Le paquebot France
Le plus long paquebot du monde, vitrine de la France du général de Gaulle : de Saint-Nazaire à New York, du « quai de l'oubli » à la chanson de Michel Sardou
28/09/2026
Version de travail — Cet article est une version de travail : il a vocation à s'enrichir de vos souvenirs, de vos photos et de vos précisions. Notre démarche participative
Introduction : un navire, un pays
Pourquoi ce récit ?
Peu de navires ont autant marqué les Français que le France. Pour la génération des Trente Glorieuses, il était l'image même de la réussite du pays : le plus long paquebot du monde, construit à Saint-Nazaire, décoré par les meilleurs artistes, servant la meilleure cuisine, reliant Le Havre à New York en cinq jours. On le voyait aux actualités, sur les cartes postales, dans les magazines. Et quand, en 1974, l'État décide de l'arrêter, puis qu'il reste des années amarré au Havre avant d'être vendu à l'étranger, beaucoup de Français le vivent comme un deuil. Michel Sardou en fait en 1975 une chanson que tout le monde connaît.
Ce récit raconte toute son histoire : sa naissance, sa vie de « ville flottante », sa fin brutale, sa seconde vie sous le nom de Norway et sa disparition.
Le France en quelques chiffres
| Donnée | Chiffre |
|---|---|
| Longueur | 315,66 mètres, le plus long paquebot du monde jusqu'en 2003-2004 |
| Largeur | 33,70 mètres |
| Jauge brute | 66 347 tonneaux |
| Puissance | 160 000 chevaux, 8 chaudières, 4 hélices de 26 tonnes |
| Vitesse | 30 nœuds en service (environ 55 kilomètres à l'heure), 34 nœuds au maximum |
| Ponts | 11 |
| Passagers | Environ 2 000, en deux classes (première et classe touriste) |
| Équipage | Environ 1 100 personnes |
| Service commercial | Du 3 février 1962 au 11 septembre 1974 |
| Traversées de l'Atlantique | 377 |
| Croisières | 93, dont 2 tours du monde |
| Passagers transportés | Plus de 700 000, dont 114 000 croisiéristes |
Quelques mots à connaître
– Paquebot : un grand navire destiné au transport des passagers. Le transatlantique est le paquebot qui traverse l'océan Atlantique, de l'Europe vers l'Amérique.
– Compagnie Générale Transatlantique (CGT, surnommée la « Transat ») : la compagnie maritime française, contrôlée par l'État, propriétaire du France.
– Nœud : l'unité de vitesse des navires, soit 1,852 kilomètre à l'heure.
– Lancement : le moment où la coque, pas encore terminée, glisse de la cale de construction vers l'eau. On en profite pour baptiser le navire.
– Désarmement : la mise hors service d'un navire, que l'on vide de son équipage.
1. Pourquoi construire le France ?
La tradition des grands paquebots
Depuis la fin du XIXe siècle, les grandes nations maritimes rivalisent de paquebots de plus en plus grands, rapides et luxueux sur la route de New York. La France y a brillé avec le Normandie, mis en service en 1935, chef-d'œuvre de l'Art déco, détruit par un incendie à New York en 1942. Après la guerre, la Transat ne dispose plus que de navires anciens, comme le Liberté et l'Île-de-France, qui arrivent en fin de vie.
Une décision politique
Au milieu des années 1950, alors que l'avion commence à peine à traverser l'Atlantique en nombre, l'État décide de construire un nouveau géant, à la fois outil de transport, vitrine de l'industrie et de l'art de vivre français, et symbole de la grandeur retrouvée. La commande est passée le 25 juillet 1956 (le 26 selon certaines sources) aux Chantiers de l'Atlantique, à Saint-Nazaire, ceux-là mêmes qui avaient construit le Normandie.
Un pari risqué
Dès l'origine, des voix s'inquiètent : un tel navire coûte très cher, et l'avion à réaction, qui arrive à la fin des années 1950, va réduire la traversée de cinq jours à quelques heures. Mais le prestige l'emporte.
2. Construction et lancement (1957-1962)
Le Chantier de Saint-Nazaire
La première tôle est posée le 17 octobre 1957. Des milliers d'ouvriers, de soudeurs, de charpentiers, de mécaniciens, d'électriciens travaillent sur la coque, puis sur les aménagements. Le France bénéficie des techniques modernes : sa coque est en grande partie soudée plutôt que rivetée, et ses superstructures sont en alliage léger d'aluminium. Il est doté de stabilisateurs pour limiter le roulis, et entièrement climatisé.
