L'Apartheid et Nelson Mandela
Un pays organisé selon la couleur de la peau, et l'homme qui a passé vingt-sept ans en prison pour le combattre : de 1948 à la Prison de Robben Island
28/09/2026
Version de travail — Cet article est une version de travail : il a vocation à s'enrichir de vos souvenirs, de vos photos et de vos précisions. Notre démarche participative
Introduction : un nom qui a fait le tour du monde
Pourquoi ce récit ?
Pour notre génération, le mot « apartheid » évoque des images en noir et blanc : des bancs publics « réservés aux Blancs », des townships poussiéreux, des manifestations réprimées, des écoliers de Soweto fuyant sous les balles. Et un nom, longtemps sans visage, puisque aucune photo récente de lui ne pouvait être publiée : Nelson Mandela. Dans les années 1980, on chantait « Free Nelson Mandela », on signait des pétitions, on boycottait les oranges d'Afrique du Sud. Et le 11 février 1990, on a vu à la télévision un homme de 71 ans aux cheveux gris sortir de prison, le poing levé, au bras de sa femme Winnie.
Ce récit raconte toute l'histoire de l'apartheid, depuis ses racines jusqu'à sa fin, et toute la vie de Nelson Mandela, de son enfance dans un village du Transkei à sa présidence et à sa mort en 2013. Il n'oublie pas la place de la France dans cette histoire.
Comment le récit est organisé
Il occupe deux pages. Cette première page va des origines de la ségrégation jusqu'aux premières années de Prison de Mandela. La seconde page raconte les années 1970 et 1980 (Soweto, Steve Biko, les sanctions, la campagne mondiale), la libération de Mandela, la fin de l'apartheid, sa présidence, la France et l'apartheid, et l'héritage d'aujourd'hui, avec une chronologie complète et un espace pour vos témoignages.
Quelques mots à connaître
– Apartheid : mot afrikaans qui signifie « séparation ». Il désigne le système politique qui, de 1948 à 1991, a organisé par la loi la séparation et l'inégalité des populations selon leur couleur de peau.
– Afrikaners : les Sud-Africains blancs descendant des premiers colons néerlandais, allemands et huguenots français, qui parlent l'afrikaans. On les appelait aussi Boers (« paysans »).
– ANC (African National Congress, Congrès National Africain) : le principal mouvement de lutte des Noirs sud-africains, créé en 1912, dont Mandela fut l'un des dirigeants.
– Township : un quartier ou une ville à la périphérie des villes blanches, où les Noirs étaient obligés de vivre. Le plus célèbre est Soweto, près de Johannesburg.
– Bantoustan : un territoire prétendument « autonome » ou « indépendant » où le régime voulait regrouper les Noirs selon leur ethnie.
– Madiba : le nom de clan de Nelson Mandela, par lequel les Sud-Africains l'appellent affectueusement.
1. Les racines de la ségrégation (1652-1948)
Colons et peuples africains
En 1652, la Compagnie Néerlandaise des Indes Orientales fonde une escale au Cap, à la pointe sud de l'Afrique. Des colons néerlandais, allemands et, à partir de 1688, des protestants français, les huguenots, chassés par la révocation de l'édit de Nantes, s'y installent. Ils repoussent ou soumettent les peuples qui vivaient là, les Khoïkhoï et les San, puis entrent en conflit, au fil de leur avancée vers l'intérieur, avec les peuples bantous (Xhosa, Zoulous, Sotho…). Des esclaves sont amenés d'Asie et d'Afrique.
Britanniques et Boers
Au début du XIXe siècle, les Britanniques prennent le contrôle du Cap. Une partie des colons d'origine néerlandaise, les Boers, partent vers le nord lors du « Grand Trek » (à partir de 1835) et fondent leurs propres républiques. La découverte de diamants (1867) puis d'or (1886) attise les convoitises et conduit à la terrible guerre des Boers (1899-1902), gagnée par les Britanniques. En 1910, l'Union Sud-Africaine est créée : un État dominé par les Blancs, où la majorité noire n'a presque aucun droit.
Une ségrégation déjà installée
Bien avant 1948, les Noirs sont soumis à de nombreuses discriminations : le Natives Land Act de 1913 leur interdit d'acheter des terres en dehors de réserves couvrant environ 7 % du territoire (portées à 13 % en 1936) ; ils doivent porter un laissez-passer pour circuler dans les villes ; ils sont exclus du vote presque partout. En réaction naît en 1912 le Congrès National des Indigènes Sud-Africains, qui deviendra l'ANC. Le jeune avocat indien Gandhi, qui vit en Afrique du Sud de 1893 à 1914, y invente la résistance non violente en luttant pour les droits des Indiens.
