice Arfeux (1940-1941), puis André Thiébaud (1941-1947), un ancien scout.

1944-1945 : la Libération et le rêve de Jean Guéhenno

À la Libération, tout change d'esprit. En octobre 1944, l'écrivain Jean Guéhenno est nommé à la tête d'une Direction de la culture populaire et des mouvements de jeunesse au ministère de l'Éducation nationale. Son idée : créer un corps d'instructeurs spécialisés, des pédagogues compétents en théâtre, musique, arts plastiques, cinéma, qui iront former les animateurs des mouvements de jeunesse et des associations.

Christiane Faure joue un rôle clé dans cette naissance de l'Éducation Populaire d'État ; les premiers instructeurs nationaux (18 au départ) sont recrutés à ce moment-là.

Beaucoup viennent de deux viviers :

1945 : le Centre d'éducation populaire de Marly

Le 3 janvier 1945, un arrêté fait de Marly un centre éducatif, puis le décret n° 45-2387 du 17 octobre 1945 le transforme en Centre d'éducation populaire. En 1946, l'État achète le château du Val Flory. Marly devient le centre national d'un réseau de Centres régionaux d'éducation populaire (CREP) : Saint-Cloud, Phalempin (Nord), Clairelande (Centre), Romagne (Ouest), Terrenoire (Sud-Est), les Marquisats à Annecy, Marseille.

1951-1953 : Jean Le Veugle et l'esprit de Peuple et Culture

De 1951 à 1953, la coordination pédagogique de Marly est confiée à Jean Le Veugle, ancien résistant et l'un des fondateurs de Peuple et Culture, le mouvement né du maquis du Vercors autour de Joffre Dumazedier. Sa présence est un signe fort : Marly est pensé comme un lieu où l'on forme des citoyens actifs, et pas seulement des techniciens des loisirs.

3. 1953 : la naissance de l'INEP

Le décret du 5 septembre 1953

Le décret n° 53-824 du 5 septembre 1953 crée officiellement l'Institut National d'Éducation Populaire. Le même texte crée l'Institut National des Sports (INS) et 15 CREPS (Centres régionaux d'éducation physique et sportive).

Ce décret s'inscrit dans une rationalisation : les nombreux établissements hérités de la guerre et de la Libération (environ 46) sont ramenés à une vingtaine. Plusieurs centres régionaux d'éducation populaire disparaissent ou fusionnent avec les centres sportifs. L'INEP, lui, devient l'établissement national de référence pour l'Éducation Populaire.

Une double mission

Dès l'origine, l'INEP a une double vocation :

  1. Former : accueillir des stages pour les instructeurs, les cadres des mouvements, les animateurs bénévoles et professionnels ;
  2. Documenter et expérimenter : rassembler l'information, tester des méthodes, produire des outils pédagogiques.

La troisième mission, la recherche, prendra toute sa place à partir des années 1970.

4. Les années 50 : le temps des instructeurs et de la culture populaire

Un lieu de stages foisonnant

Dans les années 1950, Marly vit au rythme des stages. En 1956, l'Institut accueille 15 160 stagiaires. On y vient de toute la France : responsables de mouvements de jeunesse, animateurs de Maisons des Jeunes, militants des foyers ruraux, enseignants qui dirigent des troupes amateurs, mais aussi personnels de l'Éducation surveillée, de la SNCF ou des prytanées militaires.

Les instructeurs, figures du lieu

Les instructeurs nationaux sont l'âme de Marly. Parmi les noms relevés :

Des intervenants prestigieux

Marly accueille aussi des intellectuels et des créateurs de premier plan : le philosophe Henri Lefebvre, le cinéaste Chris Marker, le réalisateur et critique Alexandre Astruc, l'historien du cinéma Jean Mitry, le critique Ado Kyrou, et Bénigno Cacérès, l'ancien charpentier devenu écrivain et historien de l'Éducation Populaire. Cette rencontre entre militants de terrain et grands esprits est une marque de fabrique de l'INEP.

L'ouverture vers l'Afrique

En 1958, un stage est organisé pour les responsables de Maisons des Jeunes de l'Afrique occidentale française, avec Armand Buisson. C'est le début d'une coopération qui se poursuivra après les indépendances (voir les années 70 et 80).

L'esprit des années 50

L'Éducation Populaire d'alors croit profondément à la culture pour tous : faire découvrir Sophocle, Lorca ou Shaw à des jeunes ouvriers et paysans, apprendre à chanter à plusieurs voix, à analyser un film, à monter un décor. C'est l'héritage direct du Front populaire, de Léo Lagrange et de la Résistance.

5. Les stages de réalisation

Un dispositif original

Les stages de réalisation sont sans doute l'invention pédagogique la plus célèbre de l'Éducation Populaire d'État. Ils sont nés à la Libération et ont duré, sous diverses formes, jusqu'aux années 1990 (l'étude de Franck Lepage porte sur la période 1945-1995).