Le lancement du 11 mai 1960
Le 11 mai 1960, devant une foule immense venue de toute la région, Yvonne de Gaulle, épouse du président de la République, baptise le navire, en présence du général de Gaulle. La coque de plus de 300 mètres glisse dans l'estuaire de la Loire : c'est l'un des grands moments de fierté nationale de l'époque, retransmis par la radio et la télévision.
Les dernières étapes
Il faut encore plus d'un an et demi pour terminer les aménagements et faire les essais en mer. Le 19 novembre 1961, le France quitte Saint-Nazaire pour Le Havre, son port d'attache. Il est livré à la Transat le 6 janvier 1962 et officiellement inauguré le 11 janvier 1962.
Deux cheminées ailées
La silhouette du France est reconnaissable entre toutes : une coque noire, des superstructures blanches, et deux cheminées rouge et noir munies de sortes d'ailerons qui rejettent les fumées sur les côtés, loin des ponts des passagers.
3. Sur la ligne Le Havre - New York (1962-1974)
Le voyage inaugural
Le 3 février 1962, le France appareille du Havre pour son premier voyage vers New York, avec escale à Southampton, en Angleterre. Il arrive le 8 février, accueilli à New York par les sirènes, les bateaux-pompes et une foule de curieux.
Cinq jours pour traverser
Pendant douze ans, le France fait la navette entre Le Havre et New York, avec escales à Southampton et parfois ailleurs. La traversée dure environ cinq jours. L'hiver, il part souvent en croisière vers les Antilles, les Canaries ou la Méditerranée, pour compenser la baisse du nombre de voyageurs vers l'Amérique. En 1972 et en 1974, il effectue deux tours du monde.
La Joconde à bord
En décembre 1962, le France transporte un passager exceptionnel : la Joconde de Léonard de Vinci, prêtée par le Louvre aux États-Unis pour une exposition à Washington et à New York, voulue par André Malraux et Jacqueline Kennedy. Le tableau voyage dans une caisse spéciale, dans une cabine gardée jour et nuit.
4. Une ville flottante
Deux classes, deux mondes
À bord, les passagers sont répartis en deux classes : la première classe, luxueuse, et la classe touriste, plus nombreuse et plus modeste, mais très confortable pour l'époque. Chaque classe a ses salons, ses restaurants, ses ponts promenade et ses piscines. Parmi les passagers se mêlent des hommes d'affaires, des diplomates, des vedettes du cinéma et de la chanson, des familles, des étudiants, des émigrants et des militaires.
La vitrine de l'art de vivre français
Le France est conçu comme une ambassade flottante. Ses salons sont décorés par des artistes et des décorateurs français renommés, avec des tapisseries, des sculptures, des tableaux et des meubles modernes. Sa cuisine est l'une des plus réputées au monde : les restaurants servent des milliers de repas chaque jour, préparés par une brigade de cuisiniers, avec une cave de vins considérable. On y trouve aussi une salle de cinéma et de spectacle, une chapelle, un hôpital, des boutiques, une imprimerie qui publie le journal de bord, une salle de jeux pour les enfants, un chenil pour les chiens des passagers et un garage pour les voitures.
Les « gens du France »
Environ 1 100 marins et employés font vivre le navire : officiers, mécaniciens, cuisiniers, maîtres d'hôtel, garçons de cabine, femmes de chambre, coiffeurs, musiciens, infirmières. Beaucoup sont Normands ou Bretons. Pour eux, le France n'est pas seulement un lieu de travail, mais une communauté et une fierté, ce qui explique la violence de leur réaction en 1974.
Environ 1 100 marins et employés, 2 000 passagers, cinq jours de traversée : pendant douze ans, le France fut une ville flottante et une vitrine de la France.
5. La fin d'un rêve (1974)
L'avion et le pétrole
À la fin des années 1960, l'avion à réaction, puis le Boeing 747 (1970), transportent les voyageurs de Paris à New York en sept ou huit heures, pour un prix de plus en plus bas. Le nombre de passagers des paquebots s'effondre. Le France ne survit que grâce à une importante subvention de l'État. La crise pétrolière de 1973 fait exploser le prix du carburant, dont le navire consomme des quantités énormes.
