Mémoire Vivante des Trente Glorieuses / Années 70-80

Préserver · Valoriser · Transmettre

Accueil › Trente Glorieuses et Années 70-80 › Une France qui change › Le Mur de Berlin

Le Mur de Berlin

Une ville coupée en deux : des ruines de 1945 à la nuit du 13 août 1961, et vingt-huit années de « mur de la honte »

28/09/2026

Version de travail — Cet article est une version de travail : il a vocation à s'enrichir de vos souvenirs, de vos photos et de vos précisions. Notre démarche participative

Introduction : un mur au cœur de l'Europe

Pourquoi ce récit ?

Pour ceux qui ont grandi dans les années 1960, 1970 et 1980, le Mur de Berlin faisait partie du paysage du monde, comme la guerre froide elle-même. On le voyait aux actualités, gris, couvert de graffitis du côté ouest, gardé par des miradors du côté est. On entendait parler des familles séparées, des évasions spectaculaires, des fugitifs abattus. Et puis, un soir de novembre 1989, on a vu à la télévision des foules en liesse franchir les postes-frontières, monter sur le Mur, l'attaquer au marteau. Beaucoup se souviennent de l'endroit où ils étaient ce soir-là.

Ce récit raconte toute l'histoire du Mur, depuis ses causes, en 1945, jusqu'à sa destruction et à la réunification de l'Allemagne en 1990, en n'oubliant pas le regard et le rôle de la France, qui a occupé pendant près de cinquante ans un secteur de Berlin.

Comment le récit est organisé

Il occupe deux pages. Cette première page va de 1945 aux années 1970 : l'Allemagne vaincue et divisée, la guerre froide, l'exode des Allemands de l'Est, la nuit du 13 août 1961, la transformation du Mur en frontière infranchissable, les évasions et les victimes, la vie quotidienne des deux côtés. La seconde page raconte la détente, les années 1980, la chute du Mur le 9 novembre 1989, sa destruction, la réunification, puis la mémoire du Mur aujourd'hui, avec des tableaux, une chronologie et un espace pour vos témoignages.

Quelques mots à connaître

– RFA (République Fédérale d'Allemagne) : l'Allemagne de l'Ouest, démocratique, alliée des États-Unis et de la France, capitale Bonn.

– RDA (République Démocratique Allemande) : l'Allemagne de l'Est, régime communiste allié de l'Union Soviétique, capitale Berlin-Est.

– SED : le parti communiste au pouvoir en RDA (Parti Socialiste Unifié d'Allemagne).

– Stasi : la police politique de la RDA, qui surveillait la population.

– Guerre froide : l'affrontement, de 1947 à 1991, entre le bloc de l'Ouest (États-Unis et alliés) et le bloc de l'Est (Union Soviétique et alliés), sans guerre directe entre eux.

– Rideau de fer : l'expression de Winston Churchill (1946) pour désigner la frontière qui coupait l'Europe en deux.

– Ossi et Wessi : les surnoms familiers des Allemands de l'Est et de l'Ouest après 1989.

1. L'Allemagne vaincue et partagée (1945-1949)

Quatre zones, quatre secteurs

Le 8 mai 1945, l'Allemagne nazie capitule. Le pays est en ruines, Berlin aussi, prise par l'Armée Rouge après de terribles combats. Selon les accords conclus entre les vainqueurs à Yalta (février 1945) puis à Potsdam (été 1945), l'Allemagne est partagée en quatre zones d'occupation : américaine, britannique, soviétique et française (grâce à l'insistance du général de Gaulle et au soutien de Churchill, la France obtient une zone au sud-ouest, autour du Palatinat, de la Sarre et du Bade-Wurtemberg). La capitale, Berlin, située au milieu de la zone soviétique, est elle-même partagée en quatre secteurs.

Les Français à Berlin

Les premiers soldats français arrivent à Berlin le 3 juillet 1945. Le secteur français comprend les quartiers du nord-ouest de la ville, Reinickendorf et Wedding. Son quartier général, le Quartier Napoléon, restera occupé jusqu'en 1994. Des milliers de jeunes Français du contingent y feront leur service militaire, et beaucoup en ont gardé des souvenirs très forts.

