La dissuasion nucléaire française (années 1960 à 1990)
De la « force de frappe » du général de Gaulle aux essais du Sahara et de Polynésie : une politique d'indépendance nationale et ses zones d'ombre
28/09/2026
Version de travail — Cet article est une version de travail : il a vocation à s'enrichir de vos souvenirs, de vos photos et de vos précisions. Notre démarche participative
Introduction : la bombe et l'indépendance
Pourquoi ce récit ?
Dans les années 1960, les Français entendent souvent parler de la « force de frappe ». Le général de Gaulle veut que la France possède sa propre arme atomique, pour ne dépendre de personne, ni des États-Unis ni de l'Union Soviétique. Pendant plus de trente ans, de 1960 à 1996, la France procède à 210 essais nucléaires, d'abord dans le Sahara algérien, puis en Polynésie française, sur les atolls de Moruroa et de Fangataufa. Ces essais ont permis de construire la dissuasion française, mais ils ont aussi provoqué des protestations dans le monde entier et laissé des séquelles sanitaires et humaines longtemps niées.
Ce récit raconte cette histoire sur toutes ses facettes, politiques, militaires, humaines et environnementales, sans entrer dans les aspects techniques des armes, qui restent secrets.
Quelques mots à connaître
– Dissuasion : une stratégie qui consiste à décourager un ennemi d'attaquer, en le menaçant de représailles si terribles qu'aucune agression ne vaudrait ce prix.
– Force de frappe (appelée officiellement « force de dissuasion ») : l'ensemble des armes nucléaires françaises et de leurs moyens de lancement (avions, missiles, sous-marins).
– Essai nucléaire : l'explosion expérimentale d'une arme, pour vérifier son fonctionnement. Un essai atmosphérique a lieu en plein air ; un essai souterrain a lieu au fond d'un puits creusé dans le sol.
– Retombées radioactives : les poussières radioactives dispersées par le vent après une explosion atmosphérique, qui retombent parfois très loin.
– CEA : le Commissariat à l'Énergie Atomique, créé en 1945 pour développer le nucléaire civil et militaire.
1. Les origines (1945-1958)
Le CEA
Le 18 octobre 1945, le général de Gaulle, alors chef du Gouvernement Provisoire, crée le Commissariat à l'Énergie Atomique (CEA), confié notamment au physicien Frédéric Joliot-Curie, Prix Nobel. Officiellement, il s'agit de développer l'énergie nucléaire pour l'industrie, la médecine et la recherche.
Les décisions secrètes
Au début des années 1950, la France, humiliée par la défaite de 1940 puis par celle de Dien Bien Phu en Indochine (1954), et inquiète de dépendre de la protection américaine, commence discrètement à préparer une arme atomique. Le 26 décembre 1954, le président du Conseil Pierre Mendès France autorise le lancement d'un programme secret. La crise de Suez, en 1956, où les États-Unis et l'Union Soviétique obligent la France et le Royaume-Uni à reculer, renforce la conviction qu'il faut une arme indépendante. En 1958, revenu au pouvoir, le général de Gaulle confirme et accélère le programme, et fixe la date du premier essai.
2. Le Sahara (1960-1966)
Gerboise Bleue (13 février 1960)
Le 13 février 1960, à 7 h 04, près de Reggane, dans le Sahara algérien, alors département français, la France fait exploser sa première bombe atomique, sous le nom de code « Gerboise Bleue ». La France devient la quatrième puissance nucléaire du monde, après les États-Unis, l'Union Soviétique et le Royaume-Uni. De Gaulle salue l'événement par un message célèbre : « Hourra pour la France ! ». Trois autres essais atmosphériques suivent à Reggane, jusqu'en avril 1961 (les « Gerboises » Blanche, Rouge et Verte).
Les essais souterrains d'In Ekker
Face aux protestations internationales et à la perspective de l'indépendance de l'Algérie, la France passe aux essais souterrains, dans des galeries creusées dans une montagne du Hoggar, près d'In Ekker : 13 essais y sont réalisés de 1961 à 1966, y compris après l'indépendance de l'Algérie, en vertu d'une clause des Accords d'Évian.