2. L'apartheid, système légal (1948-1960)
La victoire du Parti National (1948)
En mai 1948, le Parti National, dirigé par le pasteur Daniel Malan, gagne les élections, auxquelles seuls les Blancs peuvent voter. Il défend le nationalisme afrikaner et promet l'apartheid. Il restera au pouvoir sans interruption jusqu'en 1994.
Les grandes lois de l'apartheid
En quelques années, le régime fait voter un ensemble de lois qui organisent toute la vie selon la « race » :
– 1949 : interdiction des mariages mixtes ;
– 1950 : loi sur l'enregistrement de la population, qui classe chaque habitant dans une catégorie (Blanc, Noir, « Métis », Indien), inscrite sur ses papiers ;
– 1950 : loi sur l'immoralité, qui interdit les relations entre personnes de catégories différentes ;
– 1950 : loi sur les zones d'habitation séparées (Group Areas Act), qui attribue chaque quartier à une catégorie ; des centaines de milliers de personnes sont expulsées, comme les habitants du quartier de Sophiatown à Johannesburg, rasé à partir de 1955, ou du District Six au Cap ;
– 1953 : loi sur les équipements séparés : plages, bancs, bus, toilettes, entrées des bâtiments, hôpitaux, tout est séparé, avec des panneaux « Europeans only » ;
– 1953 : loi sur l'éducation bantoue, qui donne aux enfants noirs un enseignement au rabais, destiné à en faire des travailleurs manuels ;
– durcissement des lois sur les laissez-passer : tout Noir doit porter un « pass », et des centaines de milliers de personnes sont arrêtées chaque année pour ne pas l'avoir sur elles.
Les bantoustans
À partir de la fin des années 1950, sous le Premier ministre Hendrik Verwoerd, considéré comme l'« architecte » de l'apartheid, le régime va plus loin : il veut créer dix bantoustans ethniques, où les Noirs seraient citoyens, pour leur retirer la nationalité sud-africaine. Quatre d'entre eux sont déclarés « indépendants » dans les années 1970 et 1980 (le Transkei en 1976), sans qu'aucun pays au monde ne les reconnaisse.
3. La jeunesse de Nelson Mandela (1918-1952)
Rolihlahla, l'enfant du Transkei
Nelson Rolihlahla Mandela naît le 18 juillet 1918 à Mvezo, un petit village du Transkei, dans l'est du pays. Il appartient au peuple xhosa et à une famille liée à la lignée royale des Thembu. Son prénom xhosa, Rolihlahla, signifie familièrement « celui qui tire les branches », autrement dit « le fauteur de troubles ». C'est une institutrice de l'école méthodiste qui lui donne le prénom anglais de « Nelson ». À la mort de son père, il est élevé par le régent des Thembu, qui lui fait donner une bonne éducation.
Des études et Johannesburg
Il étudie au Collège de Fort Hare, la seule université pour Noirs du pays, d'où il est renvoyé en 1940 pour avoir participé à une protestation étudiante. Pour échapper à un mariage arrangé, il s'enfuit à Johannesburg en 1941. Il y travaille, notamment comme gardien dans une mine, puis comme employé dans un cabinet d'avocats, tout en terminant ses études de droit par correspondance. Il rencontre Walter Sisulu, qui l'initie à la politique.
L'engagement à l'ANC
En 1944, avec Walter Sisulu et Oliver Tambo, il fonde la Ligue de la Jeunesse de l'ANC, qui veut rendre le mouvement plus combatif. La même année, il épouse Evelyn Mase, avec qui il aura quatre enfants. En 1952, il ouvre avec Oliver Tambo le premier cabinet d'avocats noirs de Johannesburg, où affluent les victimes des lois de l'apartheid.
4. La résistance non violente (1952-1960)
La campagne de défi (1952)
En 1952, l'ANC et les organisations indiennes lancent la campagne de défi : des milliers de volontaires violent délibérément les lois injustes, en entrant dans les lieux réservés aux Blancs ou en circulant sans laissez-passer, et se laissent arrêter. Nelson Mandela, qui coordonne les volontaires, est arrêté et condamné avec sursis. Il est ensuite régulièrement frappé d'interdictions : défense de quitter Johannesburg, de participer à des réunions.
La Charte de la Liberté (1955)
Le 26 juin 1955, à Kliptown, près de Johannesburg, un « Congrès du Peuple » réunissant des milliers de délégués de toutes origines adopte la Charte de la Liberté, qui commence par ces mots : « L'Afrique du Sud appartient à tous ceux qui y vivent, Noirs et Blancs ». Elle réclame le droit de vote pour tous, l'égalité devant la loi, le partage des terres et des richesses. Elle restera le Programme de l'ANC.
