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Histoire de l'Internet

Des premiers réseaux militaires et savants au World Wide Web : comment les ordinateurs ont appris à se parler (1957-1993)

28/09/2026

Version de travail — Cet article est une version de travail : il a vocation à s'enrichir de vos souvenirs, de vos photos et de vos précisions. Notre démarche participative

Introduction : un réseau né bien avant nos modems

Pourquoi raconter toute l'histoire ?

Pour la plupart d'entre nous, l'Internet est arrivé dans la seconde moitié des années 1990 : un kit de connexion sur disquette ou sur CD-ROM, le chant strident du modem, une première adresse électronique, des pages qui s'affichaient ligne après ligne, et la facture de téléphone qui grimpait parce que « le compteur tournait ». Pourtant, cet Internet du grand public est l'aboutissement de près de quarante ans de recherches, commencées en pleine guerre froide dans les laboratoires américains, poursuivies en Europe et en France, où des ingénieurs ont inventé des idées essentielles avant de voir leur pays choisir une autre voie, celle du Minitel.

Cet article raconte cette histoire en entier, sur toutes ses facettes (techniques, politiques, économiques et humaines), en appuyant très fortement sur les années 1980 à 2000 : le temps où le Minitel régnait en France, l'invention du World Wide Web, l'arrivée des premiers fournisseurs d'accès, le célèbre discours de Lionel Jospin à Hourtin en 1997, la Fête de l'Internet organisée dans tout le pays à partir de 1998, puis la démocratisation avec l'accès gratuit, le haut débit et la « box ».

Il complète deux autres articles du site : « Histoire de l'informatique », qui raconte les machines, et « Histoire de l'informatique dans les années 70, 80 et 90 », qui revient en détail sur le Plan Informatique pour Tous et le Minitel.

Comment l'article est organisé

L'article occupe deux pages. Cette première page va des origines jusqu'en 1993 : la naissance des réseaux d'ordinateurs, ARPANET, l'aventure française de Cyclades, Transpac et le Minitel, le langage commun TCP/IP, l'Internet des universités et l'invention du Web. La seconde page est consacrée à l'Internet du grand public : l'explosion mondiale des années 1990, l'arrivée de l'Internet en France, la Fête de l'Internet, la vie quotidienne des premiers internautes, la bulle de l'an 2000, le haut débit, puis la suite jusqu'à aujourd'hui, avec des tableaux, une chronologie complète et un espace pour vos témoignages.

Quelques mots à connaître

– Réseau : un ensemble d'ordinateurs reliés entre eux pour échanger des informations.

– Internet : le « réseau des réseaux », qui relie entre eux des milliers de réseaux du monde entier grâce à un langage commun. Le mot vient de l'anglais interconnected networks, « réseaux interconnectés ».

– Protocole : les règles communes que deux ordinateurs doivent suivre pour se comprendre, comme une langue et une politesse partagées. Le protocole de l'Internet s'appelle TCP/IP.

– Paquet : un petit morceau de message. Sur l'Internet, un message est découpé en paquets qui voyagent chacun de leur côté puis sont réassemblés à l'arrivée.

– Web (ou World Wide Web, « toile d'araignée mondiale ») : un service de l'Internet, inventé en 1989-1990, qui permet de consulter des pages reliées entre elles par des liens. Le Web n'est donc qu'une partie de l'Internet, comme le courrier électronique.

– Navigateur : le logiciel qui permet d'afficher les pages du Web (Mosaic, Netscape, Internet Explorer, puis Firefox, Chrome…).

– Modem : l'appareil qui transforme les données de l'ordinateur en sons pour les faire passer par la ligne téléphonique, puis l'inverse. D'où le fameux bruit de connexion.

– Fournisseur d'accès (FAI) : l'entreprise qui vous raccorde à l'Internet contre un abonnement (Wanadoo, AOL, Club-Internet, Free…).

– Haut débit : une connexion rapide et permanente, par exemple l'ADSL, qui passe par la ligne téléphonique sans l'occuper.

1. Avant l'Internet : communiquer à distance

Du télégraphe au téléphone

L'idée de faire voyager l'information plus vite que les hommes est ancienne. En France, le télégraphe optique des frères Chappe, installé à partir de 1794, relie Paris aux frontières grâce à des tours surmontées de bras articulés. Au XIXe siècle, le télégraphe électrique et son code Morse, puis les câbles sous-marins transatlantiques (le premier fonctionne brièvement en 1858, puis durablement à partir de 1866) et enfin le téléphone (1876) tissent autour de la planète un premier réseau mondial. Les ingénieurs des Postes, Télégraphes et Téléphones (les PTT) en France, comme leurs collègues étrangers, apprennent à gérer des réseaux immenses : c'est cette culture du réseau téléphonique qui pèsera lourd, cent ans plus tard, dans les choix français.