L'accident de Béryl (1er mai 1962)
Le 1er mai 1962, lors de l'essai « Béryl », la galerie est mal refermée : un nuage radioactif s'échappe de la montagne. Des soldats, des techniciens et deux ministres venus assister à l'essai, Pierre Messmer et Gaston Palewski, sont contaminés, ainsi que des populations nomades touaregs. L'accident est longtemps resté secret.
Les conséquences au Sahara
Au total, 17 essais ont eu lieu au Sahara (4 atmosphériques et 13 souterrains). Des déchets et du matériel contaminé ont été laissés sur place ou enterrés. La question des victimes algériennes et de la décontamination des sites reste un sujet sensible entre la France et l'Algérie.
3. Le Pacifique : Moruroa et Fangataufa (1966-1996)
Le Centre d'Expérimentation du Pacifique
L'Algérie devenant indépendante, la France cherche un nouveau site. En 1962-1963, elle choisit deux atolls isolés de l'archipel des Tuamotu, en Polynésie française : Moruroa et Fangataufa, à environ 1 200 kilomètres de Tahiti. Le Centre d'Expérimentation du Pacifique (CEP) est créé. Des milliers de militaires, de techniciens et d'ouvriers polynésiens y travaillent. La Polynésie est bouleversée : afflux d'argent et d'emplois, abandon des cocoteraies et de la pêche, exode vers Papeete, transformation profonde de la société traditionnelle.
Les essais atmosphériques (1966-1974)
Le premier essai en Polynésie, « Aldébaran », a lieu le 2 juillet 1966 à Moruroa. Le 11 septembre 1966, le général de Gaulle assiste lui-même à un essai depuis le croiseur De Grasse. Le 24 août 1968, à Fangataufa, la France fait exploser sa première bombe thermonucléaire, dite « bombe H », sous le nom de « Canopus ». De 1966 à 1974, 46 essais atmosphériques ont lieu en Polynésie. Certains d'entre eux entraînent des retombées radioactives sur des îles habitées, notamment lors de l'essai « Centaure » de juillet 1974, qui touche Tahiti.
Les essais souterrains (1975-1996)
Sous la pression internationale, la France passe en 1975 aux essais souterrains, dans des puits forés sous les atolls : 147 essais ont lieu jusqu'en 1996. Au total, 193 essais ont été réalisés en Polynésie, sur les 210 essais français.
4. La force de frappe : avions, missiles et sous-marins
Les Mirage IV (1964)
La première composante de la dissuasion est aérienne. En octobre 1964, les premiers bombardiers Mirage IV, construits par Dassault, sont mis en service au sein des Forces Aériennes Stratégiques, créées en janvier 1964. Des avions sont en alerte permanente, prêts à décoller en quelques minutes.
Le plateau d'Albion (1971)
À partir de 1971, des missiles installés dans des silos souterrains sur le plateau d'Albion, en Haute-Provence, près d'Apt, complètent le dispositif. Ils seront démantelés en 1996.
Les sous-marins nucléaires (1972)
La composante la plus importante devient maritime : les sous-marins nucléaires lanceurs d'engins (SNLE), invisibles au fond des océans, donc invulnérables. Le premier, Le Redoutable, lancé à Cherbourg en 1967, entre en service en 1971-1972, basé à l'Île Longue, près de Brest. D'autres suivront. Aujourd'hui, la dissuasion française repose sur les sous-marins et sur des avions Rafale.
La doctrine du « faible au fort »
La doctrine française, théorisée notamment par le général Pierre-Marie Gallois, est dite « du faible au fort » : même une puissance moyenne comme la France peut dissuader une superpuissance, si elle peut lui infliger des dommages supérieurs à l'enjeu que représente la France. En 1966, la France quitte le commandement intégré de l'OTAN, tout en restant dans l'Alliance atlantique. La dissuasion devient un pilier de l'indépendance nationale, et un sujet de consensus politique : d'abord hostiles, les partis de gauche s'y rallient dans les années 1970.