Le procès de la trahison (1956-1961)
En décembre 1956, la police arrête 156 militants, dont Mandela, accusés de haute trahison. Le procès dure plus de quatre ans et se termine en mars 1961 par l'acquittement de tous les accusés. Pendant ce temps, Mandela divorce, et épouse en 1958 une jeune assistante sociale, Winnie Madikizela.
Le massacre de Sharpeville (21 mars 1960)
Le 21 mars 1960, à Sharpeville, un township au sud de Johannesburg, des milliers de manifestants pacifiques se rassemblent devant le commissariat pour protester contre les laissez-passer, à l'appel du Congrès Panafricain (PAC), une organisation rivale de l'ANC. La police tire : 69 morts, dont beaucoup touchés dans le dos, et plus de 180 blessés. Le monde entier s'indigne. Le 21 mars deviendra la Journée Internationale pour l'Élimination de la Discrimination Raciale. Le régime proclame l'état d'urgence et, le 8 avril 1960, interdit l'ANC et le PAC.
« L'Afrique du Sud appartient à tous ceux qui y vivent, Noirs et Blancs. » — Charte de la Liberté, 26 juin 1955
5. La lutte armée et le Procès de Rivonia (1961-1964)
Umkhonto we Sizwe
L'ANC étant interdit et toute protestation pacifique réprimée, Nelson Mandela conclut que la non-violence seule ne suffit plus. En 1961, il fonde avec d'autres la branche armée de l'ANC, Umkhonto we Sizwe (« le fer de lance de la nation »). Ses premières actions, le 16 décembre 1961, sont des sabotages d'installations (pylônes, bâtiments publics), en évitant de tuer. Mandela vit dans la clandestinité ; la presse le surnomme le « Mouron noir ». En 1962, il voyage secrètement en Afrique et en Europe pour chercher des soutiens et suivre un entraînement militaire.
L'arrestation (5 août 1962)
Le 5 août 1962, Nelson Mandela est arrêté sur une route du Natal, près de Howick, déguisé en chauffeur. Il est condamné à cinq ans de prison pour avoir quitté le pays illégalement et incité à la grève.
Le Procès de Rivonia (1963-1964)
En juillet 1963, la police découvre à Rivonia, dans une ferme près de Johannesburg, le quartier général clandestin d'Umkhonto we Sizwe, et arrête plusieurs dirigeants. Mandela, déjà en prison, est jugé avec eux pour sabotage et complot contre l'État : c'est le Procès de Rivonia. Ils risquent la peine de mort. Le 20 avril 1964, Nelson Mandela prononce depuis le banc des accusés un discours de plus de trois heures qui fera le tour du monde. Il y termine en affirmant son idéal d'une société démocratique et libre, où chacun vivrait en harmonie avec des chances égales, un idéal pour lequel, dit-il, il est « prêt à mourir ».
Le 12 juin 1964, Mandela et sept de ses compagnons, dont Walter Sisulu, sont condamnés à la prison à perpétuité. La pression internationale a sans doute contribué à leur éviter la peine de mort.
« J'ai chéri l'idéal d'une société démocratique et libre, dans laquelle tous vivraient ensemble en harmonie et avec des chances égales. C'est un idéal pour lequel j'espère vivre. Mais, si besoin est, c'est un idéal pour lequel je suis prêt à mourir. » — Nelson Mandela, Procès de Rivonia, 20 avril 1964
6. Robben Island (1964-1982)
Le bagne au large du Cap
Nelson Mandela est envoyé à Robben Island, une île-prison au large du Cap. Il porte le matricule 466/64 (466e prisonnier arrivé en 1964). Il y vit dix-huit ans dans une cellule de quelques mètres carrés, dormant sur une natte. Les prisonniers politiques noirs portent des culottes courtes, comme des enfants, et reçoivent moins de nourriture que les autres. Le jour, ils cassent des pierres, puis extraient de la chaux dans une carrière dont la lumière aveuglante abîme durablement les yeux de Mandela.
La résistance derrière les barreaux
Il n'a droit qu'à une visite et une lettre tous les six mois, souvent censurée. Il ne peut assister ni aux obsèques de sa mère (1968) ni à celles de son fils aîné, Thembi, tué dans un accident en 1969. Pourtant, avec ses compagnons, il se bat pour améliorer les conditions de détention, obtient le droit d'étudier, et transforme la prison en « université » où l'on discute d'histoire, de politique et de droit. Il apprend l'afrikaans, la langue de ses geôliers, pour mieux les comprendre, et gagne peu à peu le respect de certains gardiens. Pendant ce temps, dehors, Winnie Mandela est harcelée, emprisonnée, bannie dans une petite ville, et devient elle-même une figure de la résistance.
À suivre
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Page mise à jour le 04/10/2026