Les ordinateurs isolés des années 1950

Les premiers ordinateurs, dans les années 1950, sont des machines solitaires, énormes et très chères. On leur apporte les données sur des cartes perforées, et on repart avec des listings. Au début des années 1960 apparaît le temps partagé : plusieurs utilisateurs, installés devant des terminaux, se servent en même temps du même ordinateur. Des lignes téléphoniques relient parfois ces terminaux à la machine, et l'on commence à rêver de relier les ordinateurs eux-mêmes entre eux. Un exemple célèbre est le système américain de défense aérienne SAGE (fin des années 1950), qui reliait des radars et des centres de calcul par le téléphone.

2. La naissance d'ARPANET (1957-1972)

Le choc du Spoutnik

Le 4 octobre 1957, l'Union Soviétique met en orbite le premier satellite artificiel, Spoutnik. Aux États-Unis, c'est un choc : le pays craint d'avoir pris du retard scientifique. Le gouvernement crée en 1958 une agence chargée de financer la recherche de pointe pour l'armée, l'ARPA (Advanced Research Projects Agency, Agence pour les Projets de Recherche Avancée). Elle va financer, entre autres, l'informatique des universités.

Trois idées fondatrices

Au début des années 1960, trois idées se rencontrent. Le psychologue et informaticien J. C. R. Licklider, qui dirige le bureau informatique de l'ARPA, rêve d'un « réseau intergalactique » d'ordinateurs où chacun pourrait utiliser les ressources des autres. L'ingénieur américain Paul Baran (société RAND) étudie un réseau de communication capable de survivre à une attaque nucléaire : au lieu d'un central unique, un maillage où chaque message peut emprunter plusieurs chemins. En Angleterre, Donald Davies (Laboratoire National de Physique, NPL) invente de son côté, vers 1965, le principe et le mot de paquet : on découpe les messages en petits morceaux, qui voyagent indépendamment.

On raconte souvent qu'ARPANET a été construit pour résister à une guerre atomique. C'est en partie une légende : les travaux de Baran allaient dans ce sens, mais ARPANET lui-même a surtout été conçu pour permettre aux chercheurs de partager des ordinateurs coûteux.

Le 29 octobre 1969 : « LO »

En 1969, l'ARPA commande à la petite société BBN des ordinateurs spécialisés chargés d'acheminer les paquets, les IMP (ancêtres de nos routeurs). Le 29 octobre 1969, au soir, l'étudiant Charley Kline, à l'Université de Californie à Los Angeles (UCLA), dans l'équipe du professeur Leonard Kleinrock, tente de se connecter à l'ordinateur de l'Institut de Recherche de Stanford (SRI), à plus de 500 kilomètres. Il doit taper le mot LOGIN. Les lettres L et O passent, puis le système tombe en panne : le premier message de l'histoire de l'Internet est donc « LO ». La connexion complète réussit environ une heure plus tard. À la fin de 1969, ARPANET relie quatre sites : UCLA, SRI, l'Université de Californie à Santa Barbara et l'Université de l'Utah.

Le courrier électronique et le @ (1971)

En 1971, l'ingénieur Ray Tomlinson, de BBN, envoie le premier message électronique entre deux ordinateurs différents du réseau. Pour séparer le nom de la personne et celui de sa machine, il choisit un signe peu utilisé du clavier : l'arobase, @. Le courrier électronique devient très vite l'usage le plus populaire d'ARPANET, bien avant le Web. En octobre 1972, une grande démonstration publique d'ARPANET à Washington convainc de nombreux chercheurs. Le réseau compte alors quelques dizaines de sites.

3. La France invente, puis choisit une autre voie : Cyclades, Transpac et le Minitel

Cyclades et Louis Pouzin (1971-1981)

En France, dans le cadre du Plan Calcul, l'Institut de Recherche en Informatique et en Automatique (IRIA, futur INRIA), installé à Rocquencourt, lance en 1971-1972 un projet de réseau d'ordinateurs : Cyclades. Il est dirigé par l'ingénieur Louis Pouzin, un polytechnicien qui avait travaillé aux États-Unis sur le temps partagé. La première démonstration a lieu en novembre 1973. Cyclades apporte une idée décisive, le datagramme (contraction de « data », données, et « télégramme ») : le réseau se contente de transporter les paquets le plus simplement possible, sans garantie, et ce sont les ordinateurs placés aux deux bouts qui vérifient que tout est bien arrivé. C'est exactement le principe qui sera retenu pour l'Internet. Pouzin invente aussi, en 1973, l'idée d'un « réseau de réseaux » reliés par des passerelles, qu'il appelle catenet.