La décision du gouvernement
Au début de l'été 1974, le nouveau gouvernement, sous la présidence de Valéry Giscard d'Estaing, élu en mai, décide de supprimer la subvention. On a souvent dit que l'État avait choisi entre le France et l'avion supersonique Concorde, lui aussi très coûteux : le choix fut fait de continuer à financer le second. La fin du service est fixée au 25 octobre 1974.
L'occupation par l'équipage (septembre-octobre 1974)
Le 11 septembre 1974, alors que le France arrive au Havre de New York, une partie de l'équipage, soutenue par les syndicats, en prend le contrôle et mouille le navire en travers du chenal d'accès au port, pour protester contre sa mise à la retraite et défendre les emplois. Les quelque 1 200 passagers sont débarqués par des navettes. Le navire reste immobilisé plusieurs semaines, bloquant l'entrée du port, pendant que l'opinion se passionne. Le 9 octobre 1974, le mouvement prend fin. Le France entre dans le port du Havre.
Le « quai de l'oubli »
Le 19 décembre 1974, le France est amarré à un quai éloigné du port du Havre, que les Havrais surnomment bientôt le « quai de l'oubli ». Il y reste près de cinq ans, sans équipage, sa coque noire visible de loin, symbole douloureux pour la ville et pour tout le pays.
La chanson de Michel Sardou
En 1975, Michel Sardou chante « Le France », sur des paroles de Pierre Delanoë : le navire y parle à la première personne et reproche au pays de l'avoir abandonné. La chanson est un immense succès et fixe pour toujours, dans la mémoire collective, l'image d'un paquebot trahi.
6. La seconde vie : le Norway (1979-2003)
Un acheteur saoudien, puis norvégien
En 1977, le France est vendu à un homme d'affaires saoudien, Akram Ojjeh, qui envisage d'en faire un musée ou un hôtel flottant ; le projet n'aboutit pas. En 1979, le navire est racheté, pour environ 18 millions de dollars, par l'armateur norvégien Knut Kloster, de la compagnie Norwegian Caribbean Line.
Le départ du Havre (18 août 1979)
Le 18 août 1979, le France quitte définitivement Le Havre, remorqué vers Bremerhaven, en Allemagne, où il est transformé en navire de croisière. Beaucoup de Havrais assistent à son départ, le cœur serré. Rebaptisé Norway, il devient en 1980 le premier « méga-paquebot » de croisière, basé à Miami, et navigue pendant plus de vingt ans dans les Caraïbes. Il revient à plusieurs reprises au Havre, où il est chaque fois accueilli par une foule émue.
L'accident de 2003 et la démolition
Le 25 mai 2003, dans le port de Miami, une chaudière explose : huit membres d'équipage sont tués. Le Norway ne navigue plus. Rebaptisé « Blue Lady », il est envoyé à Alang, en Inde, sur une immense plage où l'on démantèle les navires. Malgré les protestations des défenseurs de l'environnement (le navire contient de l'amiante) et des amoureux du France, il y est démoli entre 2006 et 2008. En 2009, des milliers d'objets du France (mobilier, vaisselle, œuvres d'art, éléments de décor), dispersés au fil des années, sont vendus aux enchères à Paris, et sa proue est rachetée.
7. Le France dans la mémoire des Français
Un symbole de la France des Trente Glorieuses
Le France est né en pleine prospérité, sous de Gaulle, au temps où le pays croyait à la grandeur par l'industrie, la technique et le prestige. Il a disparu au moment du premier choc pétrolier, quand s'achevaient les Trente Glorieuses et que le chômage commençait à monter. Son histoire résume ainsi celle d'une époque.
Saint-Nazaire et Le Havre
À Saint-Nazaire, les Chantiers de l'Atlantique ont continué à construire de grands paquebots, dont le Queen Mary 2 (2003), qui a pris au France son titre de plus long paquebot du monde, et les géants de la croisière d'aujourd'hui. Au Havre, le souvenir du France reste très vivant : expositions, associations d'anciens, collections d'objets. De nombreux musées et collectionneurs conservent des pièces du paquebot.
