Mémoire Vivante des Trente Glorieuses / Années 70-80

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Le Front populaire de 1936 et Léo Lagrange

Congés payés, 40 heures, conventions collectives, et un jeune ministre qui a inventé la politique des loisirs populaires

26/09/2026

Version de travail — Cet article est une version de travail : il a vocation à s'enrichir de vos souvenirs, de vos photos et de vos précisions. Notre démarche participative

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Introduction : « Enfin la vie s'ouvrait »

Un printemps d'espoir

Au printemps 1936, la France vit un moment unique de son histoire sociale. La victoire électorale du Front populaire, suivie de la plus grande grève que le pays ait connue jusque-là, débouche en quelques semaines sur des conquêtes qui changent la vie de millions de travailleurs : les congés payés, la semaine de 40 heures, les conventions collectives, les délégués du personnel. Pour la première fois, des ouvriers découvrent la mer, la montagne, les vacances. Au cœur de cette révolution des loisirs, un jeune député de 35 ans, Léo Lagrange, invente une politique publique du sport, du tourisme et de la culture pour tous, qui inspirera toute l'Éducation Populaire de l'après-guerre.

Ce que propose cet article

Cet article présente :

Il se termine par des tableaux, une chronologie et un espace pour les témoignages.

Première partie : le Front populaire

1. Les origines : face à la crise et au fascisme

La crise des années 1930

Au début des années 1930, la France est frappée à son tour par la grande crise économique née aux États-Unis en 1929 : chômage, baisse des salaires, faillites, misère paysanne. Les gouvernements successifs pratiquent la déflation (baisse des dépenses publiques et des salaires des fonctionnaires), qui aggrave le mécontentement.

Le 6 février 1934

Le 6 février 1934, à la suite du scandale Stavisky, les ligues d'extrême droite (Croix-de-Feu, Action française, Jeunesses patriotes...) manifestent violemment place de la Concorde, devant la Chambre des députés. La nuit fait une quinzaine de morts et des centaines de blessés. Pour la gauche, c'est une tentative de coup de force fasciste, au moment où Hitler est au pouvoir en Allemagne depuis un an et Mussolini en Italie depuis 1922.

L'union de la gauche

La riposte vient de la rue : grève générale et manifestations du 12 février 1934, où les cortèges socialistes et communistes, séparés au départ, finissent par se rejoindre aux cris de « Unité ! ». Le 27 juillet 1934, socialistes et communistes signent un pacte d'unité d'action. Le Parti radical les rejoint en 1935. Le 14 juillet 1935, une immense manifestation réunit environ 500 000 personnes à Paris : les dirigeants prêtent le « serment » du Rassemblement populaire.

Le programme (janvier 1936)

En janvier 1936, le Rassemblement populaire publie un programme résumé par le slogan « Pain, Paix, Liberté ». Assez modéré (c'est le « plus petit dénominateur commun » entre communistes, socialistes et radicaux), il prévoit la défense des libertés et la dissolution des ligues, la réduction du temps de travail sans baisse de salaire, un fonds national de chômage, des grands travaux, un office du blé, la réforme de la Banque de France et la nationalisation des industries d'armement.

2. La victoire électorale (avril-mai 1936)

Les élections

Les élections législatives ont lieu les 26 avril et 3 mai 1936. Le Front populaire l'emporte avec environ 57 % des suffrages et 386 sièges sur 608.

PartiSièges (ordre de grandeur)Évolution
SFIO (socialistes)147Premier parti de la Chambre
Parti radical106Recul
Parti communiste72Fort progrès, environ 1,5 million de voix
Autres formations du Front populaireLe resteSocialistes indépendants, etc.

Léon Blum, président du Conseil

Pour la première fois, un socialiste dirige le gouvernement : Léon Blum, 64 ans, intellectuel, juriste, chef de la SFIO. Il forme son gouvernement le 4 juin 1936, avec des socialistes et des radicaux ; les communistes le soutiennent sans y participer. Innovation historique : trois femmes deviennent sous-secrétaires d'État, alors que les femmes n'ont pas encore le droit de vote : Irène Joliot-Curie (Recherche scientifique), Cécile Brunschvicg (Éducation nationale) et Suzanne Lacore (Protection de l'enfance). Autres figures du gouvernement : Roger Salengro (Intérieur), Jean Zay (Éducation nationale, 31 ans), Vincent Auriol (Finances), Léo Lagrange (Sports et Loisirs).

3. Les grandes grèves de mai-juin 1936

Une grève joyeuse

Avant même l'arrivée de Blum au pouvoir, une vague de grèves déferle sur le pays. Elle commence le 11 mai 1936 aux usines Breguet du Havre, puis s'étend à Toulouse, à la région parisienne (Renault-Billancourt), puis à toute la France et à tous les secteurs (métallurgie, grands magasins, textile, banques, cafés...).

