Jean Moulin, de la Résistance au Panthéon
Le préfet devenu chef de la Résistance : sa vie, son refus de juin 1940, sa mission auprès du général de Gaulle, l'unification de la Résistance et le Conseil National de la Résistance
28/09/2026
Version de travail — Cet article est une version de travail : il a vocation à s'enrichir de vos souvenirs, de vos photos et de vos précisions. Notre démarche participative
Introduction : un nom dans toutes les villes de France
Pourquoi ce récit ?
Il n'est guère de ville en France sans une rue, une place, une école, un collège, un lycée ou un gymnase Jean-Moulin. Son nom est l'un des plus donnés aux écoles et aux rues du pays. Sa photographie, prise vers 1939, avec son chapeau mou et son écharpe qui cachait, dit-on, la cicatrice d'une tentative de suicide, est l'une des images les plus connues de l'histoire de France. Et pour notre génération, le souvenir de Jean Moulin est inséparable d'une cérémonie retransmise à la télévision un soir glacial de décembre 1964 : l'entrée de ses cendres au Panthéon, et le discours bouleversant d'André Malraux.
Ce récit raconte toute l'histoire de Jean Moulin pendant la Seconde Guerre mondiale, depuis son refus de juin 1940 jusqu'à son arrestation et sa mort en 1943, puis son entrée au Panthéon et la place qu'il occupe dans la mémoire française.
Comment le récit est organisé
Il occupe deux pages. Cette première page raconte la vie de Jean Moulin jusqu'à la création du Conseil National de la Résistance, en mai 1943. La seconde page raconte son arrestation à Caluire, sa mort, les controverses, l'entrée au Panthéon du 19 décembre 1964 et le discours de Malraux, le Procès de Klaus Barbie et la mémoire d'aujourd'hui, avec une chronologie et un espace pour vos témoignages.
Quelques mots à connaître
– Préfet : le représentant de l'État dans un département, nommé par le gouvernement.
– Vichy : la ville d'Auvergne où s'installe, de juillet 1940 à août 1944, le gouvernement du maréchal Pétain, qui collabore avec l'Allemagne nazie.
– France Libre : le mouvement fondé à Londres par le général de Gaulle après son appel du 18 juin 1940, pour continuer la guerre aux côtés des Alliés.
– Résistance intérieure : l'ensemble des mouvements, des réseaux et des personnes qui, en France même, luttent contre l'occupant et contre Vichy.
– Zone libre et zone occupée : de juin 1940 à novembre 1942, la France est coupée en deux par une ligne de démarcation ; le nord et l'ouest sont occupés par l'armée allemande, le sud est d'abord administré par Vichy, avant d'être à son tour envahi le 11 novembre 1942.
– CNR : le Conseil National de la Résistance, créé par Jean Moulin en 1943, qui rassemble les mouvements de résistance, les partis politiques et les syndicats.
– Panthéon : le monument de Paris où la Nation honore les « grands hommes » (et, depuis 1995, les grandes femmes), et où reposent notamment Voltaire, Rousseau, Victor Hugo, Jean Jaurès.
1. Les années d'avant-guerre (1899-1939)
Un enfant de Béziers
Jean Moulin naît le 20 juin 1899 à Béziers, dans l'Hérault. Son père, Antonin Moulin, est professeur d'histoire et militant républicain, conseiller général radical-socialiste, profondément attaché aux idéaux de la Révolution française et engagé pour la défense du capitaine Dreyfus. Jean grandit dans cette culture républicaine, entre Béziers et Saint-Andiol, en Provence, où la famille possède une maison. Il a une sœur aînée, Laure Moulin, qui restera sa confidente et son soutien jusqu'au bout.
Un jeune fonctionnaire brillant
Après des études de droit à Montpellier et un court passage sous les drapeaux à la fin de la Première Guerre mondiale, il entre dans l'administration préfectorale. Il gravit les échelons très vite : sous-préfet d'Albertville, en Savoie, en 1925, puis de Châteaulin, dans le Finistère, et de Thonon-les-Bains. Proche du ministre radical Pierre Cot, il travaille dans son cabinet au Ministère de l'Air, au temps du Front populaire (1936), et participe à l'aide discrète apportée aux républicains espagnols pendant la guerre d'Espagne. En janvier 1937, il devient, à 37 ans, le plus jeune préfet de France, dans l'Aveyron. En janvier 1939, il est nommé préfet d'Eure-et-Loir, à Chartres.
Romanin, l'artiste
Jean Moulin a une passion : le dessin. Sous le pseudonyme de Romanin (du nom d'un château de Provence), il publie des caricatures et des dessins humoristiques dans les journaux, illustre des poèmes de Tristan Corbière, fréquente les milieux artistiques, collectionne les tableaux. Cette passion lui servira plus tard de couverture.
2. Le premier refus (juin 1940)
Chartres sous l'invasion
En juin 1940, l'armée allemande envahit la France. Chartres est bombardée, une grande partie de la population et des autorités s'enfuient. Le préfet Jean Moulin reste à son poste, organise les secours et accueille les Allemands le 17 juin, jour où le maréchal Pétain demande l'armistice.