8. Chronologie complète
| Date | Événement |
|---|---|
| 1935 | Mise en service du Normandie |
| 25 juillet 1956 | Commande du France aux Chantiers de l'Atlantique |
| 17 octobre 1957 | Pose de la première tôle à Saint-Nazaire |
| 11 mai 1960 | Lancement et baptême par Yvonne de Gaulle |
| 19 novembre 1961 | Départ de Saint-Nazaire pour Le Havre |
| 11 janvier 1962 | Inauguration officielle |
| 3 février 1962 | Départ du voyage inaugural Le Havre - New York |
| 8 février 1962 | Arrivée à New York |
| Décembre 1962 | Transport de la Joconde vers les États-Unis |
| 1970 | Mise en service du Boeing 747 |
| 1972 | Premier tour du monde du France |
| 1973 | Premier choc pétrolier |
| 1974 | Second tour du monde ; l'État supprime la subvention |
| 11 septembre 1974 | L'équipage prend le contrôle du navire au Havre |
| 9 octobre 1974 | Fin de l'occupation |
| 19 décembre 1974 | Le France amarré au « quai de l'oubli » |
| 1975 | Chanson « Le France » de Michel Sardou |
| 1977 | Vente à Akram Ojjeh |
| 1979 | Rachat par Knut Kloster ; départ du Havre le 18 août |
| 1980 | Le France devient le Norway |
| 25 mai 2003 | Explosion d'une chaudière à Miami : 8 morts |
| 2006-2008 | Démolition à Alang, en Inde |
| 2009 | Ventes aux enchères d'objets du France à Paris |
9. Espace pour les témoignages
À compléter : mes souvenirs du France
Cette partie est réservée aux souvenirs : un voyage à bord, en première ou en classe touriste ; un parent qui y a travaillé comme marin, cuisinier ou garçon de cabine ; un ouvrier des Chantiers de l'Atlantique ; le lancement de 1960 à Saint-Nazaire ; une visite du navire au Havre ; la silhouette du France aperçue au large ; la tristesse du « quai de l'oubli » ; ou simplement la chanson de Sardou. Photos, menus, cartes d'embarquement, cartes postales et objets sont les bienvenus.
10. Pour aller plus loin
Références
– Wikipédia : France (paquebot))
– Wikipédia (en anglais) : SS France (1960))
– Archives de Loire-Atlantique : le paquebot France en dates et en chiffres
– Le Matin : Il y a 40 ans, une mutinerie précipite la fin du paquebot France
– Cairn : Le paquebot France à quai au Havre (revue Vingtième Siècle)
– INA : Le paquebot France, un fleuron français inauguré il y a 60 ans
– INA : Les Chantiers de l'Atlantique, du Normandie aux géants d'aujourd'hui
Vidéos d'archives (INA)
– Lancement du paquebot France (Lumni, INA)
– Lancement du paquebot France à Saint-Nazaire (Ouest en mémoire, INA)
– Premier voyage du paquebot France (mediaclip INA)
– Sélection d'archives INA sur le paquebot France (mediaclip)
Où trouver des photos
– Wikimedia Commons : SS France (1960)
– Wikimedia Commons : SS Norway
– Wikimedia Commons : Chantiers de l'Atlantique
Les photos de Wikimedia Commons sont en général réutilisables librement, à condition de citer l'auteur et la licence indiqués sous chaque image. Les photos de la Transat, de l'INA et des agences ne peuvent pas être reprises sans autorisation. Les photos personnelles (à bord, au lancement, au Havre) sont les plus précieuses pour ce site.
Note de méthode
Ce récit a été rédigé à partir de sources publiques (encyclopédies, Archives Départementales de Loire-Atlantique, presse, INA), recoupées entre elles. Quelques dates varient selon les sources : la commande (25 ou 26 juillet 1956), le début de l'occupation par l'équipage (6, 11 ou 12 septembre 1974 selon les récits ; le 11 est retenu ici, jour de l'arrivée au Havre), la fin de la démolition (2007 ou 2008). L'idée d'un choix entre le France et le Concorde est une explication très répandue, mais les historiens rappellent que la décision tenait d'abord aux pertes du navire. Aucun nom de passager célèbre n'est cité, faute de source vérifiée.
Vos souvenirs, vos précisions
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Page mise à jour le 04/10/2026