Une formation en trois degrés

La formation s'organise en degrés :

  1. Premier degré : une initiation générale d'environ 10 jours, dans un centre régional ;
  2. Second degré : un approfondissement technique dans une discipline ;
  3. Stages de réalisation : pendant l'été, pendant un mois, dans une petite ville (Sarlat, Annecy, Phalempin, Pézenas, Semur-en-Auxois...), les stagiaires conçoivent et construisent décors et costumes, répètent et jouent une ou deux représentations devant la population.

À Marly, centre national, se tiennent toute l'année des stages courts de spécialisation : diction, mise en scène, jeu d'acteur.

Les disciplines

Au départ : art dramatique, arts plastiques, musique, cinéma, radio, et « éducation populaire générale ». Plus tard s'ajoutent la photographie, le « livre vivant », puis des domaines plus sociaux.

Des instructeurs de grand talent

Pour l'art dramatique : Gabriel Monnet, René Jauneau, Michel Philippe, André Crocq, Jean Rouvet, Charles Antonetti, Jean Lagénie, Jacques Debary. Pour les arts plastiques : Lucette Chesneau, Pierre Hussenot, Lucien Lautrec, Gilles Duché (décoration théâtrale). Pour la musique Verchaly, pour le cinéma Hermann, pour la photo Lagrange, pour le « Livre vivant » Nazet.

Le nombre d'instructeurs passe de 18 au départ à une trentaine, puis 60 à 80 vers 1967 avec le développement régional.

Du théâtre avec trois fois rien

Dans la France des pénuries d'après-guerre, on taille les costumes dans de la toile de jute teinte. On construit des praticables (pour (Sainte Jeanne) à Sarlat), des tribunes (à Semur-en-Auxois), une maison blanche entière pour (Noces de sang) à Phalempin, une isba russe pour (La Puissance des ténèbres). Le répertoire est exigeant : Sophocle, Lorca, Shaw, Vinaver.

Des stagiaires devenus célèbres

Parmi les stagiaires passés par ces formations figurent Roger Planchon et Patrice Chéreau, deux géants du théâtre français. La décentralisation théâtrale des années 1950-1960 doit beaucoup à ce vivier.

Un jugement qui en dit long

Une commission du Plan aurait résumé ainsi l'apport de ces stages : si les Affaires culturelles avaient investi autant dans le théâtre professionnel, « nous ne serions pas où nous sommes ». La formule, rapportée dans la fiche du Comité d'histoire, montre l'estime dont jouissait ce dispositif.

6. Les années 60 : l'âge d'or sous Maurice Herzog

Maurice Herzog, un ministre qui croit à l'Éducation Populaire

De 1958 à 1966, Maurice Herzog, le vainqueur de l'Annapurna, dirige la Jeunesse et les Sports (haut-commissaire, puis secrétaire d'État à partir de 1963). Les témoins considèrent cette période comme faste : il équilibre sport et jeunesse-éducation populaire, et soutient la construction d'équipements (Maisons des Jeunes et de la Culture, foyers, centres de vacances).

La tentation Malraux (1959-1960)

En 1959, André Malraux devient ministre des Affaires culturelles. Pendant environ un an et demi à deux ans, son ministère tente d'annexer le cinéma, la danse et la musique de l'Éducation Populaire, avec les crédits et les associations correspondants. L'expérience tourne court : après des négociations entre Malraux et Olivier Philip, associations et instructeurs reviennent à la Jeunesse et aux Sports. Les Affaires culturelles jugeaient ces activités trop « amateurs ». Ce conflit marque durablement la séparation entre politique culturelle (l'art, les professionnels) et Éducation Populaire (la pratique, les amateurs).

1964 : des instructeurs aux CTP

En 1964, la création du diplôme d'État de conseiller d'éducation populaire (DECEP) transforme les instructeurs en conseillers techniques et pédagogiques (CTP), recrutés sur examen. L'INEP joue un rôle central dans leur formation et leur ressourcement. La même année est créé le FONJEP (Fonds de coopération de la jeunesse et de l'éducation populaire), qui cofinance des postes d'animateurs permanents dans les associations.

L'arrivée de nouvelles générations

En 1967, Raymond Labourie, sociologue et militant de la CFDT, entre à l'INEP. Avec lui s'annonce un changement profond : on ne parlera bientôt plus seulement de « culture populaire », mais d'animation socioculturelle, et l'on voudra étudier scientifiquement ce que font les associations.

Et Mai 68 ?

Il est certain que Mai 68 a bousculé l'Éducation Populaire tout entière (critique de la « culture légitime », autogestion, contestation des institutions). Ce qui s'est passé à Marly même en mai-juin 1968 reste à raconter.

À compléter — Marly en mai-juin 1968. Souvenirs et témoignages sur ce moment à l'INEP.