Nouveauté : les ouvriers occupent leurs usines, jour et nuit, dans une ambiance souvent festive : bals, accordéon, repas partagés, théâtre, parties de cartes, familles qui apportent le ravitaillement. Beaucoup de témoins parleront d'une « grève joyeuse ». Simone Weil, alors ouvrière, écrit : « Joie de pénétrer dans l'usine avec l'autorisation souriante d'un ouvrier qui garde la porte ».

« Il faut savoir terminer une grève »

Le 11 juin, le dirigeant communiste Maurice Thorez prononce une phrase célèbre : « Il faut savoir terminer une grève dès que satisfaction a été obtenue ». La reprise du travail se fait progressivement en juin.

4. Les mesures sociales du Front populaire

Les accords de Matignon (7-8 juin 1936)

Dans la nuit du 7 au 8 juin 1936 (signés vers minuit quarante, mais datés du 7 juin), à l'hôtel Matignon, Léon Blum réunit les représentants du patronat (CGPF) et de la CGT (dont Léon Jouhaux et Benoît Frachon). Les accords prévoient :

Les deux semaines de congés payés (loi du 20 juin 1936)

C'est la mesure la plus célèbre. La loi du 20 juin 1936 accorde à tout salarié ayant un an d'ancienneté quinze jours de congés payés par an (dont douze jours ouvrables). Jusque-là, seuls les fonctionnaires et quelques catégories privilégiées en bénéficiaient. Dès l'été 1936, des centaines de milliers d'ouvriers partent en vacances pour la première fois de leur vie, en train, à vélo, en tandem, à pied, sac au dos. L'image des premiers congés payés au bord de la mer est devenue un symbole national.

La semaine de 40 heures (loi du 21 juin 1936)

La loi du 21 juin 1936 fixe la durée hebdomadaire du travail à 40 heures, sans diminution de salaire (on travaillait jusque-là 48 heures, sur six jours). Elle est appliquée progressivement, branche par branche, par décrets. Elle permet la « semaine des deux dimanches » (samedi et dimanche libres) dans certaines entreprises. Elle sera assouplie dès 1938 par les décrets-lois du gouvernement Daladier.

Les conventions collectives (loi du 24 juin 1936)

La loi du 24 juin 1936 organise les conventions collectives : des accords négociés par branche entre syndicats et patronat, fixant salaires, conditions de travail, classifications, et pouvant être étendus par l'État à toute une profession. Plus de 4 000 conventions seront signées dans les mois suivants (ordre de grandeur couramment cité). C'est la base du droit social moderne.

Les délégués du personnel

Issus des accords de Matignon, les délégués du personnel élus dans les entreprises de plus de dix salariés donnent pour la première fois une représentation aux salariés sur leur lieu de travail.

Les autres mesures sociales

Les autres réformes du Front populaire

Tableau des mesures sociales

DateMesureContenu
7-8 juin 1936Accords de MatignonHausse des salaires de 7 à 15 %, liberté syndicale, délégués ouvriers, conventions collectives
20 juin 1936Loi sur les congés payés15 jours par an après un an d'ancienneté
21 juin 1936Loi des 40 heuresSemaine de 40 heures sans perte de salaire
24 juin 1936Loi sur les conventions collectivesAccords de branche, extension par l'État
Été 1936Billet populaire de congés annuels40 % de réduction sur le train
Juillet 1936Retraites des mineursAmélioration
9 août 1936Loi Jean ZayScolarité obligatoire jusqu'à 14 ans
15 août 1936Office du bléPrix garanti aux paysans

5. Les difficultés et la fin (1936-1938)

La guerre d'Espagne

En juillet 1936, le général Franco se soulève contre la République espagnole. Blum, contraint par le Royaume-Uni et par les radicaux, choisit la non-intervention, qui déçoit profondément les communistes et une partie des socialistes.

Les difficultés économiques

Les hausses de salaires sont vite rattrapées par la hausse des prix ; les capitaux fuient ; la production repart peu. Le franc est dévalué en octobre 1936. Le 13 février 1937, Léon Blum annonce une « pause » dans les réformes, qui déçoit sa base sans apaiser ses adversaires.

La violence politique

La droite et l'extrême droite mènent des campagnes haineuses, souvent antisémites, contre Léon Blum. Accusé à tort d'avoir déserté pendant la Grande Guerre, le ministre de l'Intérieur Roger Salengro se suicide le 17 novembre 1936. Le 16 mars 1937, à Clichy, une contre-manifestation de gauche contre un meeting d'extrême droite tourne au drame (cinq morts).

La chute

Le Sénat refuse à Blum les pleins pouvoirs financiers : il démissionne le 21 juin 1937. Le radical Camille Chautemps lui succède. Un second gouvernement Blum (mars-avril 1938) ne dure qu'un mois. En avril 1938, Édouard Daladier forme un gouvernement qui se détourne progressivement du Front populaire ; à l'automne 1938, les décrets-lois de Paul Reynaud assouplissent les 40 heures, et la grève générale du 30 novembre 1938 échoue. Le Front populaire est bien fini.