Vers 1976, Cyclades relie une vingtaine de nœuds en France et se connecte à Londres et à Rome. Un chercheur de l'équipe, Gérard Le Lann, part travailler aux États-Unis avec Vinton Cerf et Robert Kahn, qui s'inspirent des idées de Cyclades pour concevoir le protocole de l'Internet.

Le choix des PTT : Transpac

Mais en France, les télécommunications sont un monopole d'État, celui de la Direction Générale des Télécommunications (DGT), au sein des PTT. Les ingénieurs des télécommunications préfèrent une autre approche, dite des circuits virtuels : c'est le réseau lui-même, contrôlé par l'opérateur, qui garantit la bonne arrivée des messages et qui peut les facturer. C'est la norme internationale X.25, qui donne naissance en 1978 au réseau Transpac, l'un des premiers grands réseaux publics de données au monde. Privé de crédits, Cyclades est arrêté au début des années 1980 (les sources indiquent 1978 pour la fin des crédits et 1981 pour l'arrêt complet). Louis Pouzin a été reconnu bien plus tard comme l'un des pères de l'Internet ; il a reçu en 2013, avec Vinton Cerf, Robert Kahn, Tim Berners-Lee et Marc Andreessen, le Prix Queen Elizabeth pour l'Ingénierie.

La télématique et le Rapport Nora-Minc (1978)

En 1978, le rapport « L'informatisation de la société », remis au président Valéry Giscard d'Estaing par Simon Nora et Alain Minc, popularise un mot nouveau : la télématique, mariage des télécommunications et de l'informatique. La même année, la DGT, dirigée par Gérard Théry, lance le Programme Télétel : un service de consultation d'informations sur un petit terminal relié au téléphone. C'est la naissance du Minitel.

Le Minitel, l'Internet à la française (1980-2012)

L'expérimentation commence en juillet 1980 à Saint-Malo, avec l'annuaire électronique, puis s'étend en Ille-et-Vilaine en 1981 et à Vélizy, en région parisienne. Le lancement commercial a lieu en 1982. Pour le faire adopter, l'État fait un pari audacieux : le terminal, fabriqué notamment en Bretagne, est prêté gratuitement aux abonnés du téléphone, en échange (en principe) de la suppression de l'annuaire papier. Le paiement se fait simplement sur la facture de téléphone, grâce au système du kiosque créé en 1984, qui reverse une partie des recettes aux fournisseurs de services.

Le succès est foudroyant : environ 120 000 terminaux fin 1983, plus d'un million en 1985, plusieurs millions au début des années 1990 (6,5 millions de terminaux en 1993 selon l'INA ; d'autres sources parlent de 9 millions de foyers équipés à la fin des années 1990, en comptant les ordinateurs capables de se connecter au Minitel). Les Français consultent l'annuaire (le 11, puis le 3611), les horaires de la SNCF, leurs résultats d'examens, leur compte bancaire, les services de La Redoute ou des 3 Suisses, jouent, discutent sur les « messageries » (y compris les fameuses messageries dites « roses », qui ont représenté une part très importante des recettes), et découvrent les codes 3614, 3615 et 3617. Plus de 25 000 services existaient au milieu des années 1990.

Le Minitel a été un immense succès populaire, bien avant que l'Internet n'arrive dans les foyers. Mais il avait deux faiblesses : il était national (on ne pouvait pas communiquer avec le reste du monde) et centralisé (tout passait par l'opérateur, qui fixait les règles et les prix). Beaucoup d'historiens estiment qu'il a, pour ces raisons, retardé l'adoption de l'Internet en France dans les années 1990, tout en préparant les Français aux services en ligne. Le Minitel a finalement été arrêté le 30 juin 2012.

Pour en savoir plus, le site propose aussi l'article « Histoire de l'informatique dans les années 70, 80 et 90 », qui raconte en détail la vie quotidienne avec le Minitel.

« Le Minitel, réseau uniquement national, est limité technologiquement, et risque de constituer progressivement un frein au développement des applications nouvelles. » — Lionel Jospin, Premier ministre, discours d'Hourtin, 25 août 1997

4. TCP/IP et l'Internet des chercheurs (1973-1990)

Le langage commun : TCP/IP

Au début des années 1970, d'autres réseaux apparaissent : par radio, par satellite, en Europe. Le problème est de les relier entre eux. En 1973-1974, Vinton Cerf et Robert Kahn imaginent un langage commun, publié en mai 1974 : le protocole TCP (Transmission Control Protocol), bientôt complété par IP (Internet Protocol). Chaque ordinateur reçoit une adresse numérique, l'adresse IP ; les paquets sont acheminés de réseau en réseau, et les machines d'arrivée vérifient et remettent le message en ordre, dans l'esprit de Cyclades.