Le blocus de Berlin (1948-1949)

Très vite, les anciens alliés deviennent adversaires. En juin 1948, les Occidentaux créent une nouvelle monnaie, le Deutsche Mark, dans leurs zones. Staline riposte le 24 juin 1948 en coupant toutes les routes, voies ferrées et canaux qui relient Berlin-Ouest au reste du monde : c'est le blocus de Berlin. Plus de deux millions d'habitants risquent d'être affamés. Les Américains et les Britanniques organisent alors un gigantesque pont aérien : pendant près d'un an, des avions atterrissent jour et nuit, parfois toutes les quelques minutes, pour apporter nourriture, charbon et médicaments. Les Français construisent en quelques mois, avec des milliers d'ouvriers berlinois, l'Aéroport de Tegel, dans leur secteur. Le 12 mai 1949, Staline lève le blocus : c'est la première grande défaite soviétique de la guerre froide.

Deux Allemagnes (1949)

La même année, deux États naissent : la RFA, à l'Ouest, le 23 mai 1949, avec Bonn pour capitale et Konrad Adenauer pour chancelier ; et la RDA, à l'Est, le 7 octobre 1949, dirigée par les communistes du SED, avec Walter Ulbricht comme homme fort. Berlin-Est devient la capitale de la RDA ; Berlin-Ouest reste sous la protection des trois puissances occidentales, rattaché de fait à la RFA, comme une île au milieu de l'Allemagne de l'Est.

2. L'exode vers l'Ouest (1949-1961)

Voter avec ses pieds

Entre les deux Allemagnes, la frontière est fermée dès 1952 par des clôtures et des champs de mines. Mais à Berlin, on peut encore passer d'un secteur à l'autre en métro, en tramway ou à pied. Des dizaines de milliers de Berlinois vivent d'un côté et travaillent de l'autre. Pour les Allemands de l'Est qui veulent fuir le régime communiste, les pénuries et la surveillance, Berlin-Ouest devient la porte de sortie : il suffit de prendre le métro, de se déclarer réfugié, puis d'être transféré en avion vers la RFA.

Le mouvement est massif : environ 3,5 millions d'Allemands de l'Est, soit près d'un habitant sur cinq, quittent la RDA entre 1945 et 1961. Ce sont souvent des jeunes, des médecins, des ingénieurs, des ouvriers qualifiés : la RDA se vide de ses forces vives. À la fin des années 1950, plus de neuf fuyards sur dix passent par Berlin.

Le soulèvement du 17 juin 1953

En juin 1953, des ouvriers du bâtiment de Berlin-Est se mettent en grève contre l'augmentation des cadences de travail. Le 17 juin 1953, le mouvement s'étend à tout le pays : plus d'un million de personnes manifestent pour de meilleures conditions de vie et des élections libres. Les chars soviétiques écrasent la révolte ; il y a des dizaines de morts. À l'Ouest, le 17 juin devient un jour de fête nationale, jusqu'en 1990.

« Personne n'a l'intention de construire un mur »

En 1961, la situation devient intenable pour la RDA : au premier semestre, des dizaines de milliers de personnes partent chaque mois. Le 15 juin 1961, lors d'une conférence de presse, Walter Ulbricht répond à une journaliste ouest-allemande par une phrase restée célèbre, prononcée alors que personne ne parlait encore de mur : « Niemand hat die Absicht, eine Mauer zu errichten », « Personne n'a l'intention de construire un mur ». Deux mois plus tard, le Mur est là. Pendant l'été 1961, le dirigeant soviétique Nikita Khrouchtchev donne son accord à la fermeture de la frontière.

« Personne n'a l'intention de construire un mur. » — Walter Ulbricht, chef de la RDA, 15 juin 1961

3. La nuit du 12 au 13 août 1961

Le « dimanche des barbelés »

Dans la nuit du samedi 12 au dimanche 13 août 1961, vers une heure du matin, des milliers de policiers, de soldats et de membres des « groupes de combat » ouvriers de la RDA se déploient le long des 43 kilomètres de la limite entre les secteurs, et autour de Berlin-Ouest. Ils déroulent des barbelés, dépavent les rues, coupent les lignes de métro et de tramway. L'opération, préparée dans le plus grand secret, est coordonnée par un responsable du SED encore peu connu : Erich Honecker, futur chef de la RDA.