13 février 1960, 7 h 04, Sahara : avec « Gerboise Bleue », la France devient la quatrième puissance nucléaire du monde.
5. Les contestations
Dans le monde
Dès 1960, les essais du Sahara provoquent des protestations des pays africains, notamment du Maroc et du Nigeria. Les essais du Pacifique suscitent la colère de l'Australie, de la Nouvelle-Zélande, du Japon et des pays d'Amérique du Sud, qui craignent les retombées. En 1973, l'Australie et la Nouvelle-Zélande saisissent la Cour Internationale de Justice, et la Nouvelle-Zélande envoie un navire de guerre près de Moruroa.
Le Bataillon de la Paix (1973)
En 1973, un groupe de pacifistes français, le « Bataillon de la Paix », avec notamment le général Jacques de Bollardière, héros de la Résistance et de la France Libre, et le prêtre Jean-Marie Muller, embarque sur un voilier vers Moruroa pour protester. Ils sont arraisonnés par la Marine nationale. En France, la contestation antinucléaire rejoint les mouvements pacifistes, écologistes et non violents (le site consacre un récit au Larzac).
L'affaire du Rainbow Warrior (10 juillet 1985)
Le 10 juillet 1985, dans le port d'Auckland, en Nouvelle-Zélande, le navire de l'organisation écologiste Greenpeace, le Rainbow Warrior, qui s'apprêtait à mener une campagne contre les essais à Moruroa, est coulé par deux bombes posées par des agents des services secrets français (la DGSE). Un photographe portugais, Fernando Pereira, est tué. Deux agents sont arrêtés. Le scandale, révélé par la presse, provoque la démission du ministre de la Défense, Charles Hernu, en septembre 1985.
La reprise de 1995
En 1992, le président François Mitterrand suspend les essais. Mais le 13 juin 1995, le nouveau président, Jacques Chirac, annonce leur reprise pour une dernière série. La protestation est mondiale : boycott des produits français, notamment des vins, dans plusieurs pays, manifestations, et, en septembre 1995, de violentes émeutes à Papeete et à l'Aéroport de Faa'a, à Tahiti. Six essais ont lieu. Le dernier essai nucléaire français a lieu le 27 janvier 1996 à Fangataufa. Le 29 janvier 1996, Jacques Chirac annonce la fin définitive des essais.
6. La fin des essais et la reconnaissance des victimes
Le traité d'interdiction
Le 24 septembre 1996, la France signe le Traité d'Interdiction Complète des Essais Nucléaires, qu'elle ratifie en 1998. Les installations de Moruroa et Fangataufa, et celles du plateau d'Albion, sont démantelées. Les simulations informatiques remplacent désormais les essais.
Les victimes oubliées
Pendant des décennies, l'État affirme que les essais ont été « propres ». Mais des anciens travailleurs des sites, des militaires, des Polynésiens et des Algériens développent des cancers et d'autres maladies. Des associations de vétérans, comme l'Association des Vétérans des Essais Nucléaires (AVEN), et l'association polynésienne Moruroa e Tatou se battent pour la reconnaissance.
La Loi Morin (2010) et la reconnaissance de 2021
La loi du 5 janvier 2010, dite Loi Morin, du nom du ministre de la Défense Hervé Morin, crée un régime d'indemnisation des victimes. Mais très peu de dossiers sont acceptés au début, et la loi a été modifiée plusieurs fois. En 2021, une enquête de journalistes et de chercheurs montre que les retombées de certains essais atmosphériques ont touché beaucoup plus de Polynésiens qu'on ne l'avait reconnu. En juillet 2021, lors d'une visite à Tahiti, le président Emmanuel Macron reconnaît que la France a une « dette » envers la Polynésie, et une commission est créée pour ouvrir les archives des essais. Le débat sur l'indemnisation et la mémoire se poursuit.