La fin d'une époque pour les stages artistiques

Entre 1968 et 1974, les disciplines se diversifient vers l'intervention sociale et les loisirs ; selon les témoins, l'excellence artistique des débuts s'estompe. Christiane Guillaume, qui dirigeait depuis 1946 la section des activités culturelles (chef de bureau en 1960), devient conseillère auprès du directeur, remplacée par René Ricordeau, puis quitte le ministère en 1974 après 33 ans de service.

7. Les années 70 : le temps de l'animation et de la recherche

1971 : une nouvelle organisation

En 1971, l'INEP se réorganise en deux grands départements :

C'est un tournant : l'INEP devient aussi un centre de recherche sur la jeunesse, les associations et l'animation.

1972 : les « Cahiers de l'animation »

En 1972 paraît le premier numéro des Cahiers de l'animation, la revue de l'INEP. Elle deviendra la référence des professionnels et des chercheurs du secteur. Ses rédacteurs en chef successifs sont Raymond Labourie, Geneviève Poujol (de 1977 à 1986) et Patrick Gallaud. On y lit des sociologues, des historiens, des praticiens, des responsables associatifs.

Toute l'histoire de cette revue est racontée dans la partie 10 de cet article, qui lui est consacrée.

L'audiovisuel au service de l'Éducation Populaire

L'INEP est pionnier dans l'usage éducatif de l'image :

Des chiffres qui montrent l'activité

En 1976, l'INEP totalise 33 155 journées-stagiaires réparties en 418 stages et sessions. En 1974, l'Institut s'agrandit en acquérant une propriété rue Paul-Leplat à Marly.

L'histoire de l'Éducation Populaire devient un objet d'étude

En 1976, l'INEP publie les travaux de Geneviève Poujol (voir la partie 11 de cet article) qui posent des « éléments pour l'histoire de l'éducation populaire ». La même année, elle soutient sa thèse, (La dynamique sociale des institutions socioculturelles), sous la direction de Joffre Dumazedier. Avec elle, l'INEP devient l'un des lieux où s'écrit l'histoire de l'Éducation Populaire elle-même.

La coopération africaine continue

En 1977, l'INEP participe à l'équipement d'un centre au Congo ; suivront la Côte d'Ivoire (1981) et le Sénégal (1984).

De l'« éducation populaire » à l'« animation »

Les années 70 sont celles de la professionnalisation : naissance des diplômes d'animateurs, multiplication des postes dans les MJC, centres sociaux et équipements municipaux. L'INEP accompagne ce mouvement, en l'étudiant autant qu'en le formant. Ce glissement de vocabulaire, de l'« éducation populaire » vers l'« animation socioculturelle », fait débat : certains y voient un progrès (reconnaissance d'un métier), d'autres une perte du sens politique et émancipateur d'origine.

8. Les années 80 : relance, réflexion, puis remise en cause

1981-1982 : l'élan de l'alternance

Avec l'arrivée de la gauche au pouvoir en 1981, la Jeunesse et les Sports sont d'abord rattachés au ministère du Temps libre. L'Éducation Populaire retrouve une reconnaissance politique. Le décret n° 82-753 du 2 septembre 1982 redéfinit les missions de l'INEP : il est notamment chargé d'observer la situation de la jeunesse et de l'Éducation Populaire et de conduire des expérimentations pédagogiques (fonctions d'« observatoire » et de « laboratoire »).

Henri Hutin, directeur (1983-1988)

Henri Hutin dirige l'INEP de 1983 à 1988. C'est sous sa direction que l'Institut organise ses grands colloques d'histoire et qu'il traverse la crise de 1987.

1985 : les CEPJ et un colloque fondateur

Le décret n° 85-721 de 1985 crée le corps des conseillers d'éducation populaire et de jeunesse (CEPJ), qui succèdent aux CTP. Le 10 décembre 1985, l'INEP organise le colloque « L'Espérance contrariée : éducation populaire et jeunesse à la Libération (1944-1947) », sous la direction de Jean-Paul Martin ; les actes paraissent dans les (Cahiers de l'animation) n° 57-58 (décembre 1986). Ce colloque est une référence sur les origines de l'Éducation Populaire d'État.

1987 : « Les chemins de l'animation »

En 1987, un nouveau colloque, « Les chemins de l'animation », fait le point sur trente ans d'animation socioculturelle ((Cahiers de l'animation) n° 61-62).

Le décret du 24 décembre 1987 : la fin de l'INEP

Le décret n° 87-1152 du 24 décembre 1987, pris sous le gouvernement de Jacques Chirac (cohabitation), transforme l'INEP en Institut National de la Jeunesse (INJ). Les mots « Éducation Populaire » disparaissent du nom. Les Cahiers de l'animation sont supprimés. Le choix provoque des protestations, y compris de parlementaires, qui y voient un abandon symbolique de l'Éducation Populaire au profit d'une simple politique de la jeunesse.

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Page mise à jour le 03/10/2026