Au matin, les Berlinois découvrent leur ville coupée en deux. Des familles sont séparées du jour au lendemain : des parents d'un côté, des enfants de l'autre, des fiancés qui ne pourront plus se voir, des ouvriers qui ne pourront plus aller travailler. Dans les jours suivants, les barbelés sont remplacés par des blocs de béton et des parpaings. La RDA baptise officiellement cette construction « rempart de protection antifasciste ». À l'Ouest, on l'appelle vite le « mur de la honte ».

Les premières images

Le 15 août 1961, un jeune garde-frontière est-allemand de 19 ans, Conrad Schumann, saute par-dessus les barbelés, sur la Bernauer Straße, en lâchant son arme. La photographie de son saut fait le tour du monde. Dans cette même rue, la limite des secteurs passe au pied des façades : les immeubles sont à l'Est, le trottoir à l'Ouest. Des habitants sautent par les fenêtres pour rejoindre l'Ouest, dans des draps tendus par les pompiers ouest-berlinois. Le 22 août 1961, Ida Siekmann, 58 ans, meurt en sautant de sa fenêtre : c'est la première victime du Mur. Deux jours plus tard, Günter Litfin, 24 ans, est le premier fugitif abattu par les gardes-frontières. Les fenêtres des immeubles sont murées, puis les immeubles eux-mêmes démolis.

La réaction des Occidentaux

Les Occidentaux protestent, mais ne font rien pour abattre le Mur : ils craignent une guerre, peut-être nucléaire, et constatent que les Soviétiques ne touchent pas à Berlin-Ouest. Le président américain John F. Kennedy aurait dit en privé qu'« un mur, c'est bien moins grave qu'une guerre ». Fin octobre 1961, pourtant, la tension est extrême : à Checkpoint Charlie, le poste de passage réservé aux étrangers et aux militaires alliés, des chars américains et soviétiques se font face, canon contre canon, pendant seize heures, avant de se retirer.

4. Une frontière de béton et de mort (1961-1989)

Les quatre générations du Mur

Le Mur n'est pas un simple mur : c'est tout un dispositif frontalier, sans cesse perfectionné. Après les barbelés de 1961, viennent un mur de blocs de béton, puis, de 1965 à 1975, un mur de plaques de béton, et enfin, à partir de 1975, le « Mur 75 » (Grenzmauer 75) : des éléments préfabriqués en forme de L renversé, de 3,60 mètres de haut, surmontés d'un tube arrondi pour empêcher de s'y agripper. Environ 45 000 de ces éléments sont posés.

Le « no man's land »

Derrière ce mur, côté Est, s'étend la « bande de la mort », large par endroits de près de cent mètres : un second mur ou une clôture intérieure, une clôture à signal qui déclenche l'alarme, des pièges antichars, des tranchées pour arrêter les véhicules, un chemin de ronde éclairé la nuit, des chiens, une bande de sable ratissée pour repérer les traces de pas, et 302 miradors. Les gardes-frontières ont l'ordre de tirer sur les fugitifs.

Les chiffres du Mur

Le Mur entoure complètement Berlin-Ouest sur environ 155 kilomètres, dont environ 43 kilomètres en pleine ville, entre Berlin-Est et Berlin-Ouest ; le reste sépare Berlin-Ouest de la campagne de la RDA. Il coupe des rues, des voies de métro, des canaux et même des cimetières. Certaines stations de métro de l'Ouest traversant le territoire de l'Est deviennent des « stations fantômes », où les rames passent sans s'arrêter devant des quais gardés par des soldats.

Les évasions

Malgré tout, plus de 5 000 personnes réussissent à s'enfuir par-dessus, par-dessous ou à travers le Mur, souvent au péril de leur vie, en prenant des risques inouïs : en sautant, en se cachant dans des voitures aux doubles fonds, en utilisant de faux papiers, en franchissant la Spree à la nage, en fonçant avec un camion ou un autobus, en passant par les égouts, en tyrolienne, en montgolfière ou en ULM. Plus de soixante-dix tunnels sont creusés, souvent depuis l'Ouest par des étudiants ; une vingtaine réussissent. Le plus célèbre, le « tunnel 57 », permet à 57 personnes de passer en une nuit d'octobre 1964.