Le bilan

Le Front populaire n'a pas relancé l'économie et n'a pas empêché la marche vers la guerre. Mais ses conquêtes sociales (congés payés, conventions collectives, délégués du personnel, réduction du temps de travail) sont restées ; elles ont été reprises et étendues après 1945. Il a surtout changé l'idée que les Français se faisaient du temps libre : le loisir n'est plus un privilège, il devient un droit.

Deuxième partie : Léo Lagrange

6. La vie de Léo Lagrange

Jeunesse et formation (1900-1923)

Léo Lagrange naît le 28 novembre 1900 à Bourg-sur-Gironde (Gironde), dans une famille aux sympathies républicaines et progressistes ; son père est employé. Élève brillant, il étudie au lycée Henri-IV à Paris, où il suit notamment l'enseignement du philosophe Alain, et obtient ses deux baccalauréats à 16 ans. En 1918, à 17 ans, il s'engage volontairement dans l'armée et participe aux derniers combats de la Première Guerre mondiale. Il étudie ensuite le droit et les sciences politiques.

L'avocat des humbles (1923-1932)

Inscrit au barreau de Paris en 1923, il se fait connaître comme avocat de causes sociales et pénales, défendant plutôt les plus faibles que les grandes entreprises. Militant à la SFIO (le Parti socialiste de l'époque), il collabore au journal (Le Populaire). Il épouse Madeleine Weiller, avocate elle aussi, qui partagera tous ses combats.

Le député du Nord (1932-1940)

En mai 1932, il est élu député socialiste du Nord (1re circonscription d'Avesnes-sur-Helpe), région de mineurs, de métallurgistes et de paysans. Il se fait remarquer par ses interventions contre la corruption (affaire Stavisky) et sur les questions ouvrières. Il est réélu en 1936 avec une large majorité.

Le sous-secrétaire d'État aux Sports et à l'Organisation des loisirs (1936-1938)

Le 4 juin 1936, Léon Blum le nomme sous-secrétaire d'État aux Sports et à l'Organisation des loisirs, rattaché au ministère de la Santé publique : c'est la première fois qu'un poste gouvernemental est consacré aux loisirs en France. Il a 35 ans. Il conserve ces fonctions dans le gouvernement Chautemps (1937-1938) et dans le second gouvernement Blum (mars-avril 1938).

Le soldat (1939-1940)

Après avoir quitté le gouvernement, il milite pour la fermeté face à l'Allemagne nazie. À la déclaration de guerre, bien que député (et donc dispensé), il s'engage volontairement comme sous-lieutenant d'artillerie. Il est tué au combat le 9 juin 1940, lors de l'offensive allemande, près d'Évergnicourt (Aisne), à 39 ans (certaines biographies indiquent une blessure mortelle reçue le 9 ou le 10 juin, dans les Ardennes ou dans l'Aisne voisine).

Madeleine Léo-Lagrange

Sa veuve, Madeleine Léo-Lagrange (1900-1992), résistante, poursuivra son engagement : militante socialiste, elle sera élue à l'Assemblée après la guerre et contribuera à entretenir son héritage, notamment à travers la Fédération Léo Lagrange.

7. L'action de Léo Lagrange au gouvernement

Une idée neuve : organiser les loisirs sans les caporaliser

Dans son discours radiodiffusé à la jeunesse du 10 juin 1936, Léo Lagrange expose sa philosophie. Il refuse l'idée qu'une démocratie ne pourrait pas organiser le sport et les loisirs aussi bien que les régimes autoritaires. Son but : « permettre aux masses de la jeunesse française de trouver, dans la pratique des sports, la joie et la santé ». Il veut que, grâce aux 40 heures et aux congés payés, les travailleurs trouvent dans le loisir « la joie de vivre et le sens de leur dignité ». À la différence de l'Allemagne nazie et de l'Italie fasciste, qui embrigadent la jeunesse, il refuse de « caporaliser » les loisirs : l'État doit offrir des moyens, pas imposer un modèle.

Le sport pour tous plutôt que le sport-spectacle

Il oppose deux conceptions du sport : le sport-spectacle et de compétition, réservé à une élite, et le sport de masse, pratiqué par tous. Sans négliger le premier, il veut porter l'effort sur le second. Il identifie les obstacles : manque de terrains, d'instructeurs, de temps et d'argent pour les jeunes travailleurs.

Les réalisations

Les critiques

La droite ironise sur le « ministère de la paresse ». Léo Lagrange répond qu'il ne s'agit pas d'encourager l'oisiveté, mais de permettre à chacun de s'épanouir et de reprendre des forces. Ses moyens budgétaires restent modestes, et son action est interrompue par la chute du Front populaire.

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Page mise à jour le 03/10/2026