« Je ne signerai pas »
Le 17 juin 1940, les officiers allemands exigent de lui qu'il signe un document accusant des tirailleurs sénégalais de l'armée française d'avoir massacré des civils, en réalité victimes des bombardements allemands. Jean Moulin refuse de signer ce mensonge qui déshonorerait l'armée française et des soldats africains. Il est frappé et enfermé. Dans la nuit, craignant de céder sous les coups, il tente de se trancher la gorge avec un débris de verre. Il est sauvé, et gardera une cicatrice qu'il cachera souvent sous une écharpe. Ce premier acte de résistance, alors qu'il est seul face à l'ennemi, fait de lui l'un des tout premiers résistants de France.
Révoqué par Vichy
Il reprend ses fonctions, mais refuse d'appliquer la politique de Vichy, notamment de révoquer les maires républicains élus de son département. Le 2 novembre 1940, le gouvernement de Vichy le révoque. Il s'installe alors dans le Midi, à Saint-Andiol et à Montpellier, et commence à prendre contact avec les premiers groupes de résistance.
3. De la Provence à Londres (1940-1941)
Enquêter sur la Résistance naissante
Pendant l'année 1941, Jean Moulin parcourt la zone libre et rencontre les chefs des premiers mouvements de résistance : Henri Frenay, fondateur de Combat, Emmanuel d'Astier de La Vigerie, fondateur de Libération-Sud, et d'autres. Il comprend leurs besoins : de l'argent, des armes, des liaisons radio avec Londres, et une coordination. Il rédige un rapport pour les informer au général de Gaulle.
Le voyage à Londres
À l'automne 1941, sous une fausse identité, il gagne l'Espagne et le Portugal, puis Londres, où il arrive en octobre 1941. Le 25 octobre 1941 (le 24 selon certaines sources), il rencontre pour la première fois le général de Gaulle. Les deux hommes, très différents (l'officier de tradition catholique et le préfet républicain de gauche), se font immédiatement confiance. De Gaulle le nomme son représentant en zone libre et le charge d'une mission décisive : unifier les mouvements de résistance et les rallier à la France Libre.
4. Rex, Max : l'unificateur (1942-1943)
Le parachutage du 1er janvier 1942
Dans la nuit du 1er au 2 janvier 1942, Jean Moulin est parachuté dans les Alpilles, en Provence, avec deux compagnons, porteur d'un microfilm caché dans une boîte d'allumettes : son ordre de mission signé par de Gaulle. Il prend les pseudonymes de Rex, puis de Max. Pour se couvrir, il ouvre en février 1943 une vraie galerie d'art à Nice, la galerie Romanin, où il expose des artistes contemporains.
Convaincre des hommes fiers
Sa tâche est immensément difficile. Les chefs de mouvements, qui ont créé leurs organisations au prix de risques terribles, tiennent à leur indépendance et se méfient à la fois les uns des autres et de Londres. Jean Moulin utilise l'argent et les moyens de liaison que lui confie la France Libre, mais aussi son autorité, son sens politique et sa patience. Il crée des services communs : le Bureau d'Information et de Presse, le service des parachutages et des opérations aériennes, le Comité Général d'Études, qui prépare la France d'après la Libération.
Les Mouvements Unis de la Résistance (janvier 1943)
En novembre 1942, les Alliés débarquent en Afrique du Nord et les Allemands envahissent la zone libre. En janvier 1943, Jean Moulin parvient à fusionner les trois grands mouvements de la zone sud (Combat, Libération-Sud et Franc-Tireur) dans les Mouvements Unis de la Résistance (MUR), avec une branche militaire, l'Armée Secrète, confiée au général Delestraint. En février 1943, il retourne à Londres, où de Gaulle, qui l'avait fait compagnon de la Libération en octobre 1942, le nomme son seul représentant pour toute la France.
Le Conseil National de la Résistance (27 mai 1943)
Jean Moulin a une idée encore plus ambitieuse, que de Gaulle soutient : réunir dans un même conseil non seulement les mouvements de résistance des deux zones, mais aussi les représentants des partis politiques (des communistes à la droite républicaine) et des syndicats (CGT et CFTC). Pour de Gaulle, c'est essentiel : cela prouve aux Alliés, et notamment aux Américains qui le soutiennent peu, que toute la France résistante le reconnaît comme son chef. Le 27 mai 1943, à Paris, dans un appartement du 48, rue du Four, dans le 6e arrondissement, Jean Moulin préside la première réunion du Conseil National de la Résistance, en pleine occupation, avec les représentants de huit mouvements, six partis et deux syndicats. Le CNR proclame son soutien au général de Gaulle.
L'héritage du CNR
Après la mort de Jean Moulin, le CNR adopte le 15 mars 1944 son célèbre programme, « Les Jours heureux », qui prévoit, pour la France libérée, le rétablissement de la démocratie, la liberté de la presse, les nationalisations des grandes entreprises de l'énergie et du crédit, et surtout un plan complet de Sécurité Sociale. Beaucoup des acquis sociaux des Trente Glorieuses, dont la Sécurité Sociale créée en 1945, en sont directement issus.
Le 27 mai 1943, au 48, rue du Four, à Paris, en pleine occupation, Jean Moulin réunit pour la première fois le Conseil National de la Résistance.
À suivre
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Page mise à jour le 04/10/2026