Les victimes

Au moins 140 personnes sont mortes au Mur de Berlin entre 1961 et 1989, selon les recherches des historiens du Centre de Recherches Historiques de Potsdam : des fugitifs abattus, noyés ou accidentés, mais aussi des gardes-frontières et des personnes tuées par erreur. D'autres estimations sont plus élevées. Parmi eux, Peter Fechter, 18 ans, abattu le 17 août 1962 près de Checkpoint Charlie : il agonise pendant près d'une heure au pied du Mur, sans que personne ne lui porte secours, sous les yeux des photographes et de la foule de l'Ouest. Des centaines d'autres personnes sont mortes le long de la frontière entre les deux Allemagnes.

La visite de Kennedy (26 juin 1963)

Le 26 juin 1963, le président Kennedy vient à Berlin-Ouest. Devant l'Hôtel de Ville de Schöneberg, face à une foule immense, il prononce en allemand une phrase qui reste l'une des plus célèbres de la guerre froide : « Ich bin ein Berliner », « Je suis un Berlinois ». Il affirme ainsi que les États-Unis ne laisseront jamais tomber Berlin-Ouest.

« Tous les hommes libres, où qu'ils vivent, sont des citoyens de Berlin. Et donc, en tant qu'homme libre, je suis fier de dire : Ich bin ein Berliner. » — John F. Kennedy, Berlin-Ouest, 26 juin 1963

5. Vivre avec le Mur

À l'Ouest : une île sous perfusion

Berlin-Ouest est une ville à part : environ deux millions d'habitants, entourés de toutes parts par la RDA. On s'y rend en avion, ou par des autoroutes et des trains de transit strictement contrôlés. La RFA y verse de fortes aides, et les jeunes hommes qui s'y installent échappent au service militaire ouest-allemand : la ville attire les étudiants, les artistes, les musiciens et les contestataires. Dans les années 1970 et 1980, Berlin-Ouest devient un foyer de la culture alternative, où le chanteur britannique David Bowie vit et enregistre plusieurs albums. Côté ouest, le Mur se couvre peu à peu de graffitis et de fresques.

À l'Est : le mur invisible

Côté est, le Mur est gris, et l'on ne peut pas s'en approcher. La vie en RDA est faite d'emplois garantis, de loyers bas, de crèches nombreuses, mais aussi de pénuries (il faut attendre plus de dix ans pour obtenir une voiture Trabant), de voyages limités aux « pays frères » et d'une surveillance constante par la Stasi, qui compte des dizaines de milliers d'agents et un grand nombre d'informateurs. Beaucoup d'Allemands de l'Est regardent en cachette la télévision de l'Ouest, qu'on capte presque partout.

Les familles séparées

Pendant plus de deux ans, les Berlinois de l'Ouest ne peuvent plus du tout se rendre à l'Est. À Noël 1963, un premier accord sur les laissez-passer permet à des centaines de milliers d'entre eux de rendre visite à leurs proches pour quelques heures. Pour les Allemands de l'Est, le passage vers l'Ouest reste interdit, sauf pour les retraités, autorisés à partir de 1964 à rendre visite à leur famille : le régime ne craint pas qu'ils restent, et ne les retient pas s'ils le font.

Les Français et le Mur

Pour la France, Berlin est un symbole. Les soldats français du secteur de Reinickendorf et de Wedding patrouillent le long du Mur, qui borde leur secteur au nord. Les jumelages entre villes françaises et allemandes, l'Office Franco-Allemand pour la Jeunesse créé en 1963 après le Traité de l'Élysée entre de Gaulle et Adenauer, les échanges scolaires font découvrir Berlin à de nombreux jeunes Français, pour qui la visite du Mur, depuis les plates-formes d'observation de l'Ouest, est un moment marquant.

À suivre

Page suivante : Le Mur de Berlin – Suite 01 — De la détente à la nuit du 9 novembre 1989 : la chute du Mur, sa destruction, la réunification de l'Allemagne et la mémoire d'aujourd'hui

Page mise à jour le 04/10/2026