7. Chronologie
| Date | Événement |
|---|---|
| 18 octobre 1945 | Création du Commissariat à l'Énergie Atomique |
| 26 décembre 1954 | Pierre Mendès France autorise un programme secret |
| 1958 | Le général de Gaulle confirme le programme |
| 13 février 1960 | Gerboise Bleue, premier essai, à Reggane |
| 1960-1961 | Quatre essais atmosphériques au Sahara |
| 1961-1966 | Treize essais souterrains à In Ekker |
| 1er mai 1962 | Accident de l'essai Béryl |
| 1962-1963 | Création du Centre d'Expérimentation du Pacifique |
| Janvier 1964 | Création des Forces Aériennes Stratégiques |
| Octobre 1964 | Premiers Mirage IV en alerte |
| 1966 | Retrait du commandement intégré de l'OTAN |
| 2 juillet 1966 | Aldébaran, premier essai en Polynésie |
| 11 septembre 1966 | De Gaulle assiste à un essai |
| 24 août 1968 | Canopus, première bombe thermonucléaire française |
| 1971 | Missiles du plateau d'Albion |
| 1971-1972 | Mise en service du sous-marin Le Redoutable |
| 1973 | Bataillon de la Paix ; plainte de l'Australie et de la Nouvelle-Zélande |
| 1974 | Dernier essai atmosphérique |
| 1975-1996 | Essais souterrains en Polynésie |
| 10 juillet 1985 | Affaire du Rainbow Warrior à Auckland |
| 1992 | Suspension des essais par François Mitterrand |
| 13 juin 1995 | Jacques Chirac annonce la reprise des essais |
| Septembre 1995 | Émeutes à Papeete |
| 27 janvier 1996 | Dernier essai nucléaire français |
| 24 septembre 1996 | Signature du Traité d'Interdiction Complète des Essais |
| 5 janvier 2010 | Loi Morin sur l'indemnisation des victimes |
| Juillet 2021 | Emmanuel Macron reconnaît la « dette » de la France envers la Polynésie |
8. Espace pour les témoignages
À compléter : mes souvenirs
Cette partie est réservée aux souvenirs : un service militaire effectué au Sahara, à Moruroa ou sur un bâtiment de la Marine dans le Pacifique ; un proche qui a travaillé pour le CEA ou le CEP ; la découverte de la Polynésie de ces années-là ; une manifestation antinucléaire ou pacifiste ; les débats familiaux sur la bombe ; l'annonce de la reprise des essais en 1995. Photos, lettres, documents et récits sont les bienvenus, en particulier ceux des anciens des sites d'essais.
9. Pour aller plus loin
Références
– Wikipédia : Essais nucléaires français
– Wikipédia (en anglais) : France and weapons of mass destruction
– Wikipédia (en anglais) : Gerboise Bleue)
– Mémoire des Hommes (Ministère des Armées) : essais nucléaires en Polynésie française
– Assemblée Nationale : rapport sur les essais nucléaires français
– Sénat : indemnisation des victimes des essais nucléaires menés entre 1960 et 1996 (PDF)
Vidéos d'archives (INA)
– Sélection d'archives INA : essais atomiques français (mediaclip)
– INA : 1969, un sociologue et la possibilité d'une guerre nucléaire « accidentelle »
Où trouver des photos
– Wikimedia Commons : Mirage IV
– Wikimedia Commons : Rainbow Warrior
Les photos de Wikimedia Commons sont en général réutilisables librement, à condition de citer l'auteur et la licence indiqués sous chaque image. Les photos officielles des armées et du CEA, ainsi que celles des agences, sont protégées. Les photos personnelles d'anciens des sites d'essais sont particulièrement précieuses pour ce site.
Note de méthode
Ce récit a été rédigé à partir de sources publiques (Ministère des Armées, Assemblée Nationale, Sénat, encyclopédies, presse), recoupées entre elles. Il ne donne volontairement aucun détail technique sur les armes. Les chiffres des essais (210 au total, dont 17 au Sahara et 193 en Polynésie, 46 atmosphériques puis 147 souterrains en Polynésie) sont ceux communément admis. Les conséquences sanitaires des essais font encore l'objet d'études et de débats ; ce récit présente les principales étapes de leur reconnaissance sans trancher les questions scientifiques.
Vos souvenirs, vos précisions
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Page mise à jour le 04/10/2026