Le 1er janvier 1983, ARPANET abandonne son ancien protocole et passe entièrement à TCP/IP : c'est la date que beaucoup considèrent comme la naissance officielle de l'Internet. La même année, la partie militaire est séparée dans un réseau à part.

Les noms de domaine : .com, .fr (1983-1986)

Retenir des adresses numériques est pénible. En 1983, l'Américain Paul Mockapetris invente le système des noms de domaine (DNS), qui traduit un nom facile à retenir en adresse IP. Les premières terminaisons (.com, .org, .edu, .gov…) apparaissent en 1985 ; le premier nom en .com est enregistré le 15 mars 1985. Le domaine français .fr est créé en 1986 ; il est longtemps géré par l'INRIA, puis par l'association AFNIC, créée en 1997.

Courriels, forums et Usenet

Dans les années 1980, l'Internet est le domaine des universités, des centres de recherche et de quelques grandes entreprises. On y échange surtout du courrier électronique, on y transfère des fichiers, et l'on discute sur les forums Usenet (créés en 1979), classés par thèmes, qui préfigurent tous nos forums. Les règles de politesse de ce petit monde, la nétiquette, et les premiers émoticônes comme :-) (proposés en 1982) naissent à cette époque.

NSFNET : l'Internet s'élargit (1986)

En 1986, la Fondation Nationale pour la Science américaine (NSF) construit un réseau rapide, NSFNET, qui relie les universités du pays et devient la colonne vertébrale de l'Internet. ARPANET, devenu inutile, est fermé en 1990. En novembre 1988, un étudiant, Robert Morris, lâche sur le réseau le premier ver informatique à grande échelle, qui paralyse des milliers de machines : l'Internet découvre qu'il n'est plus un simple club de confiance.

La première connexion française (1988)

En France, des chercheurs utilisent depuis le milieu des années 1980 le réseau européen EUnet, dont la branche française, FNET, passe à TCP/IP en 1986. Mais la date retenue pour la première connexion française à l'Internet est l'été 1988 : l'INRIA de Sophia-Antipolis, près de Nice, est relié par satellite au réseau NSFNET, via l'Université de Princeton, aux États-Unis. Les sources hésitent sur le jour exact (28 juillet ou 8 août 1988). En 1992-1993 naît RENATER, le Réseau National de Télécommunications pour la Technologie, l'Enseignement et la Recherche, qui relie les universités françaises à l'Internet.

Pendant ce temps, le grand public français, lui, ne connaît que le Minitel.

5. L'invention du Web au CERN (1989-1993)

Tim Berners-Lee et Robert Cailliau

Au CERN, le grand laboratoire européen de physique des particules installé près de Genève, à cheval sur la frontière franco-suisse, des milliers de chercheurs du monde entier ont du mal à partager leurs documents. En mars 1989, un informaticien britannique de 33 ans, Tim Berners-Lee, propose à sa hiérarchie un système de gestion de l'information fondé sur l'hypertexte : des documents reliés les uns aux autres par des liens sur lesquels il suffit de cliquer. Son chef note en marge : « Vague, mais passionnant ». En 1990, rejoint par l'ingénieur belge Robert Cailliau, il baptise le projet World Wide Web et écrit les trois briques qui le composent encore aujourd'hui : le langage des pages (HTML), le protocole de transfert (HTTP) et le système d'adresses (les URL, comme https://www.trente-glorieuses-et-annees-70-80.fr/).

Le premier site et le premier navigateur

Fin 1990, sur un ordinateur NeXT, fonctionnent le premier serveur Web et le premier navigateur. Le premier site, info.cern.ch, explique ce qu'est le Web. En août 1991, Tim Berners-Lee annonce publiquement son invention sur les forums Usenet. Le nombre de sites reste modeste : quelques dizaines en 1992.

Le 30 avril 1993 : un cadeau à l'humanité

La décision qui change tout est prise le 30 avril 1993 : le CERN verse la technologie du Web dans le domaine public. Chacun peut l'utiliser, sans payer et sans demander d'autorisation. C'est l'une des raisons majeures de son succès foudroyant, alors que d'autres systèmes concurrents, payants ou fermés, disparaissent. Tim Berners-Lee fonde en 1994 le W3C, l'organisme qui veille aux normes du Web, dont le siège européen a été installé, de 1995 au début des années 2000, à l'INRIA, en France.

Le Web, une invention en partie franco-suisse

On l'oublie souvent : le Web est né dans un laboratoire européen dont une partie des installations se trouve sur le sol français, dans le Pays de Gex (Ain). Avec Cyclades, c'est la deuxième grande contribution européenne, et en partie française, à l'histoire de l'Internet.

À suivre

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Page mise à jour le 04/10/2026